Avec Saint-Michel, M. Lagroix desservait aussi Beaumont
« On dit que les prêtres prêchent la guerre. Non, je ne la prêche pas, mais l’obéissance et la subordination, la fidélité au serment, et à leur Roi, qu’ils ont promise. Du reste, je ne me mêle pas de leurs affaires: ils ne me consultent pas, et je ne suis pas curieux de les conseiller. Je leur reprocherai seulement leur ingratitude et leur peu de reconnaissance.
« Je viens de les visiter, avec beaucoup de peine et un travail qu’ils pourraient trouver au-dessus des forces de mon âge, s’ils le connaissaient bien. Je n’ai en vue que leur bonheur éternel, et voilà le fruit que j'en retire! Mais qu'ils se souviennent qu’il faut mourir, qu’il y a un jugement après, et que mes paroles, qui ne leur ont point donné la vie, leur donneront par un contraste terrible la mort éternelle. J'en gémis, j'en pleure, mais mes pleurs, mes gémissements ne me rendent pas malheureux : au contraire, c’est le fonds de mes espérances. Une criminelle indifférence sur leur détestable conduite assurerait ma condamnation et présagerait ma perte éternelle 5. »
On voit par cette lettre avec quelle résolution ferme et courageuse M£' Briand était décidé à se faire écouter dans les choses de la religion.
Les paroisses mentionnées dans cette lettre renfermaient malheureusement plusieurs individus du même calibre que celui dont il est ici question. Ces individus jetaient du discrédit sur les cantons qui en étaient affligés : témoin, par exemple, celui qui lisait un jour à la porte de l’église de Saint-Charles une lettre du Congrès invitant les Canadiens «à continuer aux Américains leur amitié 6.» Il faut plaindre les paroisses affligées de pareils fléaux, qui leur
3. Archiv. de l'Ev. de Q., Rég. ITT des lettres, p. 585, lettre du rer oct. 6. Journal de Baby.
font une triste réputation: les bons, malheureusement, souffrent et paient pour les méchants et les insensés: 94 non rapui, tunc exsolvebam. 11 y avait un peu partout de ces individus, qui n'étaient autres que des agents et des espions du parti américain. Le /ournal de Baby nous en fait connaître un certain nombre, et nous donne une idée assez exacte de l’état où se trouvait alors l'Église du Canada. Mais qu'était ce Journal de Baby?
Quand les Américains eurent quitté le pays, et que la paix—une paix au moins relative—fut rétablie dans nos paroisses, le Gouverneur nomma des Commissaires pour faire une enquête sur ce qui s'était passé au Canada dans la triste année de l'invasion américaine, stigmatiser et punir les principaux coupables, louanger les bons, rétablir les cadres des milices, les passer en revue, en un mot remettre toutes choses dans l’ordre. Les trois commissaires nommés pour le district de Québec et une partie des Trois- Rivières, François Baby, Gabriel Taschereau et Jenkin Williams, allèrent de paroisse en paroisse, et firent sur «leur tournée » un rapport qui fut appelé /ournal de Baby du nom du premier des commissaires, celui probablement qui le rédigea.
Il ne peut être question de citer ici tout ce Journal, si. intéressant, cependant, même au point de vue religieux, et marqué au coin de la plus sévère exactitude. Contentons-nous d’en donner un aperçu, et par là même une idée aussi juste que possible de l’état vraiment désordonné dans lequel les idées américaines avaient mis nos campagnes.
On est étonné tout d’abord du nombre considérable d'habitants qui, dans chaque paroisse, sympathisaient avec la cause des Rebelles et faisaient des vœux pour leur succès, Quel travail surprenant avaient fait les émissaires américains! Profitant de l’hospitalité proverbiale de nos
ancêtres, ils s'étaient habilement insinués partout: «On ne saurait trouver de gens plus hospitaliers que les Canadiens, écrit l’un deux. Quand vous entrez chez un paysan, à quelque heure que ce soit, il met aussitôt devant vous un . pain et un bol de lait 7.» Les Américains payaient leurs hôtes avec de belles et séduisantes paroles en faveur de l'annexion.
Les Commissaires trouvèrent peu de paroisses auxquelles ils purent adresser des éloges pour leur fidélité au Roi. Il y en avait cependant quelques unes : à Saint-Joachim, par exemple—notons ici l'influence bienfaisante du Séminaire de Québec—ils firent une « harangue en faveur de la bonne conduite du plus grand nombre» des habitants, En parlant des Grondines: «Il ne paraît pas, dit le Rapport, que l'esprit de rébellion y ait beaucoup régné.» Egalement à Saint-Jean Deschaillons: «Les Rebelles n’ont envoyé aucun ordre dans cette paroisse, pendant tout le temps qu’ils ont été dans le pays. »
Les cas de grande fidélité au Roi sont peu nombreux. Les Commissaires, cependant, citent celui de Louis Gouin, de Sainte-Anne de la Pérade :
«Cette paroisse, disent-ils, n’ignore pas que par trop de zèle dans l’exécution des ordres du Roi, l'automne dernier, il s’est attiré l’indignation du plus grand nombre, qu’il a été pillé, désarmé et insulté en plusieurs occasions, qu’il monta à Montréal à la tête de vingt-deux jeunes gens de sa paroisse pour aller contre les Rebelles: en un mot, il s’est toujours montré le protecteur de ceux de cette paroisse qui étaient attachés au parti du Roi. »
Souvent, dans les campagnes, les exaltés répandaient la terreur, et empêchaient les hommes de bonne volonté de faire leur devoir. C’est ainsi qu’à l’Ile d'Orléans, lors-