L'ÊTRE-SUPRÊME
IL CROIT A l'immortalité DE l'AME, ET NON A LA SUPERSTITION.
a Art. IX. Les Représentants du Peuple, généreux fondateurs de la Liberté, régénérateurs des Mœurs, soutiens étemels des Vertus, seront témoins de la joie que leur présence répandra dans les âmes; ils se plairont au milieu du Peuple et des Autorités constituées; ime musique guerrière précédera leur marche.
0 Art. X. Le cortège sera terminé par l'autre moitié des Citoyens armés et un escadron de cavalerie et de gendarmerie; et dans cet ordre, on se rendra sur la place de la Réunion (place du Gast), par les rues ci-devant Val-de- Mayenne, Grand'Rue, des Orfèvres, des Serruriers, place Hardy, et rue Marmoreau.
a Art. XL Sur la place de la Réunion, sera dressé un Autel à la Patrie, sur lequel s'élèvera une Montagne qui rappellera les crimes et les conspirations des scélérats qui l'ont assiégée, le courage et l'énergie de ceux qui l'ont constamment défendue. Sur la cime seront placés les Représentants et les différents Orateurs, qui rassiu^ront le Peuple alarmé par l'idée d'un néant affreux, que Tathée a voulu propager ; qui lui prêcheront l'existence d'un Dieu, en lui offrant des hommages purs, sincères et dignes de lui.
« Art. XIÎ. Après les discours prononcés et les grâces rendues à l'Auteur de la Nature, à cette Divinité qui veille sur l'univers, le cortège se rendra dans le même ordre, au Temple de la Raison, par les rues du cimetière, Qirrefouraux-Toiles, et rue Renaise. Des discours et des hymnes intéressantes termineront la fête. »
Enlisant ce programme, où la pensée de Tauteur se trahit d'autant mieux que la plume est moins exercée, l'âme se rempUt d'une profonde tristesse. Gomment des
hommes, cpii sans doute cherchaient de bonne foi la vérité, en étaient-ils venus à méconnaître à ce point l'Évangile, auquel ils empruntaient le peu de lumières qu'ils avaient sur la morale, pour lui préférer des rt^verîes creuses qui ne reposaient sur aucune base positive? Et quelle misérable philosophie que celle qui prescrivait de feindre l'enthousiasme pour ces fêtes, lors même que Ton avait d'autres convictions, et uniquement pour ne pas se compromettre, alors que la loi des suspects était encore en pleine vigueur I
Au Mans, toutes les administrations firent comme partout, démonstration d'un grand enthousiasme. Elles adressèrent à la Convention des lettres de congratulation et de reconnaissance. Elles se mirent d'ailleurs en mesure de donner une pompe extraordinaire à la fête du 20 prairial (8 juin). En conséquence, le maire du Mans adressa dès le 1*' prairial à la société libre d'Agriculture, sciences et arts de la Sarthe, la lettre suivante, que nous transcrivons sur les registres de la Société. Elle est adressée au président de lacoomiission des Arts.
a Citoyen,
« La Convention nationale a décrété que le ^ du présent mois, il sera célébré une fête en l'honneur de l'Étre- Suprême.
« Désirant donner à cette fête auguste le caractère de majesté qu'elle exige, rappeler nos concitoyens à toutes les vertus dont la pratique est le plus digne hommage qu'on puisse rendre à la Divinité, et graver de plus en plus dans les cœurs les sentiments républicains, le conseil général a pensé qu'il devait s'occuper, sans délai, de cet important objet. En conséquence, il a été arrêté qu'il y aurait ce soir séance extraordinaire, à laquelle la commission des Arts serait invitée d'assister pour délibérer avec eux sur les moyens de rendre intéressante avec peu de frais la grande cérémonie dont il s'agit. J'ai été chai*gé, citoyen prési-
dent, de te faire connaître cet arrêté et de t'inviter à con voguer sur-le-champ tes collègues, pour qu'ils veuillen bien se réunir en la chambre commune, ce soir à cinc heures. Je ne doute point qu'eux et toi, ne concouriez d< tout votre pouvoir à remplir les vues du conseil général. « Salut et fraternité.
a Signé : Menard, maire.
« En conséquence de cette lettre, continue le procès-verbal , les membres se sont réunis le premier prairial à l'heure indiquée à la Maison commune. On leui fit part des projets de la municipalité; et la commission fut chargée de s'occuper de l'exécution de tou ce qui pouvait être relatif à la fête. En conséquence la commission, à laquelle ont été adjoints les citoyens Chapelain, Cimier et Maulny, comme commissaires poui faire exécuter et donner les ordi^es nécessaires, s'est trans portée dans tous les lieux où la fête doit être célébrée et qui lui paraissent propres à servir de stations pour h cérémonie. Reconnaissant qu'il est impossible de formel dans le peu de temps qui reste une décoration en pleii air qui représente dignement la Montagne, cet auguste symbole de la Révolution, la commission arrête que sur 1< terrasse des Jacobins, sera placée une décoration d'archi tectiu*e sur laquelle s'élèvera la statue de la Liberté ; qu( sur la place des Halles on placera un mannequin repré sentant l'athéisme, qui sera foudroyé par un feu d'artifice symbole de la destruction de ce monstre par la Conventioi nationale; que dans le chœur du temple ci-devant de h Couture, sera figurée la Montagne républicaine couronnée de l'arbre de la Liberté ; et sur le surplus des mesures i prendre, la commission s'ajourne à quintidi prochain, e chai'ge le président d'inviter le citoyen Dorigny, connu pa ses travaux littéraires, pour l'engagera donner à Toccasioi de cette fête quelque échantillon de son talent. »
Deux membres de la société, Leprince de Clairsigny e Chaubry, présentèrent chacun un projet : on n'en adopU
aucun exclusivemeut, mais on les fondit ensemble, de ma- *" mère à former un plan qui obtint l'approbation de tous. D'Origny composa une ode et des couplets, et François- Jaliea Uardouin-Duparc, ancien oratorien (1), un hymne; ils furent chantés durant la solennité. Un prôtre, Cbarles- Julieû Délogé, curé jureur de Montfort-le-Rotrou, et qui avait livré ses lettres de prêtrise, composa aussi plusieurs odes en l'honneur de l'Être-Suprême, lesquelles, sans être formellement hétérodoxes, ne renfermaient pourtant rien qui contredit les idées à Tordre du jour. Il eut la douleur (ie voir ses chants repoussés par les organisateurs de la soteonité (2).
Le conseil général de la commune du Mans publia et fit placarder dans toutes les rues de la cité une adresse à ses ooneitoyens ; nous en extrayons les phrases suivantes, p suffisent pour caractériser toute la pièce :
e GrroYENS,
« Qu'elle est vive la satisfaction que nous éprouvons aujourd'hui en nous adressant à vous! Nous avons à vous parler de l'Être-Suprême et de la fête que nous célébrerons en son honneur. — Oui, il existe un Dieu; tout oous l'annonce dans la nature, et les globes lumineux qui loolent sur nos tètes, et l'insecte qui rampe sous nos IMds,etla rose qui pare nos jardins, et tous les êtres animésou végétaux qui nous environnent, etc., etc. Un athée, s'il est conséquent, sacrifiera tout en secret, pour son
iMoheur temporel Les athées sont les ennemis de la
République, qui ne peut subsister que par les vertus qu'ils veulent détruire Hommes immoraux, qui, mettant
[if Né le 14 janvier 1770 à Mamers, mort le 16 janvier 1858 au Jims, président honoraire du tribunal civil, frère cadet de Har- *»in l'aloé, administrateur du département.
(2) Ch.-J. Délogé rétracta ses serments et son apostasie entre les ■aiû* de Joseph Paillé, en présence de plusieurs personnes, le ^^ «ml 1795.
votre Ame en état de désirer qu'il y eût un Dieu, n'en eussiez jamais douté, tombez sous l'empire des lois que vous vouliez détruire, ou refluez dans les monarchies; c'est là que se rassemble tout ce qu'il y a d'éléments impurs et corrupteurs....
a Citoyens, préparons-nous à célébrer avec pompe la fête de rfitemel. Que tous les cœurs s'épanouissent à la joie. Le Dieu de tous les temps, de tous les pays, de toutes les nations, de tous les cultes, va recevoir le même jour les adorations et les hommages de ses enfants. Chacun, de quelque religion qu'il soit, s'empressera de se rendre à cette auguste solennité. Voilà la première fête religieuse où les sentiments auront été d'accord Tous reconnaissent un Dieu. Le particulier l'adore à sa manière ; il est libre. Mais, heureux ceux dont le culte est le plus simple, dont la morale est le code de la conscience, la loi naturelle, dont les pratiques sont celles des vertus, et les mystères, les merveilles de la nature ! »
Suit le dispositif de la fête.
Après la solennité on en publia une relation étendue ( I ) ; c'est un document important qui fait connaître l'état des esprits, et dont nous devons donner quelques extraits :
a Le canon se fait entendre ; les tambours roulent ; les citoyens se rassemblent ; le cortège se forme. Une bannière, portée par un vénérable vétéran, s'avance au milieu d'un détachement de garde nationale, et ouvre la marche. D'un côté sont inscrits ces mots: Adore un Dieu, sois juste, et chéris la Patrie ; et de l'autre : Hommage rendu à TÉtre-Suprême. On marche sur deux files dans le plus bel ordre. Les citoyens à droite, les citoyennes à gauche. Chaque âge se correspond : les enfants paraissent les premiers. Les fonctionnaires publics sont confondus avec
(1) Procès-verbal de la fête du ÎO prairial^ célébrée dans la commune du Mans, en Vkonnf>ur de V Être-Suprême, Van second de la ré" publique française une et indivisible. Le Mans, Pivron. In-4o de 8 p. — V. aussi Affiches du Mans, 1794, p. 86-88; p. 97 etsiiiv.
Icars frères : un bouquet de fleurs et d'épis, symbole d'une heureuse admiDistration, les distingue seulement des autres. Chacun porte en main des fleurs ou des branches de verdure. Les femmes^ parées d'une manière simple^ mais élégante^ offrent aux yeux enchantés le plus beau spectacle. Une musique harmonieuse, au centre du cortège, flatte de temps en temps les oreilles républicaines^ par les airs chéris des hommes libres. De petits bergers, ooQverts de rubans et de fleurs^ la houlette à la main, eonduisant de tendres agneaux ; une charrue traînée par deux bœufs, les instruments de l'agriculture portés par de respectables cultivateurs : tous ces objets rappellent à riroagination les charmes de l'âge d'or, et font éprouver au cœur de délicieuses jouissances; l'aimable hilarité de laTeituest peinte sur tous les visages Prêtres de l'erreur, vantez-nous maintenant la pompe de vos processions «tla gaieté de vos chants et de vos litanies! Quel contraste frappant! Peuples^ choisissez entre le culte de T Étemel et criuide la superstition ! ...
*,r^l « Cependant on arrive sur la place des Halles. On se -iirl wngç encercle autour de l'arbre de la Liberté. L'effigie d'un i.rt^j Aée menaçant le ciel d'une flèche s'élevait dans l'encttnte du cercle. Le citoyen Menard, maire, prononce le 'srm faGourssoivant :
^•1 « Citoyens ,
«Jamais il ne fut célébré de fête plus auguste que •^ qui nous rassemble en ce jour solennel: c'est à rr3 }i ■ ffif^apréme que nous allons adresser nos hommages. • ]lî ■ RoQs ne pouvons concevoir ce qu'il est ; mais l'univers est lU'^ ■ fksnde sa puissance, et partout nous voyons éclater sa 1^1 ioaté. n se manifeste par les merveilles qu'il produit *»s nos yeux, et par le sentiment qu'il grave dans nos <ttQR. Le culte qu'il exige est la pratique des vertus : le ûwfede ses lois est écrit en caractères inefiacables dans la (xmieûce de tous les humains disséminés sur la surface Aiatene.
■xii
le ^ 3
« La conscience, citoyens, est un sanctuaire que chaque homme porte au-dedans de lui-même, et qu'il ne peut profaner : là réside un moteur secret qui le trouble et l'épou* vante, lorsqu'il veut commettre une action mauvaise ; et qui, s'ilcommet cette action, le livre à des remords cuisants. Au contraire, il ne laisse aucun acte de vertu sans récompense, et toujours il le paie d'un sentiment délecta* ble. Par qui, citoyens, est placé cet agent invisible ? D'où vient cet instinct moral, guide incorruptible qu'on peut bien égarer par de faux raisonnements, mais qu'on ne peut faire consentir à ce qu'il trouve injuste, et qui toujours est indépendant de notre volonté? N'est-ce pas de Dieu qu'il émane? Et cet instinct, lui seul, ne serait-il pas suffisant pour démontrer l'immortalité de l'âme ?
et La vertu, sous quelque face qu'on la considère, est un sacrifice de soi-même. Pourrait-on se résoudre à se sacrifier par le seul désir de remplir son devoir, quand il s'agirait de le faire secrètement et sans nul témoin? Mais quel vaste champ est ouvert à la vertu, lorsqu'on imagine un Dieu qui la contemple, un Dieu qui promet d'en être rémunérateur? Alors nul sacrifice n'est coûteux. Alors on se dévoue aussi bien en secret qu'en présence de nombreux témoins I
a Voilà, citoyens, la religion du 'sage, celle que sa raison lui enseigne. Il ne trouve au delà que vaines illusions, que fables grossières, qu'absurdes mensonges I^ raison publique, marchant à pas lents, au milieu des siècles, est enfin parvenue à démasquer, à réprouver ces prêtres menteurs!.... ^
« Mais, à côté d'eux se sont élevés quelques philosophes qui, prenant un chemin opposé, sont arrivés à l'excès contraire: ceux-ci sont allés jusqu'à nier la Divinité!.... Malheureux^ quelle est votre affreuse doctrine?... Fuyons, citoyens, la superstition et l'athéisme, mais surtout ce dernier encore plus odieux !....
« Bénissons, citoyens, bénissons à jamais TÊtre-Suprême qui nous donne le pouvoir de nous rendre heu-
reni par la vertu, et qui nous a créés pour la liberté. Périsse Vathéisme, ce monstre destructeur du bonheur public ! 0
« Il dit : et aussitôt il met le feu au dragon qui, avec la rapidité de Téclair, parcourt un assez long espace, et foudroie le monstre avec fracas ! Il tombe dans les flammes où il est consumé au cri de Vive la République, et pendant les diants des vrais adorateurs de rÊtre-Supréme I.... o
Signé: Menard, maire ; Chapelain^ secrétaire.
Le commencement de la fête avait été annoncé le matin, dès quatre heures, par plusieurs coups de canon ; le cortège était parti de la place des Jacobins; et s'était dirigé par les Pans-de-Goron vers la place des Halles. Après le discours et la scène dont nous venons de parler, il revint sur la place des Jacobins, à la statue de la Liberté ; puis il se rendit à Téglise de la Couture, transformée en temple décadaire, n y eut encore des harangues et des chants ; et la li&te se termina sur la place des Halles par des danses qui durèrent une ]>artie de la nuit.