M. DEMEULLE LESSERT SA PAROISSE
D‘ un de ces entretiens familiers, en tête-à-tête, qu’af-
fectionnait Carleton, avec les chefs spirituels de notre Eglise, il s’ouvrit un jour à M. Montgolfier, au Séminaire de Montréal, et lui fit part d’un projet qui paraissait lui tenir beaucoup au cœur:
« Est-ce que vous ne pourriez pas, lui dit-il, parmi tant de vos bons jeunes gens, m'en choisir un qui pourrait être comme le gouverneur et le précepteur de mes enfants ? Je serais flatté que vous vous occupiez de la chose... »
M. Montgolfer, pris au dépourvu par la soudaineté de la proposition, ne sut d’abord que répondre. Puis, après un moment de réflexion :
« Excellence, lui dit-il, la fonction dont vous parlez est bien délicate, surtout par rapport à la religion.
« — Cet article ne me touche guère, répliqua Carleton. Ce que je voudrais, ce serait un jeune homme de mœurs et de mauières, capable de retenir mes enfants, de s’en faire aimer et respecter, et de les former comme il faut à la langue française...»
Nous avons déjà dit quelque part que Carleton parlait lui-même admirablement le français.
« Du reste, ajouta-t-il, vous comprenez parfaitement que rien ne presse. Prenez votre temps, pensez-y, et vous me communiquerez plus tard le résultat de vos réflexions. »
M. Montgolfier écrivant tout cela à M£' Briand:
« Je ne vois personne ici, disait-il, qui puisse être présenté pour cette place. Il faudrait un homme sûr dans sa foi, et habile pour en jeter adroitement les semences dans ces jeunes cœurs. Il en est peu de capables, et ceux qui le seraient auraient peut-être bien de la peine à accepter la commission, ou à se faire goûter.
« Son Excellence, à cette occasion, ajoutait-il, sent et éprouve combien il serait à propos qu’on pût faire venir ici de bons maîtres d'Europe. Il se propose d’en conférer avec Votre Grandeur.
« Si ces enfants étaient plus âgés, le meilleur parti serait peut-être de les mettre au Collège, et de leur y donner un répétiteur; mais il n’y a pas à y penser, à leur âge !...»
Eu effet, le plus âgé devait avoir alors au plus cinq ans. Carleton avait épousé la fille du comte d'Effingham, dans son dernier voyage en Angleterre; et l’on se rappelle la belle lettre de félicitations que ME Briand lui avait écrite à Londres en 1773 à l’occasion de ce mariage *.
Ces enfants, du reste, étaient, paraît-il, très intéressants et très aimables. Les Sauvages du Lac des Deux-Montagnes, qui les avaient vus, nous ne savons en quelle rencontre, en raffolaient; et l’on sait avec quelle finesse ils caractérisaient par des noms de leur cru telle ou telle personne, Ils avaient donc donné des noms aux trois petits garçons de Carleton; et l’abbé de Terlaie, leur missionnaire, ayant écrit au Gouverneur pour les lui expliquer, tout en lui envoyant quelques présents de la part de ces
1. Lettre de M. Montgolfer à Mgr Briand, 1776. 2, Voir mon vol. précédent, p. 222.
pauvres sauvages pour ses enfants, le Gouverneur lui répondit :
« J'ai reçu vos lettres, et en même temps les raquettes, et le collier, le sac, et le détail des noms qui ont été donnés aux enfants par de bons sauvages. Je vous remercie, vous et eux, de toutes vos attentions pour moi.
« Je vous prie de vouloir bien avoir la bonté de me commander vingt paires de souliers pour les enfants. Les moyens et le petit de ceux que vous m’avez envoyés ne peuvent servir; le plus grand seulement va au plus petit des enfants. Ainsi, faites-en faire pour lui de cette grandeur, et à proportion pour celui du milieu et l’aîné #.»
L'entretien de Carleton avec M. Montgolfier eut lieu en 1776, probablement dans l'automne ; et il n’y avait encore rien de décidé au printemps suivant.
A quelle date et à quelle occasion M£' Briand se décidat-il à permettre à l’abbé Bailly de passer en Angleterre comme gouverneur et précepteur des enfants de Carleton ? Il est certain, en effet, que le choix ne fut pas de ME Briand, mais du Gouverneur lui-même, qui désirait avoir un prêtre pour cette fonction, et à qui Baïlly, dont l’ambition commençait déjà à poindre, avait offert ses services
Bailly avait trente-six ans, et paraissait encore plus jeune que son âge. Il était un des directeurs du Sémi.
3. Archiv. du Canada, Collection Haldimand, lettre du 11 fév. 1777.