Invasion du Canada, p
qu'on voulut mettre sur pied la milice, deux cent cinquante habitants prirent des bâtons et menacèrent d’assommer le grand Juge que le Gouverneur avait envoyé pour enrôler les volontaires. On fut obligé de remettre la partie à un temps plus favorable $.
Les femmes, en général, étaient bien pires que les hommes. Le journal de Baby mentionne un paroissien de Sainte-Marie de Beauce, «qui tout d’abord avait montré du zèle et de l'affection pour le service du Roi. Il n’a été corrompu que par sa femme, dont l'esprit a de tout temps semé la zizanie dans la paroisse, dit mille impertinences des curés et de tous les honnêtes gens, et n’a cessé de tenir des discours séditieux dans la paroisse et les paroisses voisines. »
En quelques endroits, les habitants, qui avaient sans doute entendu parler de la célèbre Marie-Thérèse, et qui nous étonnent quelquefois par la facilité avec laquelle ils retiennent dans leur mémoire certains faits, ou certains noms historiques qui les frappent, avaient baptisé ces mégères du nom de Reines de Hongrie. 11 y en avait une à Saint-Pierre, île d'Orléans :
« La femme d’Augustin C., surnommée ironiquement par les habitants /a Reine de Hongrie, dit le Journal, a perverti par ses discours séditieux, en courant les maisons d'un bout à l’autre de la paroisse, presque tous les habitants. Il paraît que cette femme a beaucoup de langue, et a fait, suivant le rapport de plusieurs, beaucoup de sensation dans leurs esprits. |
« À la Pointe-aux-Trembles, les femmes de Joseph et Jean G. ont été de porte en porte pour noiïrcir ceux qui engageaient les jeunes gens, l'automne dernier, à marcher
8. Invasion du Canada, p. 319. —Hisloire de la Seigneurie de Lauzon, t. III, p. 53. à
avec M. MacLean *, disant qu’on les menait à la boucherie. »
«A Saint-Vallier, la veuve G., surnommée /a Reine de Hongrie, a fait plus de mal dans cette paroïsse qu'aucun autre. Elle tenait souvent chez elle des assemblées, où elle présidait, tendant à soulever les esprits contre le gouvernement et à les animer en faveur des Rebelles. Pour mieux parvenir à son but détestable, elle leur faisait boire des liqueurs fortes. »
Qui aurait cru que le féminisme et le métier de suffragettes dataient de si loin dans notre pays ?
Que d'incidents scandaleux, dans cette triste période de notre histoire, où viennent se mettre à nu des sentiments de haïne et d’aversion, contre le clergé surtout, qui en temips ordinaire restent à l’état latent, et n’éclatent que dans les temps de troubles! Citons-en quelques-uns, d’après le texte même du Journal de Baby: est-ce que tout cela n'appartient pas à l’histoire de l'Eglise du Canada ?
« Le nommé L.,., à Saint-Joachim, a rendu aux Rebelles tous les services qui pouvaient dépendre de lui. Il a prêché la Rébellion dans toutes les paroisses où il a passé, et nommément dans celle-ci. Il avait réussi à s’y faire un parti, et comme il pensait que M. Gravé ! et le curé Corbin nuisaient à ses projets, il les a fait traduire au Camp. En un mot, il avait été proclamé Capitaine, et en cette qualité il a répondu à la confiance que pouvaient avoir en lui les Rebelles, tant pour l'exécution de leurs ordres, que pour faire piller les Fermes des prêtres...
« À Champlain, le nommé B., boucher de la paroisse,
0. Le colonel MacLean commandait un corps de troupes levées en Canada. Carleton n'avait pas en lui une grande confiance. De fait, il paraît avoir joué un rôle de traître dans l'affaire du Sault-au-Matelot, et “fut mis aux arrêts”. (Invasion du Canada, p. 54, 110, 118).
10, Alors procureur du Séminaire de Québec.
avait eu une difficulté avec plusieurs habitants, au presbytère. Les habitants lui proposèrent d’en passer par la décision du grand vicaire ou de M l’Evêque, lorsqu'il serait possible de le voir. Il répondit qu’il ne reconnais sait l’autorité de l’Evêque, ni celle du grand vicaire, et qu’il porterait ses plaintes aux commandants Bostonnais, aux Trois-Rivières.
« Au Cap-de-la-Madeleine, D., père de Michel D., baïllif, paraît avoir toujours tenu de mauvais discours contre le parti du gouvernement, jusqu’à vouloir insinuer que l’Evêque de Québec et le grand vicaire des Trois-Rivières avaient été payés pour prêcher en faveur du parti du Roi.
« À Saint-Nicolas, Denis F., au sortir de l’église, l’été dernier, après avoir entendu un discours que le Curé leur fit au prône touchant l’obéissance envers le Prince, dit hautement devant tout le monde: «Que veut dire «notre curé? De quoi se mêle-t-il? Ne le voilà-t-il pas «devenu Anglais, lui aussi? »
Voilà autant d'incidents regrettables, analogues à celui de Saint-Michel, et juridiquement constatés par l'enquête des Commissaires. M£' Briand était informé de ces faits et de beaucoup d’autres, qui dénotaient un bien mauvais esprit chez bon nombre de ses diocésains. Faut-il s'étonner qu’il se soit décidé à frapper de grands coups, et à employer, pour sauver son peuple, tous les moyens que sa puissance spirituelle mettait à sa disposition? Ecoutons-le prescrivant au curé Maisonbasse, de Saint-Thomas, la conduite qu’il doit tenir par rapport à ses paroissiens qui cherchent mille prétextes pour ne pas l'écouter, et se font même aisément, pour le besoin, casuistes ou théologiens: la lettre qu’il lui
11, C'était alors le P, Bonaventure Carpentier, ci-devant missionnaire à la Baïe des Chaleurs.
écrit est du 25 octobre 1775: c’est une des plus intéressantes pages disciplinaires de l’histoire de notre Eglise :
« Monsieur, mon autorité n’est pas plus respectée que la vôtre: on dit de moi, comme on dit de vous, que je suis Anglais; et ma décision ne fera pas plus d'impression que la vôtre sur ces pauvres esprits, dont l’aveuglement est digne de toute notre compassion et de nos larmes continuelles. .
« Je suis Anglais, en effet; vous devez l'être ; ils le doivent être aussi, puisqu'ils en ont fait serment, et que toutes les lois naturelles, divines et humaines le leur commandent. Maïs ni moi, ni vous, ni eux ne doivent être de la religion anglaise. Voilà, les pauvres gens, ce qu’ils n’entendent pas ; ils sont sous la domination anglaise, pour le civil ; ils sont, pour leurs âmes et leur salut, sous l’aimable loi de Jésus, de son Vicaire en terre, le Souverain Pontife, et des prêtres et des évêques répandus dans toute la terre pour conduire, nourrir par la prédication de l’évangile et par les sacrements, et défendre de l’erreur le troupeau de fidèles catholiques que Notre-Seigneur s’est formé par l’effusion de son sang. Voilà la religion que nous professons, et la religion de leurs pères, qu’ils ont conservée et leur ont transmise jusqu’à ce moment, mais que leurs enfants ne conserveront pas longtemps, si déjà ils ne l’ont pas perdue ; car je juge et je soutiendrai au dépens de ma vie qu’ils sont vraiment hérétiques, dans leur conduite, au moins, et qu’ils sont vraiment imbus de l’hérésie des Bostonnais presbytériens, qui nient la hiérarchie ecclésiastique. Réfléchissez sur cette proposition: Sacerdos non creatur, sed nascitur " : principe formellement hérétique, et contradictoire à celui de l'Evangile: Æcce ego milto vos sicut misit me vivens Pater... ÆEuntes docete omnes gentes... Qui crediderit,