III
de la commission révolutionnaire par le représentant François- Primaudière. — Léonor-Auguste Auvray de Coquerel. — Jacques Legourd. — Perrine et Kenée Cottereau. — Pierre Gotlereau. — René Métairie. — Benoît-Paul Malvot.
Le sang vers(^ le 21 janvier 179i, ne satisfaisait pas la soif des membres de la commission révolutionnaire. Dès le lendemain ils envoyèrent à Téchafaud une mère chrétienne et ses quatre iilles. Ces massacres odieux de faibles et innocentes femmes ont excité l'indignation même des républicains et des révolutionnaiies. « Oui, écrit Louis Blanc, cette barbare, inutile et lâche immolation des femmes, voilà ce qui dans la Révolution française, restera la tache ineffaçable (i). » Beaucoup d autres taches ineffaçables déshonorent la Révolution française ; mais l'immolation des femmes, qui ne se trouve en pareil nombre dans aucune histoire d'un peuple civilisé, inspire l'horreur et le dégoût.
Madame Hay, née Marie-Thérèse deLort, avait suivi son mari, qui avait pris parti dans l'armée catholicjue. Emile Hay et ses quatre sœurs, Sojjhie, Emilie, Éléonore et Cécile s'étaient attachés aux pas de leurs parents. Ils furent tous arrêtés près de Laval. La mère et les enfants furent jetés en prison : le mari fut fusillé sans aucune forme de procès. Son habit, couvert de son sang et décoré encore de sa croix de Saint-Louis, fut apporté à la prison. « Brigandes, leur dit-on, reconnaissez-vous cette dépouille? » Le 22 janvier, la mère et les Iilles furent condamnées à mort et exécutées sur-le-champ. Emile Hay dut la vie à son âge : il n'avait pas encore quatorze ans. La plus jeune de ses sœurs, Cécile, touchait à peine à sa quinzième année. Un officier républiwiin, qui leur portait le plus vif intérêt, leur avait fait espérer un autre sort. Lorsqu'on les conduisit au supplice, elles paraissaient rayonnantes de joie ; et le secret de ce sentiment se trouve dévoilé dans ces fortes paroles que la mère leur adressa : elles s'étaient mises toutes les cinq à
(1) Histoire de la HévohUion, t. X, p. 420.
noux au pied deTéchafaud; après un niomont, Madame Hay leur dit : « Mes filles, il est temps, montons au ciel ! » EUi's s'empressent de gravir la fatale échelle, mais la jeune iW'cWe ne peut retenir ses larmes en entendant tomber les tt'tes de ses sœurs. « Eh (juoi? ma lille, dit la mère, vous pleurez! Vous pleurez la félicité de vos sœurs! elles sont maintenant au ciel; réjouissez-vous d'aller les y rejoindre : je vous suivrai à mon tour dans cette heureuse patrie. C'est là, ma fdle, c'est là que nous reverrons votre père. » Quelques instants après la hache du bourreau avait tranché k vie de la dernière de ces victimes, qu'il n'est pas possible de passer sous silence, lorsque l'on écrit Thistoire des martyrs. Le même jour mourut aussi à Laval Angélique des Mesliers, que le général Marceau avait tenté d'arracher au l)ourreau. Succombèrent en même temps deux autres femmes vendéennes et un habitant du Bas-Maine « violemment soupçonné » d'avoir pris du service avec les Vendéens.
Le 4 pluviôse (23 janvier) trois hommes et quatre femmes furent condamnés et exécutés.
Le G pluviôse (25 janvier) fut condamné Joseph-François Dupont-Grandjardin, né à Alençon, autrefois juge criminel à Mayenne, et depuis domicilié à Nuillé-sur-Ouette. 11 avait été député à l'Assemblée législative, et c'est le même que nous avons vu jouer un rôle important dans l'élection de Tévèque de la Mayenne. Il fut condamné comme ayant voté à l'Assemblée en faveur de Lafayette, comme soupçonné d'a- MÀT eu des relations avec Besnier de Chambrai, son beaufrère, chef d'une division de la Petite- Vendée, « enfin comme surpris dans un territoire voisin de celui qu'occupaient les ennemis de la république. » En entendant la sentence qui l'envoyait à l'échafaud, Dupont-Grandjardin adressa ces mots à l'un des juges, cet ignoble Pannard, qu'il employait autrefois à feiTer ses chevaux, et qu'il voyait abruti par le \in siéger là où ne devrait s'asseoir que la raison la plus saine : a Oh! Pannard, lorsque j'étais appelé à prononcer sur la vie d'im homme, je jeûnais trois jours aupai'avant;
h L'EGLISE DU MANS
et toi, tu me condamnes étant ivre! » Quel remords ce reproche devait éveiller dans l'âme des juges, si de telles âmes étaient encore capables de remords î Et combien elles nous éclairent sur les habitudes pieuses et profondément chrétiennes de la victime. Si ce magistrat avait pris part à l'établissement de l'Église constitutionnelle, et même avec ime ardeur digne d'une meilleure cause, c'était évidemment par suite des préjugés parlementaires, dont il pouvait enfin apprécier les dangers.
Le 8 pluviôse (27 janvier 1794) vit tomber sous la hache révolutionnaire la tète d'Antoine-Fhilippe de laTrémouille, prince de Talmont, seigneur de Laval. Après la déroute du Mans, il s était jeté dans le Bas-Maine, où il espérait ressusciter l'opposition religieuse et royaliste ; mais arrêté près de Fougères, conduit en prison à Hennés, puis à Vitré, où il fut condamné à mort par une commission révolutionnaire, il fut amené à Laval pour y subir son supplice devant la porte de son château. Hené Anjubault-Laroche (l), ancien intendant du prince de Talmont, puis président du tribunal du district et député à l'Assemblée constituante, fut condamné et exécuté, au même endroit, six jours après. En même temps périt Charles-Michel Jourdain, né à Fougerolles, ancien administrateur du département de la Mayenne, et l'un des agents les plus actifs du fédéralisme. Ce fut à la poursuite du représentant du peuple Esnue- Lavallée, que ces trois victimes furent immolées. Le proconsul voulut de plus que leurs têtes fussent exposées sur des piques au-dessus de la porte principale du château de Laval; afin, disait-il écrivant à la commission révolutionnaire de Laval, d'épouvanter les royalistes et les fédéralistes dont ces braves républicains étaient environnés, o Du courage, ajoutait-il en terminant, de l'activité, de
(1) n ne faut pas confondre René Anjubault-Laroche dont nous parlons ici, avec René-Pierre Enjubault de la Roche, homme de loi, procureur-général-syndic du département de la Mayenne, tlont nous avons parlé plusieurs fois, et dont nous parlerons encore bientôt.
Ténergie ; les aristocrates trembleront, et ça ira. Vive la République! »
baosune autre lettre du 9 pluviôse (28 janvier i79i), aux membres de la même commission, il disait encore : a Je vous recommande de faire à Jourdain, après son jugement et son exécution, les mêmes honneiu's qu'à Anjubault et à Talmont ; ce sera une pique de plus à faire fabriquer. Je crois que vous ferez bien d'en faire fabriquer quelques autres, afin d'en avoir de prêtes au besoin, à fur et à mesure que les conspirateurs mayennais seront arrêtés. »
Les vœux de ce féroce représentant qui s'était réjoui en croyant avoir trouvé un moyen d'exterminer entièrement Tarmée catholique (i), ne furent pas accomplis. 11 n'y eut point d'auti'e tête exposée ainsi en épouvantai! aux habitants de Laval. Ce triple exemple suffit du reste pour répandre la consternation dans le pays ; et l'on assure que durant plusieurs jours la ville fut presque déserte.
Malheureusement les membres de la commission révolutionnaire, eux, ne quittèrent pas Laval. Le H pluviôse (5 fé\Tier) ils envoyèrent à la mort trois hommes et deux fenmies ; le 18, ils condamnèrent douze victimes. La sentence de l'une d'entre elles, Jacques Chesneau, du Bas- Maine, est basée sur ce que en qualité «d'aristocrate enragé, il a probablement alimenté les ennemis de la patrie. » Le 19 pluviôse (7 février) la commission révolutionnaire condanma quatre royalistes; le 22 pluviôse, elle en condamna dix ; le 23, elle fit exécuter cinq hommes et deux femmes.
Dans la paroisse de Saint-Léger-en-Charnie vivait une vertueuse vierge nommée Françoise Mézières, néeàMézangers en 1745. Après avoir été élevée par les sœurs de la Ctiapelle-au-Riboul, qui l'avaient formée au soin des malades et à l'éducation des enfants, elle avait été conduite fiar la Providence à Saint-Léger-en-Chamie, où elle jouissait d'une petite fondation, qui lui permettait de vivre. Elle D appt'irtenait à aucune congrégation religieuse, mais elle
i; Moniteur du 10 décembre 1793.
mérita par sa conduite le glorieux titre de sœur de charité. Son zèle fut encouragé par deux prêtres selon le cœur de Dieu : Jacques Gigan, curé de Saint-Léger depuis le 10 mai 1777, et René-François Morin, son vicaire. L'un et l'autre refusèrent le serment, et de plus René Morin profita de la présence des Vendéens à Laval pour s'y introduire ; il ne quitta plus cette ville, y travailla secrètement, mais efficacement, au salut des Ames ; et aussitôt que la paix eut été rendue à l'Église, il fut le principal instrument dont la la Providence se servit pour fonder les deux maisons de Saint-Michel pour les Pères de la Foi, et de Haute-Follis poiu* les religieux et les religieuses des Saints-Cœurs de Jésus et Marie. Placée sous un si salutaire patronage, Françoise Mézières pratiqua avec un dévouement entier les œuvres de charité auxquelles elle s'était vouée.
On tolérait ses croyances en considération des services qu elle rendait ; mais à la fin l'exercice de la belle vertu h laquelle elle avait consacré tous ses instants, lui mérita la gloire du martyre. Après la défaite du Mans, deux Vendéens s'étaient réfugiés dans les bois de Montécler, voisins de Saint-Léger : l'un d'eux était blessé et l'autre épuisé de privations et de fatigue. La charitable sœur leur procura un asile, pansa les blessures du malade et pourvut à la subsistance et aux besoins de ces infortunés. Malheureusement les recherches des terroristes ne tardèrent pas à découvrir ce mystère de charité ; les Vendéens furent arrêtés, leur bienfaitrice lut dénoncée, considérée comme complice des ennemis de la patrie, et condamnée à mort le 17 pluviôse an II (5 février 1794). Son jugement que nous allons transcrire, prouve qu'elle ne fut pas martyre seulement de la charité, mais encore de la foi pour n'avoir pas voulu renoncer à Jésus-Christ par un serment contraire à sa conscience.
(( Jugement du 17 pluviôse an H
« Françoise Mézières, ci-devant sœur de charité de la commune de Saint-Léger (Mayenne), atteinte et convaincue d'avoir pendant neuf Jours nourri deux brigands, réfugiés
dans une loge, et même pansé religieusement les blessures d'un {sic) et lui avoir procuré tous les secours dont elle
était capable en conformité du refus de prestation de
serment aux lois de la patrie ; d'avoir comme une autre vipère de l'engeance sacerdotale vomi mille fois les invectives les plus outrageantes contre le système républicain
La commission condamne à mort Et sera le présent
jugement exécuté sur-le-champ. »
Après avoir entendu l'arrêt fatal, l'humble sœur fit une pn^fonde révérence aux juges, et les remercia de lui procurer le bonheur de voir bientôt son Dieu. « Puisque tu vas voir ton bon Dieu, lui dit l'un des juges, fais-lui donc mes compliments. »
Les révolutionnaires, qui s'entendaient pour attaquer la religion et l'ordre, étaient néanmoins dévorés par les rivalités que nourissaient entr'eux l'ambition, la jalousie et la cupidité. Un des juges, membre de la commission révolutionnaire de la Mayenne, le plus féroce après les deux apostats, fut inopinément enlevé par quatorze soldats républicains, envoyés de Granville par un représentant du I>euple poiu'se saisir de sa personne. Cet événement glaça de frayeur ses collègues ; ils craignirent pour eux-mêmes un semblable traitement, et durant quelques jours leur fiu'eur sembla ralentie. Mais bientôt Esnue-Lavallée leur ?ouiTla une nouvelle ardeur pour verser le sang innocent, en les rassurant sur le sort de leur collègue et sur eux-mêmes. Après leur avoir donné l'assurance formelle que celui dont ils déploraient l'absence reparaîtrait bientôt tiiomphant au milieu d'eux, il ajoutait : « Ne soyez pas étonnés; que la privation de ce citoyen ne ralentisse point votre zèle ; continuez de faire trembler et de frapper les malveillants : Votre nombre de trois est suffisant.' (i) » Cette lettre est datée du 26 pluviôse an II (14 février 1794).
Troisjours après cette date, le 29 pluviôse, la commis-
(i) La commission révolutionnaire était composée de quatre jufses; l'accusateur public et le greffier n'avaient pas ce titre, quoiqu'ils n'eussent pas moins d'influence sur les résolutions.
sion révolutionnaire envoya à la mort quatre hommes et trois femmes, débris de l'armée catholique.
Malgré leur empressement pour exterminer le reste des prisonniers, les membres de la commission révolutionnaire respectaient les décadis; et les excès auxquels ils se livraient dans ces jours les obligeaient souvent à surseoir leurs séances môme le jour suivant. L'im de ces jugesbourreaux, mort depuis 1830, et môme après avoir reçu les secours de la religion, était dans un état presque continuel d'ivresse; il dormait durant toutes les séances, et n'interrompait guère son sommeil biiiyantque pour crier : a A la mort, à la mort! » C'était le maréchal-ferrant Pannard. Mais quel était le plus coupable de cet homme ignorant et brutal ou du conventionnel Bissy, homme de loi, et sous l'empire conseiller à la cour d'Angers, qui avait été le chercher dans son atelier et l'avait établi sur un siège de juge, en lui disant : «Tue tout ce qu'on te présentera. »
Le dernier décadi de pluviôse entrahia trois jours de débauche, après lesquels la commission se remit avec une ardeur toute nouvelle à ses exploits d'extermination. Le 3 ventôse (25 février i79t) elle fit mourir trois royalistes ; le A, douze royalistes du Bas-Maine. Dans ce nombre nous remarquons Jean et Nicolas Lévôque. Jean avait été procureur de la commune de Saint-Jean-sur-Mayenne. Il avait déjà été condamné le 17 janvier précédent à la peine capitale; mais il échappa alors à la hache révolutionnaire. U répondit à la sentence de mort par ces mots sublimes dans leur simplicité, et que nous aimons à reproduire; car ils nous éclairent sur les sentiments de tous ceux qui prirent les armes œntre la tyrannie sous laquelle gémissait alors la France : « Deo gratins! »
Jean et Nicolas Lévôque avaient un père nommé René, qui fut aussi traduit devant le tribunal révolutionnaire. Li^s juges lui demandèrent le(]uel il pivférait de la tyrannie ou dt» la lil)erté, et il répondit : « La libellé. » A plusieui*s autres «[uestions qui lui furent adressées, il répondit : « A
DCRANT LA RÉVOLUTION. 9
la volonté de Dieu ! » ce qui porta Volclair à s'exprimer ainsi dans ses conclusions : a Interrogé lecjuel il préférait du roi ou de la république, a répondu : La volonté de Dieu ; ce tjui prouve qu'il est un fanatique du premier ordre. En consécpienre, je demande la mort ! » Malgré cette concluâon du féroce accusateur public, René Lévôque ne fiit condamné qu'à la prison.
Le 6 ventôse, la commission révolutionnaire fit mourir sept victimes, un homme et six femmes ; le 7, trois femmes et un prêtre. Ce prêtre était Thomas-Dominique Duhé, né à Blou, canton de Longue, arrondissement de Baugé, département de Maine-et-Loire. Il était vicaire à Jumelles, fiaroisse du môme canton. Il avait suivi l'armée vendéenne, et fut saisi, comme tant d'autres, au moment où il cherchait à fuir à travers la campagne. Il fut traduit devant la C4)mmission avec trois femmes qui appartenaient à des parties de l'Anjou éloignées de celle qu'il habitait : tous fairent condamnés à mort et exécutés sur-le-champ. Le jugement s'exprime en ces termes : a Vu les interrogatoires de (ici les noms et qualités des accusés), par lesquels il est prouvé qu'ils ont été dans l'armée vendéenne, ou qu'ils ont été complices et adhérents de cette horde scélérate, et qu'ils ont participé aux meurtres et brigandages qu'ils ont exercés dans les Ueux qu'ils ont désolés ; vu l'article 6 de la loi du 49 mars 1793 ; condamne à mort lesdits Duhé, etc., et déclare leurs biens confisqués au profit de la république. »
Le 8 ventôse (26 février 1794) la commission révolutionnaire condamna deux royalistes à la peine de mort ; le 9, elle fit exécuter six hommes et une femme. Cette pauvre iemme, qui était veuve, avait avec elle deux enfants, Louis, âgé de treize ans, et Jean, âgé de six ans ; ils fm'ent condamnés « seulement » à la réclusion. Pressée de visiter d'autres lieux, la commission révolutionnaire envoya à la guillotine deux royalistes le 10 ventôse, et le lendemain elle se mit à parcourir le département. Elle attendait depuis longtemps ce jour, ainsi que le
témoigne la lettre circulaire de Volclair du 20 janvier. Ce féroce apostat était Tàme de la commission; aussi la dirigea-t-il tout d'abord sur Lassay, où il avait exercé les fonctions de vicaire, puis celles de curé intrus, et enfin celles de maire. Dès le 14 ventôse an II (4 mars 1794) la commission rendait une sentence de mort contre deux ecclésiastiques, Henri Gautier, curé de Monhoudou, et Roger Ducambon, chanoine régulier de la congrégation de France, dite de Sainte-Geneviève , prieur-curé de Villaines-la- Juhel. Le premier était curé de Monhoudou depuis le mois de mai 1763. Sa piété, son zèle, sa charité sans bornes pour secourir tous les infortunés, lui avaient conquis tous les cœiu*s. Il resta à la tète de son troupeau jusqu'au mois de juin 1792, où le sieur Jacques Hardouin vint usurper sa place. Retiré à Villaines-la-Juhel, son pays, il y vécut secrètement et assez paisiblement jusqu'à la fin de 1793. Les recherches des ennemis de la religion redoublant alors d'activité, il tomba entre leurs mains, et il fut traîné à Lassay, avec le prieur de Villaines. Ils furent renfermés ensemble en attendant l'arrivée de la commission.
Nous avons déjà plusieurs fois parlé de Roger Ducam bon, prieur-curé de Villaines depuis le mois de janvier 1788. En peu de temps il s'était attaché à ses paroissiens, et ceux-ci avaient conçu pour lui une vive affection. Cette sympathie réciproque, unie à une fausse instruction théologique, fît tomber Roger Ducambon dans l'abime du schisme. Mais cette faute ne suffit pas à le mettre à l'abri de la persécution. Ayant manifesté des opinions royalistes, il se vit en butte à des avanies continuelles. 11 montrait, du reste, un sincère attachement à la religion. Malgré la loi du 2 i octobre 1790 qui interdisait le costume religieux, et celle du 1 \ mars 1791 qui prohibait le costume ecclésiastique, il conservait le sien doublement proscrit, et le jugement rendu contre lui atteste ses sentiments de foi. Dans sa prison, il reconnut la faute qu'il avait commise en prêtant le serment, la désavoua, et fut réconcilié avec l'Église par le curé de Monhoudou. Afin de répai*er le scandale public qu'il
a^ ait donné, il voulut répéter sa rétractation en présence des juges qui le condamnaient, a Ahl ali! lui cria \olclair en entendant cette expression d'un repentir sincère, tu veux mcHirir dans le sein de l'Église catholique. Eh bien, tu y mourras, car tu vas être guillotiné. » Voici le jugement rendu contre ces deux confesseiurs de la foi :
Au NOM DE LA RÉPUBLIQUE.
« La commission miU taire de la Mayenne, établie par les représentants du peuple, a rendu le jugement suivant :
« Vu l'interrogatoire de Roger Ducambon, curé non démissionnaire de Villaines, chef-lieu de canton en le district de Lassay, par lequel il est prouvé que, lors de la royauté expirante, il avait fait une exclamation en faveur du tyran ; toujours constamment lutté contre les autorités constituées de sa commune, levé à sa garde des citoyens égarés qui veillaient autour de sa maison, nonobstant la défense de la municipalité, et au mépris des lois, qu'il aurait insulté par écrit sa municipalité, et dirigé contre elle de ses hommes soldés, pour obtenir par menace un certificat de civisme; que, malgré la loi, comme cidevant génovefain, rien n'a pu lui en faire abandonner le œstiune fier et distinctif ; qu'il aurait plusieurs fois semblé vouloir ameuter le peuple sur l'exécution de la loi du vingt septembre de Tannée dernière, relative à la manière de wnstater l'état civil des citoyens, disant : Que ceux qui veulent la religion catholiciue me suivent, etc. ; qu'enfin toute sa conduite physique et politique ne démontre qu'un intrigant et un factieux en intelligence écrite avec les ennemis de la Révolution ;
a Vu également l'interrogatoire de Henri Gautier, natif de Villaines, aussi district de Lassay, et ex-curéréfractaire de la commune de Monhoudou ; par lequel il est prouvé gu'iJ n'a aucunement obéi à la loi de la déportation, dont iî se serait soustrait en se cachant constamment où il pouvait, et notamment à la maison par lui louée des iilles Gautier, aussi de Villaines, où il avoue avoir résidé depuis
un temps très-considérable, sans que personne l'y ait trouvé, et sans ôtre dénoncé avant son arrestation ;
a La commission militaire, entendu en ses conclusions Volclair, accusateur militaire, et examen fait des lois concernant les émigrés, royalistes et déportés, et instruite des malheurs de la France, où le sang a coulé tant de fois, par les manœuvres sourdes et perfides d'intrigants et de factieux qui ont désolé le sol de la liberté, et qui l'infectent encore, condamne à la peine de mort lesdits Ducambon et Gautier;
« Et en exécution de l'article Vil de la loi du du 19 mars de l'année dernière, déclare tous leurs biens meubles et immeubles acquis et confisqués au profit de la république.
a Sera le présent jugement exécuté sur-le-champ, imprimé, publié et affiché partout où besoin sera.
<( Vu aussi les interrogatoires de Jeanne, Marie, Charlotte et Marguerite Gautier, sœurs, vieilles fanatiques de la commune de Villaines, par lequel il est prouvé que, ayant loué une partie de leurs appartements à Henri Gautier ci-dessus, lors de sa dépossession de la cure de Monhoudou, elles n'auraient pas dénoncé à leur municipalité sa résidence secrète dans leur maison en propriété;
« Entendu l'accusateur militaire, et amendant sur ses conclusions à mort, condamne les quatre dites Gautier, sœurs, à la réclusion de trois mois aux maisons d'arrêt de Villaines, sous la surveillance des corps constitués; et elles vivront à leurs frais et dépens. »
Le jugement ne fait pas connaître que ces quatre sœurs Gautier étaient également sccurs du curé de Monhoudou, et c'est probablement en considération de ce Uen si intime que les juges amendèrent les conclusions de Volclair, qui demandait leur mort.
Le même jour, la commission, qui avait changé son nom de commission révolutionnaire en celui de commission militaire, sans changer ni d'attributions, ni de personnes, condamna à mort Michel Le Normand, né à Javron, habi-
tant Melleray, autrefois garde du corps; et Jean-Jacques Bigi)t, marchand de vin à Villaines, accusé d'avoir avancé qu'il préférait la cocarde blanche à celle aux trois couleurs (1). Ce dernier obtint quelques jours pour se laver des reproches du tribunal ; mais le surlendemain, il fut Gc^Taincu d'avoir regretté la royauté, a montré des sentiments brigantins, » et condamné à mort, en même temps que Mathurin Boulard, a cultivateur égoïste et perfide » ; et ils durent être « expédiés sur-le-champ. » Volclair invoquait la même peine contre Jean-Baptiste-FraimbaultGarnier, «inculpé d'être un aristocrate, et d'avoir vendu trop diar une jument, » en blâmant le papier-monnaie. .., mais les juges se divisèrent d'avis, et Gamier fut mis en liberté. Voyant avec rage que plusieurs victimes lui échappaient, Volclair inventa un nouveau genre de supplice ; il fit condamner ceux qui étaient mis hors d'accusation « à assister for l'échafaud à l'exécution d des autres, a pour les ^frayer, disait-il, par ce terrible exemple. » Ainsi quatre hommes et une femme, prévenus de n'avoir pas déclaré la fULotité des grains qu'ils possédaient, durent assister au supplice de Bigot et de Boulard.
De toutes les victimes immolées par la commission ré- ^:Jotioniiaire durant son séjour à Lassay, aucune n'a tissé de souvenir aussi profond que la jeune Vendéenne ■use à mort le 17 ventôse an II (vendredi 7 mars 1794). Fimcoise Gaudérian (2), de Fontenay-le-Gomte (V'^endée), âût attachée au service d'une famille noble du pays, et W suivit lorsque celle-ci passa la Loire avec l'armée catholique et royale. Après le siège malheureux de GranvBe, l'armée se partagea en plusieurs corps (3), et l'un
(il 11 semble par VénoDcé du jugement que^ par exception^ on tfpéai des témoiDs dans l'affaire de Jean-Jacques Bigot.
^, Le registre de la commission militaire désigne ainsi la jeune ■irtjre. D'autres ont écrit qu'elle se nommait Françoise Goderon^ tfB'eile était née à Niort (Deux-Sèvres), ou dans les environs. La fRsJère îDdication nous semble plus authentique.
?) CfétJneau-Joly, Histoire de la Vendée militaire^ t. I, p. 358,
d'eux se dirigea du côté de Fiers. Il ne tarda pas à être assailli par une colonne républicaine, et entièrement défait. Françoise Gaudérian et la famille qu'elle servait se trouvaient au milieu de ce désastre. Au moment de tomber entre les mains des soldats républicains et d'^étre massacrée, lalmaitresse de Françoise lui dit: « Sauve- toi, si tu peux; nous sommes tous perdus. » L*enfant parvint à se dérober, et sans guide, sans aucune connaissance des lieux, elle se mit à errer. Elle suivait la route de Mayenne, et allait bientôt arriver à cette ville, lors([u*elle fît la rencontre d'un paysan brutal et révolutionnaire, qui la reconnut pour Vendéenne, la frappa de deux coups de pelle et la força de retourner du côté du Ribay.
Le soir elle se hasarda à entrer dans une petite auberge de ce bourg, où elle fut bien accueillie. Son Age de dix-sept ans, ses souffrances peintes sur ses traits, son maintien modeste, son langage ferme et résigné touchèrent Julien Thuault, procureur-syndic du Ribay ; il en eut pitié, l'emmena .chez lui, au hameau de Couliou. Elle resta trois mois dans cette maison, et ne cessa d*ètre en proie à la fièvre durant tout ce temps ; elle recevait les soms charitables de Jeanne Jouis, femme de Julien Thuault, qui lui montrait une grande affection et la faisait coucher dans son propre lit. Françoise s'occupait à tricoter, priait beaucoup et faisait de belles lectures de piété, car elle possédait une instruction remarquable pour sa condition. Toutes ses paroles étaient emr>ï'eintes d'une tristesse profonde, mais résignée : elle se rappelait les scènes épouvantables dont elle avait été témoin, et se montrait préoccupée de sa mort prochaine : « La loi me condamne, répétait-elle souvent; je mourrai. »
On faisait partout des perquisitions pour découvrir les débris de la malheureuse Vendée. Les gendarmes s'adressèrentà Julien Thuault, et lui demandèrent s'il n'avait point chez lui quelqu*un ayant fait partie de l'armée des brigands. Cet homme se crut trahi; il perdit l'esprit, et il avoua qu'il avait dans sa maison une jeune lîlle échap|)ée
aux débris de l'armée des brigands. « C'est bien, dirent les gendarmes, nous reviendrons quand nous aurons des ordres.» Un mois après ils revinrent. Françoise était au lit; toute la famille Thuault était présente. Julien Thuault prévenu par son frère René, alla à trois reprises engager la jeune fille à se sauver ; elle s'y refusa en disant : a Je moiuTai ; la loi me condamne ; je n'ai point d'espoir d'échapper; mais vous, sauvez-vous : vous exposez vos jours.»
Les gendarmes, en effet, avaient ordre de s'emparer de Thuault et de le conduire avec la Vendéenne en prison; mais une femme employée à son service répondit qu'il était absent, qu'il était à passer un nouveau bail de sa ferme ; et durant ce temps il s'évada en se glissant sous la bride des chevaux des gendarmes. « Il faut t'en venir avec nous, dit Tun des gendarmes à Françoise Gaudérian ; Marat veut te voir. » On connaît déjà Marat Rigandière, qui s'était emparé d'une autorité despotique dans la ville de Lassay, et même dans le pays d'alentour. Depuis le départ de Volclair pour la commission, son digne émule continuait ses exploits, secondé par cinq oli six séides. Françoise se leva, demanda la permission d'aller s'habiller dans une pièce voisine, embrassa tous les enfants de la famille comme ses frères et sœurs, leur faisant de touchants adieux, et répétant à chacun : a Je vais mourir; la loi me condamne. »
Emmenée à Lassay, jetée en prison, elle fut interrogée plusieurs fois durant les quelques jours qu'elle y resta. Julien Thuaidtfut obligé de se cacher pendant trois mois; souvent les gendarmes firent des perc^ûisitions alentour de sa demeure pour le saisir; mais il ne cessa de porter à la jeune Vendéenne le plus vif intérêt, et il envoya plusieurs fois à Lassay, pour savoir de ses nouvelles, Pierre Duhail, soldat en convalescence, demeurant à Couliou. La mort de l'infortunée était décidée d'avance; et du moment que la commission, révolutionnaire était sur les lieux, elle ne pouvait être diflérée que de quelques jours. 11 y avait en elle quelque chose de si attachant, que tout Lassay était occupé du sort de cette étrangère; Marat Rigandière lui-
m L'ÉGLISE DU MANS
môme lui portait de Tintérêt, et chercha à la soustraire au supplice. Le jour fatal arrivé, qui était le mercredi des Cendres, Rigandière vint la demander à la prison ; le geî^lier monta à la chambre de la jeune fille et la prévint; elle répondit qu'elle descendrait lorsque sa prière serait finie. Il parait que son oraison se prolongea : car Rigandière revint trois fois, et il lui dit : a Dis que tu es enceinte ; la guillotine s'en ira, et tu ne seras pas mise à mort, d — « Non, jamais, répondit-elle, cela est faux; je n'ai jamais commis ce crime, et pour me sauver la vie, je ne ferai pas un mensonge; je ne déshonorerai pas mon sexe par une imposture. Faites-moi moiu*ir, mais ne faites pas de mal à mon père et à ma mère qui m'ont sauvé la vie. » (C'était de ces doux noms qu'elle appelait Julien Thuault et sa digne épouse.)
Les juges étaient touchés. Rigandière, qui voulait sincèrement lui conserver la vie, dit au tribunal : « Elle est grosse ; » mais elle repartit aussitôt avec énergie : « Cela est faux. »
Elle fut condanmée et exécutée sur-le-champ, et quatre femmes de Lassay, entr'autres Anne et Françoise Davoust, S(Burs de Georges Davoust, furent condamnées à assister à sa mort sur Téchafaud, puis « mises en liberté après cet exemple effrayant, » dit le procès-verbal du jugement.
Aussitôt après Texécution, le corps fut déposé dans un tombereau, pour être conduit sur la lande où Ton avait creusé sa fosse ; mais trois chevaux vigoureux, attachés successivement à la voiture, ne purent lui faire faire un pas. Il fallut avoir recom^s à un quatrième, et le trajet, fort court et très-facile, ne s'accomplit qu'avec une peine extrême. Comme tout le monde était persuadé d'avance de la sainteté émiuente de la jeune victime, ce fait fut trèsremarque. On a constaté aussi que la touffe d'herbe qui recouvre sa tombe conserve toujours sa verdeur. On va prier notre jeune martyre pour les fièvres, pour le tirage des conscrits ; et la voix du peuple rapporte les guérisons nombreuses et les autres prodiges qui ont eu lieu au tom-
itoak.
beau de la Petite-Émigrée. C'est sous cette dénomination quVst connue dans toute la contrée celle que ses nombreux clients espr»rent voir élever sur les autels, et qu'ils invoqii« nt charpie jour dans leurs prières. On a vujusrjuïi mille pèlerins en un jour venir s'agenouiller à son tombeau.
Ce fut dans l'ancienne chapelle vicariale de Notre-Damedu-Rocher, qui a servi d'église paroissiale depuis la Révolution juscju'à 1862, église déjà profanée par les séances du club et par le nom païen de temple de la Raison, église dans laquelle Volclair avait exercé son ministère sacrilège, ce fut dans cette église (pi'il obtint par ses affreux réquisitoires des sentences de mort contre tant d'innocentes >i<:times.
Ce fut également dans le temple de la Raison, dans Téglise paroissiale actuelle, que la commission révolutionnaire établit son tribunal en arrivant de Lassay à Ernée. Située pi*ès du théâtre de la première chouannerie, cette dernière ville était remplie de pei*sonnes arrêtées en vertu de cette loi des suspects qui donnait libre carrière à toutes les mauvaises passions des anarchistes. Du 22 jusqu'au 30 ventôse (du 12 au 20 mars i70i) trente-huit victimes furent immolées pour leur attachement à la foi et à la monarchie. Les uns furent condamnés comme brigands, les autres comme pères ou mères de brigands. 11 y en eut qui endurèrent le dernier supplice pour avoir donné du pain à leurs enfants engagés parmi les insurgés ou pour avoir donné le jour à des enfants qui s'étaient signalés par leur soumission à l'Église catholique. C'est sur ces motifs que sont basées les sentences rendues par la commission révolutionnaire séant à Ernée. Parmi les personnes qu'elle envoya à l'échafaud, il y avait dix-sept hommes du Bas- Maine et quatre femmes veuves du même pays. Il y avait aussi neuf honmmes nés en Bretagne sur la frontière du ilaine, et deux religieuses sur lesquelles nous devons nous arrêter un instant, leur mort ayant tous les caractères de celle de ces glorieux amis de Dieu que saint Jean vit dans Je ciel vêtus de robes lavées dans le sang de l'Agneau.
in. - 2
Ces deux vierges appartenaient à la congr(^gation des sœurs d(^ la charité de la Chapelle-au-Riboul, et elles remplissaient leur pieux ministère dans la paroisse de Dompierre ou Saint-Pierre- des- Landes. Longtemps avant qu'elles fussent appelées îk rendre témoignage de leur foi par leur sang, elles étaient vénérées de tous ceux qui les connaissaient, et qui les considéraient comme des ûmes élevées à une haute perfection. Françoise Trehet était née aux environs de Fougères. Elle unissait à une foi vive une grande fermeté de caractère et un jugement droit et perspicace. Dès les commencements de la Révolution, et au moment où tant d'esprits se faisaient iUusion sur ses aspirations véritables, elle prévit quelles en seraient les suites, et elle les fit connaître dans une lettre qu'elle adressa à l'un de ses fières, séduit par les promesses décevantes de réforme et de progrès, et qui s'était rendu ac^juéreur d'une partie du temporel de la cure de Saint-Mars-sur-la-Fustaye. Ces qualités et l'ardeur de sa charité attiraient les regards; elles devinrent aux yeux des terroristes des titres h la proscription etàla mort. On enleva Françoise Treliet, et on la jeta en prison à Ernée, où, sûre du sort qui lui ét<\it réservé, elle attendit avec calme l'arrivée de la commission révolutionnaire. Les soldats avaient ordre d'arrêter en même temps la sœur Jeanne Véron, du même établissement de Dompierre-des-Landes ; il paraît cpie celle-ci essiiya de s'enfuir ; car ils criblèrent ses habits de balles, et lui dirent en la renvoyant : « Puisque tu n'es pas morte, et que l(*s balles ne t'ont fait aucun mal, va-t'en. » Elle fut néanmoins enfermée dans la geôle avec sa compagne, puis à l'hospice, et elle subit un second martyre. En partant de la prison pour comparaître devant ses juges, la sœur Franç^)ise Trehet, persuadée qu'elle allait marcher du tribunal h l'échafaud, dit a ses compagnes de captivité : o Adieu, Mesikmies; nous ne nous reverrons plus ici-bas.» Celles-ci voulurent la rassurer; mais son c<eur et son esprit étaient ilans une tranquillité parfaite; elle voyait la mi»rt d'un œil cidme, et nVn redoutait pas nuMue It* ti»ni-
We appareil. Après les interrogations ordinaires, ses juges lui repn>cht»rent d'avoir pansé les chouans blessés et inalales : « Bleus ou chouans, répondit-elle, tons sont mes fnTos en Jésus-Christ; je ne refuse mes soins à personne. » Et eu effet elle s'était montrée également empressée à porter les secours de sa charité à tous les blessés et à tous les infirmes qui les réclamaient. On lui ordonna de crier Vive la Répubhque, et elle refusa de le faire, parce que ce cri était à ses yeux un blasphème contre Dieu, dont la Républi<pie avait renversé les autels, a Si tu ne cries pas, lui dit Tim des juges, tu vas périr. » — « Je ne crierai pas, » répt)ndit-elle avec calme et fermeté. Un soldat placé à ses c/»tés, touché de compassion pour le sort qui l'attendait, et espérant la sauver, dit tout haut: Vive la République, et ajouta aussitôt : « Elle a crié. » — « Non, ce n'est pas moi, » reprit cette vierge intrépide. — « A moi^ I » répliqua immédiatement le président. Elle fut aussitôt conduite au lieu des exécutions avec plusieurs autres victimes qu'elle ne cessa d'exhorter durant le trajet et jusque sur Téchafaud. Pour elle, elle touchait à l'objet de tous ses vœux; aussi, en sortant du prétoire, elle avait entonné avec courage et force le Salve Regina ; mais bientôt sa voix avait été couverte par le roulement des tambours. Avant de monter à Téchafaud, elle détacha un crucifix qu'elle portait suspendu à son cou, et le donna à im militaire qui était près d'elle. Plusieurs personnes se rappellent avoir entendu dire à ce soldat qu'il ne pouvait rendre ce qui, à ce moment, s'était passé en lui. U lui avait semblé voir le ciel s'ouvrir poui' recevoir cette sainte âme. U conservait soigneusement ce crucifix, héritage d'une martyre, et il le regardait œmme un préservatif qui pourrait le garantir contie tous les dangers.
Née à Quelaines, Jeanne Véron était entrée de bonne heure dans la congrégation des sœurs de la Chapelle-au- Rifioul. Elle exerça d'abord, sous le nom de sœur Rosalie, \e> fonctions de sa charitable profession h Noyen, où elle laissa un précieux souvenir de sa charité , de son zèle,
de sa douceur et de toutes les vertus qui font la religieuse parfaite. Appelée ensuite par Tobéissance dans la paroisse de Dompierrenles-Landes, sa conduite ne se démentit pas un seul jour. Elle était pour tous ceux qui rapprochaient une de ces âmes qui semblent vivre toutes du ciel, et qui ne se rapprochent de la terre que poiu* y répandre les trésors d'un cœur surabondant de tendresse pour leurs frères. Dénoncée comme sa compagne pour avoir exercé la charité envers tous les infortunés, elle a^ ait d'abord été mise en prison à Ernée ; mais atteinte depuis longtemps d'une hydi'opisie très-dangereuse, son mal augmenta rapidement durant sa captivité; et il fallut la transporter àThopital. C'est de là que les hommes de sang qui commandaient alors allèrent l'arracher à son lit de douleur pour la présenter devant ses juges. Transportée dans un siège au tribunal, ne pouvant plus faire aucun mouvement de ses membres, elle montra que la douleur i[ui avait accablé son corps n'avait pu rien enlever à l'énergie de son Ame. Sa confession de foi ne fut pas moins belle que celle de sa compagne, et son sort fut le même. Elle fut portée dans un fauteuil, d'autres disent dans un van, jusque sur i'échafaud. Dans la compagnie de ces deux pures victimes mourut un pieux laïcjue, Jacques Vauloup, qui par sa foi et son dévouement à l'Église mérite de leur être associé. Né à la Pellerine, au sein d'une famille chrétienne et vertueuse, Jacques Vauloup se montra constamment le digne dépositaire de ces nobles traditions. Lorsque la persécution obligea le clergé lidèle à se soustraire aux regards pour exercer sou saint ministère, la paroisse de la Pellerine, obéissant lidèlement f\ la voix de son vertueux curé, Louis Leroy, doyen d'Ernée, repoussa presque à l'unanimité le schisme constitutionnel. L'intrus, Péan, n'eut pas un seul habitant à son installation, et il ne vit jamais plus de deux ou trois personnes à ses ofiices. Le pasteur légitime était resté à son poste, ralliant à lui dans le secret toutes les âmes droites. Plusieui^s autres prêtres cherchèrent un asile dans une paroisse qui se montrait si bien disposée pour l'orthodoxie. Sa posi-
tion sur la limite extrt^me de la Mayenne et touchant au (iépartennent cl 'ille-et- Vilaine permettait aux prt^tres fidèles d'éviter plus facilement les poursuites de leui*s ennemis. Jacques Vauloup seconda de tout son pouvoir leur admirable zèle. Il en recueillit un grand nombre dans sa ferme du Bois-Joli. Mais ses sentiments connus attirèrent sur lui les soupçons des révolutionnaires ; ils organisèrent autour de lui un espionnage actif. Des dénonciations eurent lieu, et une horde de brigands véritables envahit sa maison, où elle exerça les peixjuisitions les plus minutieuses. Avertis de l'approche du danger, les prêtres s'étaient sauvés ; mais on ne put enlever assez promptement les ornements sacrés et les vases du saint sacrifice. Les révolutionnaires s'en saisirent, et même d'un ciboire contenant des hosties consacrées. Elles furent profanées de la manière la plus indigne et jetées dans la grande route pour être foulées aux pieds des passants. Après avoir assisté, la mort dans l'âme, à ces scènes désolantes, le maître du Bois-Joli fut garrotté et conduit en prison h Fougères, avec sa belle-sœur, M"* Chardon, qui avait été dénoncée comme ayant aussi caché des prêtres dans sa maison de la Pellerine.
Ils demeurèrent trois mois dans la geôle, et ayant été mis en liberté ils repartirent aussitôt pour leur pays. La Providence voulut que M"* Chardon s'arrêtAt en passant à la Templerie, bourg distant de la Pellerine d'un quart de lieue seulement. En arrivant à ce dernier endroit, Jacques Vauloup fut rencontré par une colonne mobile d'Ernée. Interrogé d*où il venait, il répondit sans aucun déguisement, et fit même connaître le motif de sa détention. Il n'en fallut pas davantage pour le faire arrêter de nouveau. Garrotté et conduit à Ernée, il fut jeté en prison en attendant la commission révolutionnaire, qui le condamna comme «atteint et convaincu par témoins dignes de foi, dit la sentence, d'avoir de tous temps, par un fanatisme out:é, lotte contre la Révolution; que sa maison a servi de refuge aux prêtres depuis leur déportation ; qu'il les a acceptés et vus avec satisfaction, à leur passage avec les brigands.
et qu'il a été trouvé chez lui des ustensiles de fanatisme, et notamment des hosties. » Condamné à mort en vertu de considérants qui prouvent aussi clairement qu'il souffrait uniquement pour la foi et l'exercice des vertus chrétiennes, Jacques Vauloup alla à Téchafaud en bénii^sant la volonté de Dieu.
Le président de la commission était dans un état d'ivresse complète, lorsqu'il prononça la sentence contre Jacques Vauloup; et le bruit courut dans le pays (pi'il avait été trouvé sans vie dans son lit le lendemain ; mais le registre du tribunal révolutionnaire prouve que cette mort ne fut pas aussi réelle qu'elle avait été méritée.
Le 30 ventôse an II (22 mai's 179i) la commission révolutionnaire condamna à la peine capitale cinq hal»itants du Bas-Maine : et le dernier de tous fut François- Jérôme de Gouasnon de la Barillôre , vicaire général de Louis-Charles du Plessis d'Argentré, évèque de Limoges, et prévôt du chapitre de Saint-Junien-sur-Vienne , au m^me diocèse. Cet ecclésiastique était né à laCroixille d'une ancienne famille du pays, le 13 juin 175G, et depuis la suppression des chapitres il s'y était retiré auprès de sa mère. Comme il était toujours demeuré fidèle h l'Église, et que son attachement à la foi catholique était connu, des agents de la persécution vinrent d'Ernée à la Croixille pour le saisir, au mois de février 1791. Quoiqu'il fût alors malade et retenu au lit par une infirmité grave, ils l'eu tirèrent avec brutalité et le conduisirent à Ernée, où il attendit en prison l'arrivée de la commission révolutionnaire. Il comparut devant elle le 22 mars, rendit publiquement témoignage de sa foi, refusa d'abandonner Tobéissance à l'Église catholique, et entendit avec calme prononcer contre lui une sentence de mort, « comme prêtre réfractaire, » dit le jugement, et aussi comme noble. Il subit son supplice aussitôt et avec la constance inébranlable qu'il puisait dans sa foi.
L'endroit où l'on inhuma son corps, ayant été soigneusement remarqué pai* de pieux habitants d'Ernée, sa lamille
obtint, vingt ans après, la permission d'exhumer les précieux restes du confesseur de la foi, et les transporta dans l'antique et vénérable sanctuaire de Notre-Dame de Charnay, le 16 juillet 1814. Les prêtres qui présidèrent à cette translation purent adresser au peuple présent ces belles paroles de saint Ambroise, au sujet des saints Gervais et Protais, dans sa lettre à sa sœur Marcellina :
« Voilà donc qu'enfin d'illustres reliques sont tirées d'une tombe abjecte, et que nous pouvons les présenter au Ciel comme des trophées de notre Foi. Elles ont été reconnues felles qu'elles devaient être dans le lieu où elles avaient été enfouies, la tête s'y trouvant détachée des épaules, et les signes de la victoire acquise au prix du sang s'y montrant évidemment à vos yeux. La victime arrive là où Jésus-Christ s'offre en holocauste; mais puisqu'il y règne sur l'autel, parce qu'il a souffert pour tous, la place de celui qu'il a racheté par sa passion, doit être à ses pieds. »
La paroisse de Dompierre-des-Landes fournit à la même époque d'autres victimes dignes de marcher à côté des martyrs dont nous venons de parler. Un jeune homme de cette localité, nommé Le Lasseux, fut arrêté, et infailliblement aurait été livré au bourreau ; mais il parvint à s'échapper de la geôle. On arrêta alors son père et sa mère. Le père expira dans la prison la veille du jour où il devait subir le dernier supplice ; et la mère, conservant tout son couru ge, fut guillotinée le jour de la mort de son mari. Que Ton juge de la foi de cette femme par ces paroles qu'elle prononça en apprenant la captivité de son fds : a Si mon îils vient à être mis à mort, j'espère que comme la mère de Machabées, je l'encouragerai à gravir l'échafaud. »
Deux jours après les dernières exécutions d'Emée, la commission révolutionnaire s'était transportée à Mayenne avec son liuièbre cortège de bourreaux et d'instruments de supplices. Le A germinal an 11 (24 mars 1794) elle siégeait dans J 'église de Notre-Dame, déjà profanée de plusieurs manières, et elle rendait une sentence capitale contre deux
i4 L'ÉGLISE DU MANS
royalistes du Bas-Maine et trois femmes de Tarmée vendéenne. Le 5 germinal (25 mars) elle envoyait à la mort quatre habitants du Bas-Maine. François Herhelin, père, et François Herbelin, fils, du Grand-Oisseau, n'étaient condamnés que pour leur attachement à l'Église catholique ; car, selon Ténoncé du jugement lui-môme, ils n'auraient « montré que des sentiments et des actions contre-révolutionnaires ; voulu, différentes fois, malgré la municipalité d'Oisseau, lem* paroisse, faire célébrer des messes par des prêtres réfractaires, et fait des démarches vers le département ancien pour cet effet. » Ces deux honorables citoyens, ou plutôt ces deux vénérables martyrs, n'étaient coupables que d'avoir pris dans un sens naturel les termes de la Constitution qui proclamait la liberté des cultes. Il leur fallut payer de leur tête cette innocente erreur. Mais une circonstance particulière donna à leur supplice un nouveau degré d'horreur. Parmi les juges qui les condamnèrent se trouvait un de leurs parents, ([ui loin de se récuser, comme la nature et l'honneur le demandaient, prit la part la plus active à leur perle, et de plus envoya un message au Grand-Oisseau pour dire à M°* Herbelin que son époux et son fils seraient mis en liberté à une heure après midi, et qu'elle s'empressAt de venirse jeter dans leurs bras. Aussitôt cette nouvelle reçue, la malheureuse accourt à Mayenne toute transportée de joie ; mais, en arrivant sur la place, que vit-elle ?... son mari sur l'échafaud, et son fils au pied de la fatale échelle !
Le 8 germinal (28 mars) vit une seule exécution, celle d'un Vendéen qui était parvenu à échapper une première fois à ses bourreaux ; le 9, furent exécutés ensemble un meunier, prévenu d'avoir donné du pain à des royalistes ; un chouan du Bas-Maine, et deux pauvres veuves mises à mort parce que quelques-uns de leurs proches avaient pris part h rinsurrectiou.
Trois jours après celte sentence, la commission révolutionnaire fut arrêtée au milieu de ses sanglantes opérations. Créée pour un mois seulement, elle continuait
rexercice de ses fonctions depuis trois mois, sans qu'on trouve aucun acte qui eût prorogé ses pouvoirs. Toutefois on peut dire que les représentants du peu])le non-seulement ne la révoquaient pas, mais qu'ils Tencourageaient et stimulaient son zèle , témoins les sanglantes lettres écrites par Esnue -Laval lée dans l'affaire du prince de Talmont et d'Anjubault-Laroche. Si les agents subalternes furent des mon^^tres, les membres de la Convention qui leur ouvrirent la caiTÎère et encouragèrent leurs forfaits furent I)ien plus coupables encore. Enfin, après trois mois environ, par un arrêté du représentant du peuple François- Primaudière, en date du 12 germinal an H (l'" avril 1794), le personnel de la commission fut entièrement renouvelé; a attendu, dit expressément l'arrêté, qu'il serait dangereux et immoral de laisser subsister plus longtemps dans les mêmes mains, des pouvoirs d'une si haute importance. » Six juges nouveaux furent nommés h la place des anciens. Le maréchal ferrant « renvoyé à ses fonctions, » comme dit le représentant du peuple, fut remplacé par un «marchand de vin.» « Les citoyens Guilbert et Volclair, ex-prétres,» fiu'ent rappelés h leurs premières charges républicaines ; Volclair retourna à Lassay, où il fut maire durant environ sept mois encore. Quoique toujours greffier en titre de la commission révolutionnaire. Jean-Louis Guilbert Ue remplissait plus depuis deux mois ses odieuses fonctions; il avait repris sa place de procureur de la commune^ de Laval; et l'emploi de secrétaire-greffier de la commission était passé à un autre apostat , nommé Ghedeville, originaire de Saint-Beaumer, près de Domfront, et ordonné prêtre par Lefessier. Révoqué de ses fonctions de greffier par l'arrêté du 12 germinal, Ghedeville retourna dans son pays, et ne reparut plus dans le département de la Mayenne.
Jean-Louis Guilbert disparut aussi sous peu de semaines; mais une sorte de mystère plane encore sur ses derniers instants. On raconta dans le temps que son cadavre avait été trouvé dans un fossé où il s'était noyé ; d'autres dirent
qu'il avait été atteint d'une balle ; mais de quelle main était-elle partie? En quel lieu était arrivé l'accident ? Nul ne l'a rapporté. D'autres ont interprété ces incertitudes en disant qu'il s'était secrètement retiré dans un pays éloigné pour se soustraire à la vindicte publique et à l'horreur qu'il inspirait à tous les honnêtes gens. Toutefois il est impossible de retrouver trace de son passage dans les localités indiquées comme son lieu d'origine.
Dans la nouvelle commission révolutionnaire qu'il organisa, François-Primaudière ne fit, du moins, entrer aucun ecclésiastique ; mais il ordonna à ceux qu'il appela à en faire partie a d'imiter l'activité de la foudre ; de ne pas laisser aux conspirateurs le temps de réfléchir ; de ressembler à l'astre qui brûle et dessèche les productions inutiles; enfin de porter aux patriotes la vie, aux traîtres la mort. » Les hommes qui reçurent ces ordres se montrèrent dignes de l'horrible commission qui leur fut confiée, dignes aussi des scélérats qu'ds étaient appelés à remplacer.
Ceux auxquels ces terribles pouvoirs furent remis étaient connus depuis longtemps à Laval par leur ardeur révolutionnaire; des premiers ils s'étaient signalés par des discours d'un cynisme effrayant au sein du club ; c'étaient eux surtout qui avaient chassé les girondins de la société et fait triompher le parti de la Montagne; avant de faire couler des flots de sang, ils étaient déjà l'effroi des honnêtes gens. Leurs noms appartiennent à l'histoire : le président était Paul-Éraile Huchedé ; les trois juges étaient Le Clerc, Germerie, Boisard, aîné; l'accusateur public Publicola Garot; le sécrétai re-gref lier, Bureau.
Oganisée le 12 germinal (1" avril), la nouvelle commission révolutionnaire se mettait à son œuvre de destruction dès le 8 du même mois, et dès le 19 messidor (7 juillet) quatre-vingt-onze victimes avaient répandu leur sang dans la seule ville de Laval.
Dans sa première séance elle condamna à mr»rt un ecclésiastique sur lequel nous devons donner quel([ues vlétails. Léonor-Auguste Auvray de Coquerel, d'une famille noble
DURANT LA RKVOLUTION. 27
du Cotontin, était vicaire à Saint-Aignan près de Couptrain, au moment où éclata la Révolution. Il ne suivit pas l'exemple que lui donnait son curé, Jean-Baptiste Bagot, (jui fut déporté pour sa fidélité à l'Église catholique, et il lit le serment. Apr^s avoir été peu de temps vicaire à Juigné-sur-Loire , arrondissement d'Angers, il fut choisi par les électeurs du district de Laval pour la cure de la Bazouge-de-Chemeré, refusée par le premier élu (I). D'un caractère faible, d'une portée d'esprit médiocre, il avait embrassé le parti du schisme sans entraînement, par défaut d'énergiC;, sans mesurer les conséquences de sa démarche. Il vit avec un profond chagrin les scandales qui éclatèrent de bonne heure dans TÉglise constitutionnelle; chercha à conserver les anciennes formes, dans sa conduite et dans l'administration de sa paroisse ; et prêcha l'Évangile comme avant les innovations schismatiques, se gardant de transformer la chaire en tribune démagogi(pie. A ces qualités, il unissait une grande charité envers les indigents. Attristé des excès révolutionnaires, il ne craignit pas de témoigner en mainte circonstance ses sentiments à C(*t égard. 11 engagea ses paroissiens à ménager les Vendéens qui s'étaient réfugiés sur le territoire de la Bazouge ou des communes voisines ; ce qui n'empêcha pas la mort violente de plusieurs de ces infortunés. Une moitié des habitants dd la paroisse le reconnaissait pour curé; mais plus les fureurs révolutionnaires prenaient de force, plus il se rapprochait des aristocrates; il ne voyait plus que ceux-ci veis la fin de 1793. Il leur témoignait ouvertement son regret d'avoir adhéré au schisme, et répéta souvent (ju'il laverait sa faute dans son sang. Après avoir été forcé de quitter l'exercice public du culte, il resta enc(>re quelques mois à la Bazouge-de-Ghemeré. H paraît qu'il refusa de livrer ses lettres de prêtrise h l'époque où l'on exigea cette mesure de presque tous les prêtres constitutionnels. Voyant un orage se former sur sa tête, il résolut de regagner la Normandie; mais il ne voulut pas
(1) Elu le 8, il élait iii»lall6 le 28 août 1791.
en instruire la municipalité; et il partit sans passeport dans le cours du mois de mars 4794. Arrêté à Montsûrs, il fut conduit dans les prisons de Lavai.
La nouvelle commission révolutionnaire voulant inaugurer ses séances par le jugement d'un prôtre, et n'en ayant pas d'autre sous la main au moment, cita à sa barre Léonor-Auguste Auvray. Il comparut donc le 7 avril 1794 devant ses juges. Quoiqu'il ne reste aucune relation authentique de ce qpii se passa lors des débats, il est constant néanmoins par tous les mémoires que l'ancien vicaire de Saint-Aignan refusa de renoncer à l'exercice de la religion catholique; qu'il prononça des paroles qui équivalaient à une rétractation positive du serment. Une relation même le représente comme ayant dit formellement qu'il se repentait d'avoir prêté le serment, et qu'il le rétractait. Cette démarche est d'ailleurs conforme à ce que l'on connaît de ses dispositions; et l'on serait surpris qu'elle n'eût pas été faite dans la circonstance.
Le jugement prononcé contre Léonor-Auguste Auvray mérite d'être cité pour donner un aperçu des idées et de l'instruction des hommes qui disposaient à leur gré de la vie des Français. 11 est daté du 18 germinal an H.
a Vu les interrogations subies devant nous aujourd'hui par Julien Jousselin, âgé de vingt-sept an§, natif (lu Pertre, domicilié au Bignon, commune de Brielle ;
« Vu pareillement les actes d'accusation dirigés contre le nommé Auguste-Léonor Auvray , ci-devant noble et ex-curé de la commune de la Bazouge-de-Chemeré, district de Laval, prévenu d'avoir tenu des propos contrerévolutionnaires, tendants à provoquer au rétablissement de la royauté, à favoriser les progrès des brigands de la Vendée, et d'avoir, dans ses discours fanatiques, retardé la marche de l'esprit public ;
Cl La commission militaire déclare :
« V Ledit Julien Jousselin convaincu de s'être Ugué à la bande exécrable qu'on appelle Chouans, et d'avoir participé à leurs crimes ;
DORANT LA RÉVOLUTION. i9
t ^ Elle déclare pareillement Auguste-Léonor Au- Ttay convaincu d'avoir tenu des propos contre-révolutionn^res; d'avoir cherché à étouffer la haine et la vengeance dans le cœur des républicains contre les brigands dé la Vendée ; d'avoir profité de la qualité de prêtre pour propager des principes tendant à replonger clans le scunmeil de l'esclavage les habitants de la commune; davoir manifesté des regrets sur l'abolition de la caste nobiliaire ; d'avoii' provoqué au rétablissement de la royauté, en peignant comme Teffet de la vengeance divine l'envahiâsement de notre temtoire par les brigands et leurs triomphes momentanés sur les armes de la république ; enfin d'avoir énoncé formellement son vœu pour le retour de l'ancien régime, et par conséquent voté la mort de fuiole de tous les hommes libres ;
« Considérant que celui-là est le plus scélérat des hommes qui, méconnaissant la voix de sa patrie, se révolte contre elle et s'arme d'un fer parricide pour lui porter des atteintes i cruellœ ; que le fanatisme, aux regards sombres et aux desseins pieusement méchants et perfides, a faitcouler, depuis l'époque de la Êimeuse insurrection des Français contre fes rois et les prêtres, le sang des plus ardents républi- (auns...;
• Ordonne que Julien Jousselin et Auguste-Léonor Au- TTay seront livrés au vengeur du peuple, pour être mis à
mort dans les vingt-quatre heures »
En allant au supplice, l'ancien vicaire de Saint-Aignan donna des marques de piété non équivoques, et récita des prières. Un habitant de sa paroisse qui s'était glissé au pied del'échafaud, a rapporté qu*au moment où on l'attachait sur la planche, il prononça ces paroles : « Introibo ad altare Oei, » II n'est pas probable qu'il ait pu, dans la prison, recevoir les secours de la religion, puisque, pendant son séjour, elle ne contenait aucun prêtre catholique, ou du moins ojonu comme revêtu de ce caractère. Il est juste, toutefois, <fc tenir compte d'un bruit très-répandu : on affirmait qu'il y avait eu à diverses reprises, dans la prison de Laval, des
prêtres qui avaient trouvé moyen de n'être pas connus comme prêtres .On en cite un qui s'étant fait passer pour idiot, lut remis en liberté. On a dit aussi qu'il y avait deux prêti*es parmi les cinq Vendéens exécutés avec les quatorze prêtres martyrs du 21 janvier i79i. Avec les procédés sommaires employés par la commission révolutionnaire, ces déguisements n ont rien d'invraisemblable.
Le 21 germinal an 11 (10 avril 1794) la commission révolutionnaire condamna à mort sept personnes comme ayant a fait partie de l'armée dite catholique. » Trois étaient du Bas-iMaine, trois de l'Anjou, et un de la Bretagne; tous étaient très-jeunes, excepté un seul. Le 22 (11 avril), la commission révolutionnaire, a considérant que les brigands qui désolent le département de la Mayenne sont les enfants naturels de la révolte qui a éclaté dans les contrées d'Outre- Loire, cpi'ils ont le même but et que leurs bras sont armés pour la même cause et les mêmes crimes , qu'ils veulent comme eux rassembler les débris du trône et de l'autel, pour y asseoir les rejetons d'une race impie et détestable, et que Jacques Legourd, vieillard de soixante-deux ans, jouissait parmi ces scélérats d'une certaine considération, etc., ordonne qu'il sera livré au vengeur du peuple, pour être mis à nciort dans les vingt-quatre heures. » Un autre royaliste mourut en même temps.
Les trois joui*s suivants sept habitants du Bas-Maine et un de l'Anjou subirent aussi la mort comme défenseui^s de l'autel et du trône. Le 29 germinal (18 avril) cinq hommes, dont quatre du Bas-Maine, furent condanmés comme « ayant tenu des propos contre-révolutionnaires, porté sur eux des marques de fanatisme et de ralliement. » Un enfant de treize ans fut compris dans la même accusation ; mais son bas âge le sauva de la mort. Quant aux marques de fanatisme dont parle le jugement, c'étaient des sacrés cœurs brodés avec de la soie ou de la laine, que tous les chouans portaient comme insignes de la cause à laquelle ils avaient voué leur vie.
Le l*' floréal (20 avril, dimanche) la commission rendit
une i^entence de mort, aussitôt exécutée, contre un nommé Pierre Leiessier, qui avait « chanté des couplets aristocrates, et montré un attachement inviolable aux prêtres insermentés. » On lui adjoignit un royahst^ breton, et le lendemain on fit subir le mùme supplice à un autre royaliste aussi de la Bretagne.
Le G floréal (vendredi 25 avril) deux jeunes filles, dont la famille a été plusieurs fois nommée dans cette histoire, furent condamnées à mort. La pureté de leur cause ressort assez évidemment de Ténoncé de la sentence prononcée contre elles. On lit dans les registres des jugements de la commission révolutionnaire : « Séance du 6 floréal an IL — La commission militaire révolutionnaire établie dans le département de la Mayenne a rendu le jugement suivant: « Vu les interrogatoires subis ce jour par Perririe Cottercau, Agée de dix -huit ans, et Renée Cottereau, sa sœur, de la commune de Saint-Ouen, prévenues d'avoir retiré des brigands, entretenu une correspondance qui ne respirait que le fanatisme et tendait au rétablissement des prêtres et de la royauté, et d'avoir servi les brigands dans leurs projets perfides; la commission militaire et révolutionnaire déclaie Perrine Cottereau et Renée, sœurs des Cottereau, dits Chouans, chefs de rassemblements de brigands, convaincues de leur avoir servi d'espions, de les avoir alimentés et approvisionnés, et enfin d'avoir endossé la cuirasse et participé à leurs massacres. Vu les procês-verbaux d'arrestation et les actes d'accusation, l'auditoire . invité à parler pour ou contre les accusés, vu les conclusions de l'accusateur militaire, vu la loi du 4 décembre 170.J et la loi du 19 mars dernier : condamne Perrine Cottereau et Renée Cottereau à mort; ordonne qu'elles seront livrées au vengeur du peuple pour être mises à mort dans les \ ingt-(juatre heures. »
Perrine, Faînée des deux sœurs, montra beaucoup de fermeté; ses réponses courageuses étonnèrent plusieurs fois les juges; eux-mêmes l'ont déclaré. Après avoir longtemps satisfait à leurs (jnestions, elle finit par leur dire :
« Vous nous traitez comme des brigands, mais le bon Dieu nous jugera, et vous aussi : il fera Ja part de chacun. Je m'en remets à sa miséricorde ; car je n'attends de vous ni justice ni pitié. » Elle aurait pu ajouter: «Votre sentence elle-même est notre justification; vous nous condamnez pour une correspondance qui ne respirait que le fanatisme et tendait au rétablissement des prêtres : ce sont là, en effet, nos sentiments; il nous suffit que vous les constatiez vous-mêmes. » Elles portèrent le lendemain leurs têtes innocentes sous la hache révolutionnaire. Lorsqu'il fallut marcher à Téchafaud, Henée, qui n'avait que quinze ans, se prit à pleurer, elle défaillait à chaque pas; mais Perrine reste inébranlable. Elle voulut être seule à soutenir sa sœur, ne cessant, durant tout le chemin, de l'exhorter à une pieuse résignation. Il fallut qu'elle la portât sur Téchafaud, et elle demanda à mourir la dernière pour lui épargner la vue de son supplice. Quand son tour vint, elle se tourna vers la foule, fit deux fois le signe de la Croix, puis s'écria d'une voix forte : « Vive le roi!... vive mon frère Jean Chouan!... Que Dieu les protège et me fasse miséricorde l »
Quoique la sentence portée contre Pierre Cottereau, frère de ces deux infortunées jeunes fdles, soit postérieure de plus d'un mois, nous la rapporterons immédiatement, parce qu'elle constate de la manière la moins suspecte, par la voix de leurs ennemis les pliis implacables, (]uel était le but des royalistes du Bas-Maine dans leur résistance. Voici donc ce qui se lit sur le registre de la commission révolutionnaire.
a Séance du 23 prairial an 11 (1 1 juin 4794).
« La commission révolutionnaire provisoire, établie dans le département de la Mayenne, a rendu le jugement suivant :
il Vu le procès-verbal d'arrestation et l'interrogatoire subi aujourd'hui devant nous par Pierre Cottereau, dit Chouan, couvreur, ;lgé de 37 ans, né à Brains, district de Craon, et domicilié connnune de Saint-Ouen, prévenu
d'être un des chefs de la horde de brigands qui ravagent plusieurs communes de ce département depuis environ lieux ans, déclare Pierre Cottereau, dit Chouan, atteint et convaincu d'être l'auteur des rassemblements des révoltés connus sous le nom «le chouans, qui, depuis deux ans environ, fraternisent avec les brigands de la Vendée et commettent, comme eux, toutes les cruautés qu'inspire le fanatisme des rois et des prêtres : en conséquence, l'auditoire invité à parler pour ou contie les accusés, etc., condamne à la peine de mort Pierre Cottereau, dit Chouan, ordonne qu'il sera livré au vengeur du peuple, pour être mis à mort dans les vingt-quatre heures. »
Ainsi, c'est encore pour avoir obéi au fanatisme des rois et des prêtres, pour avoir défendu l'autel et le trône, pour avoir asp'u-é au rétablissement de la religion et de la justice, que cette sentence de mort est prononcée.
Le même jour que les deux sœurs Cottereau furent exécutées, trois royalistes du EJas-Maine partagèrent lem* sort, ainsi qu'une pauvre fdle nommée Renée Véron, prévenue de les avoir retirés chez elle et d'avoir « fait un commerce ab«>minable de signes contre-révolutionnaires; » c'est-àdire d'images brodées du Sacré Cœur de Jésus.
Le 7 floréal (samedi 26 avril), René Métairie, du Bas- Maine. « convaincu d'avoir été dans les campagnes chercher des provisions poiu: les bons prêtres, » paya de sa vie cet acte de charité. Sa femme montra, dans cette circonstance cmelle, tout le coiu:age que peut inspirer la foi la plus vive. Elle l'accompagna jusqu'au pied de la fatale H'helle, lui parlant du ciel et de l'éternité ; et lui disant un di^raier adieu, elle lui adressa d'une voix ferme ces pariJes: « Allez, mon ami, mourez pour votre Dieu. »
Deux jours après, le 9 floréal (lundi 28 avril 1794) la commission révolutionnaire condamna à la peine capitale Benoit-Paul Malvot, âgé de 49 ans, « ci-devant avocat du M au bureau fies finances de Poitiers, convaincu d'avoir, ttfsde la prise de Saumur, accepté une place dans le con •
seil provisoire que nommèrent les chefs des brigands de la Vendée pour remplacer les autorités nationales ; par conséquent assisté aux délibérations liberticides qui ont fait mouvoir et dirigé ce ramas de fanatiques et de scélérats...; d'avoir conçu le projet abominable de renverser la statue de la Liberté, de relever sur les cadavres sanglants des bons Français les trônes de la race exécrable des Bourbons et du tyran de l'Italie ; d'avoir suivi les brigands de la Vendée ; de s'être réfugié dans les communes révoltées du département de la Mayenne et grossi la bande des Chouans. »
Ainsi, dans chacun de ses jugements, la commission semblait invinciblement poussée à constater que le but des adversaires armés de la Révolution était le rétablissement de la religion; elle le désignait sous des noms différents : le trône du tyran de l'Italie, c'est-à-dire du souverain Pontife, le pouvoir des prêtres, le trône et l'autel, le fanatisme ; mais la pensée était toujours la même : c'était TÉglise, l'autorité de Jésus-Christ, que Ton poursuivait et que Ton voulait détruire, anéantir. Mourir pour cette cause, n'étaitce pas endurer un vrai martyre? Et ce sont les actes mêmes des juges-bourreaux qui constatent ces titres glorieux de leurs victimes.