‹ L'eglise du CanadaChapitre 156 sur 197 · Mand. des Ev, de Q., t. IX, p · texte numérisé non relu

Mand. des Ev, de Q., t. IX, p

pieux Prélat entendait bien rester évêque de Québec et garder la direction de son Eglise. Plus tard, s’il y a des malentendus, des oublis regrettables, des manques d'égards, le Prélat aura beau jeu de dire: « Je suis évêque de Québec, ce n'est pas moi qui me suis nommé, qu'on m’accepte comme je suis, qu’on ne manque pas d’égards à mon siège et à ma dignité. »

Du reste, ce n’est pas M£ Briand qui lui manquera jamais d’égards. Dans sa grande délicatesse, il se hâte de lui abandonner les appartements qu’il occupe au Séminaire ; et le Séminaire lui en procure d’autres non moins convenables5, M£' Desglis restant habituellement à Saint- Pierre, les appartements de l’Evêque de Québec demeurent donc généralement vacants; et ils sont à sa disposition lorsqu’il vient à la ville, ou à celle de son coadjuteur, suivant les circonstances.

En nommant lui-même son coadjuteur, M£' Desglis n’était pas sans appréhension sur le droit qu’il pouvait avoir de le faire. Il l’avait fait, sur une permission accordée à son prédécesseur, et non pas à lui. Voici comment il s’en explique franchement dans une lettre qu’il écrit au Souverain Pontife le 2 janvier 1785:

« Je me suis fondé pour le choix de mon coadjuteur sur une permission accordée en 1766 à mon prédécesseur, persuadé que le Saint-Siège ne désapprouverait pas une démarche qui paraissait aussi essentielle à la continuité de l’épiscopat dans cette Province. »

Et il ajoute: « ME votre Nonce à la Cour de France communiquera à Votre Sainteté le compte que je lui ren-

5. On donna à Mgr Briand deux chambres au nord de “la chapelle intérieure ”. Cette chapelle intérieure n'existait pas auparavant: c'est lui qui la fit faire et meubler à ses frais: c'était auparavant une chambre ordinaire. Les b:llessculptures du retable de l’autel,quisubsistent encore, furent faites par un ouvrier de Québec, Pierre Emond, dont Mgr Plessis vante quelque part la grande habileté.

drai dans peu, de l’état de mon diocèse; et il sollicitera les grâces que je demande pour moi et pour le coadjuteur que je me suis choisi avec l’applaudissement du clergé, de tout le peuple, et du gouvernement anglais. »

Ecrivant le même jour au Nonce de Paris, il lui rappelle que c'est en conformité des ordres du Saint-Siège que les affaires du diocèse de Québec doivent lui passer par les mains. Il demande donc le pouvoir de consacrer sex/ son coadjuteur; et il sollicite de plus des pouvoirs extraotdinaires non seulement pour lui-même, mais aussi «pour son successeur, dès qu’il aura pris possession; car, ajoute-t-il, de quelque manière que les choses tournent, il ne peut tarder de succéder à un évêque de soixante-quinze ans. »

Quant à la nomination de son coadjuteur, il avoue au Nonce qu’il a présumé de la permission du Saint-Siège : « Je me suis autorisé à nommer, » dit-il.

Enfin il recommande aux prières de Sa Sainteté «la . santé de son illustre Prédécesseur. Sa vie, quoique languissante, dit-il, est encore infiniment utile à mon diocèse désolé, qu’il édifie par sa patience dans les plus cruelles douleurs, et à moi qui n’agis que par ses conseils et sur les principes que lui a acquis son expérience consommée depuis plus de vingt-cinq ans qu’il gouverne, soit en qualité de premier grand vicaire sede vacante, soit en qualité d'évêque. »

En envoyant à M. Hussey ses lettres de grand vicaire, M® Desglis lui disait que «c'était en reconnaissance pour les peines qu’il s'était données l’année précédente en faveur de la députation de Montréal, MM. Adhémar et Delisle. » Puis il lui recommandait l'affaire de son coadjuteur, le priant d’obtenir le plus tôt possible l’agrément du gouvernement anglais et surtout la confirmation du Saint-Siège. M. Hussey nue fut pas lent à écrire à Rome, et le Saint- Siège voulut bien passer facilement sur ce qu’il pouvait y

avoir de défectueux dans la nominatfon du coadjuteur, puisque la «Bulle de Notre Saint Père le Pape Pie VI pour la consécration de M# Jean-François Hubert sous le titre d'Evêque d'Almyre $ et de Coadjuteur de Québec » était signée dès le 14 juin 1785:

« Vous m'avez fait grand plaisir en demandant à Rome des Bulles conditionnelles pour la consécration de mon coadjuteur, écrit ME Desglis à M. Hussey. Sur votre lettre, je lui ai donné ordre de descendre à Québec, et j'attends impatiemment des nouvelles d'Angleterre. »

Ces nouvelles furent lentes à venir. Il y eut malentendu entre le grand vicaire de Québec, à Paris, M. de Villars, et M. Hussey, qui ne se connaissaient probablement pas encore. M. de Villars, ayant reçu de Rome le Bref apostolique, refusait de l'envoyer au Canada par l'entremise de M. Hussey, celui-là même qui l'avait demandé et obtenu. Les choses finirent par s'arranger amiablement, comme il convient entre ecclésiastiques vertueux et honnêtes, mais ce ne fut qu’au commencement de juin 1786 que le Bref arriva à Québec; et «cette affaire, écrivait M#' Desglis à M. de Villars le 21 septembre, n’est pas encore consommée, faute d’une lettre officielle du ministère qui autorise le lieutenant-gouverneur de Québec à me permettre de consacrer mon coadjuteur : » et il fallut encore que M£' Desglis écrivit à Carleton le 30 octobre ponr obtenir la permission définitive. S

Nous avons tenu à entrer dans ces détails, tout minutieux qu’ils sont, pour permettre à nos lecteurs de faire la comparaison entre l’état de notre Eglise aujourd’hui et celui d'autrefois, et d'apprécier la patience de nos ancêtres dans la foi, qui subirent tant d’entraves dans l’exercice de

; 6. ARTE en Scythie, autrefois province ecclésiastique de quinze évêchés.

leur ministère et réussirent à force de longanimité et de condescendance à nous procurer le régime de liberté religieuse dont nous jouissons aujourd’hui.

Bref, ce ne fut que le dimanche 19 novembre 1786 que l’'Evêque de Québec put mettre à exécution le décret apostolique qu’il avait reçu au commencement de juin, et qui datait du mois de juin de l’année précédente. M Hubert, le premier prêtre qui avait été ordonné par M£' Briand, reçut aussi la consécration épiscopale de ses mains dans la cathédrale de Québec 7, M£ Desglis ayant eu la délicatesse d'inviter son vénérable prédécesseur à accomplir cette cérémonie.

ME Briand, pour la consécration de M£& Hubert, se fit assister par M. Gravé et M. Bailly, et, vu le faible état de sa santé, dut se contenter de célébrer une messe basse. La cérémonie, toutefois, n’en eut pas moins un cachet de grandeur et de solennité extraordinaires.

A la campagne, dans la plupart des paroisses, les curés firent allusion dans leurs prônes à la grande cérémonie qui avait lieu ce jour-là dans la cathédrale. La (azette de Québec du 23 novembre citait l’un de ces prônes, celui de M. de Saint-Germain, curé de Repentigny, qui, après avoir entretenu ses paroissiens de l'événement du jour, la consécration du coadjuteur, avait eu l’heureuse pensée de leur parler de l’attentat commis le 2 août précédent sur la personne du Roi George III. Une misérable femme, du nom de Marguerite Nicholson, postée à l’entrée du parc Saint-James, avait frappé d’un coup de couteau l’auguste monarque, qui fort heureusement ne fut que légèrement atteint. M. de Saint-Germain profita de l’occasion pour

7. Mgr Hubert était le premier évêque consacré dans la cathédrale de Québec, Mgr Desglis l'ayant été dans la chapelle du Séminaire, et tous nos autres évêques l'ayant été en France.

exciter dans ses paroissiens des sentiments de patriotisme et de loyauté à la Couronne Britannique. «Son discours fini, dit la Gazette, le bon curé entonna le Domine salvum fac Regem, auquel le chœur et le peuple répondirent avec un élan qui marquait la satisfaction générale. »

Carleton, qui avait apporté à Québec la nouvelle de cet

| attentat, était arrivé devant la ville le dimanche matin, 22

octobre, accompagné de ses trois fils. «Par respect pour le

jour du dimanche, dit la Gazette, et pour ne pas déranger

une population livrée toute entière aux exercices que pres-

crivait le culte, il annonça que son intention était de ne prendre terre que le lendemain.»

Il venait inaugurer son deuxième gouvernement. Notre pays avait donc triple raison de se réjouir: le retour au Canada de celui qu’on appelait si justement «le Père et le Protecteur du peuple Canadien ;» le retour à la santé d’un Prélat chéri de son Eglise, relativement assez bien pour accomplir une fonction épiscopale aussi fatigante que celle de la consécration d’un évêque; enfin la consécration ellemême d’un coadjuteur aimé, l'espoir de l'Eglise Canadienne, dont il était un des sujets les plus brillants et les mieux doués.

ME Hubert, en effet, sous des dehors un peu rustres, était un homme supérieur. Très instruit et doué d’une parole facile, il avait été au Séminaire un professeur distingué, et en même temps il était habile et consommé en affaires. Prédicateur de renom, il avait surtout le don de toucher les cœurs, et l’on se rappelait encore l’admirable sermon qu’il avait prêché lors de l'entrée de M# Briand dans sa cathédrale. Son zèle sacerdotal et son activité étaient sans bornes. Relativement. jeune, il aurait pu fournir une longue carrière épiscopale, s’il n’eût contracté à Détroit les fièvres tremblantes, dont il eut à souffrir tout le reste de sa vie, et qui contribuèrent à abréger ses jours.

Il ne fut évêque en titre de Québec qu’un peu plus de neuf ans $,

Sitôt après la consécration de son coadjuteur, M# Desglis adressa une lettre pastorale «aux habitants des trois villes de Québec, Montréal et Trois-Rivières» pour leur apprendre cet événement important :

« Il y a deux ans, disait-il, que nous vous annoncions le choix fait de ME Jean-François Hubert pour notre coadjuteur et successeur futur à l'Evêché de Québec. Les raisons qui nous déterminèrent alors à ce choix vous sont assez connues, puisque vous y avez applaudi si universellement. Maïs nous ne saurions vous exprimer avec quelle ardeur nous avons travaillé depuis cette époque à la cousommation d'une affaire si intéressante au bien du diocèse. Informé de la part que vous preniez vous-mêmes à notre inquiétude, nous en avons béni mille fois le Ciel, le conjurant de combler vos vœux et les nôtres. Enfin le Dieu des miséricordes a permis que nous fussions satisfaits. »

Il annonçait ensuite que la nomination de M& Hubert avait été approuvée à Londres et à Rome, et qu’il venait d’être consacré «avec le consentement du gouverneur Lord Dorchester. »

Le vieil Evêque entonnait ensuite, pour ainsi dire, son Nunc dimitirs :

« Pour nous, disait-il, dont les yeux ont vu les miséricordes du Seigneur, nous attendons en paix le jour auquel il lui plaira nous retirer du monde et nous appeler à lui.»

Le fait est que le vénérable Prélat n'avait plus à peine que deux ans à vivre.

[1 terminait sa lettre pastorale en revenant à ME Hubert:

8. Du 12 juin 1788, date de-la mort de Mgr Desglis, au 1er septémbre 1797, date de sa propre démission en faveur de son coadjuteur Mgr Denaut.

268 L'ÉCLISÉ DU CANADA

«Afin que vous goûtiez mieux par la suite, disait-il, les douceurs du gouvernement pastoral de notre Coadjuteur, lorsque la divine Providence l’aura établi votre Pasteur en chef, nous vous donnons avis, par les présentes, qu'outre le titre de grand vicaire qu’il avait déjà et qui lui est continué, nous l’avons spécialement revêtu de nos pouvoirs les plus amples, à l’effet de visiter en notre nom le diocèse de Québec, d'y porter des ordonnances, de donner les sacrements de Confirmation et de l'Ordre; en un mot de faire, quand et comme il lui plaira, tout ce qu’il jugera plus convenable au bien de notre sainte religion et à l'édification de vos âmes...»

Cette lettre pastorale, de même que le mandement d’entrée et une autre aux habitants de la Nouvelle-Ecosse dont nous dirons un mot plus loin, sont datées de Québec. Mais la plupart des autres actes épiscopaux de MF Desglis, peu nombreux d’ailleurs, comme par exemple la lettre de grand vicaire qu’il donna à M. Bourg pour les missions de Acadie, son mandement aux habitants de la Baie du Febvre au sujet de leur église, sa lettre conférant des pouvoirs extraordinaires à M. Dufau, nommé «missionnaire au Détroit et dans tous les pays d’en-haut,» sont datés de Saint-Pierre, in Insulé Aurelianensi; et la fin de ces documents: apud Stum Petrum... Donné à Satnt-Pierre .…, toute naturelle qu’elle soit, ne laisse pas de surprendre un peu Île lecteur, accoutumé à ne trouver ces nots qu’au bas des pièces pontificales Romaines.

Durant les quatre ans et demi que M# Desglis fut évêque en titre de Québec, il y eut en tout treize ordinations de prêtres, dont cinq furent faites par le Coadjuteur, quatre par Me Desglis lui-même, qui se rendait à Québec à cet effet, et quatre par M£" l'Ancien, qui faisait ces ordinations

Page 1