CHAPITRE VIII
La MoDtagae se divise en trois factions.— La commission militaire de la Mayenne suspendae durant un mois. — Laignclot la remet en action. — Nombreuses victimes immolées. — Pierre et René Leroy. — Leur père. — Martyre de Renée Gilberge et de la soeur Mouique. — Martyre de André-Charles d'Orgueil, de Louis Chadaigne, de Jeanne Cbadaigne, veuve Boulay, et de Louise Cbadaigne. — La commiâsion révolutionnaire se transporte & Craon. — Martyre d'Alexandre Beaudouin. — La commission révolutionnaire »e rend à Château-Gontier. — Pierre Gougeon de Lacé. — Famille Mabier. — Martyre de Claude Gilberge. — La coDimission revient à Laval. — Nouvelles victimes. — Monument projeté sur la lande de la Croix-Bataille. — Révocation définitive de la commission révolutionnaire.
La Terreur tenait toujours la France sous le joug ; mais la Montagne qui l'avait mise à Tordre du joiu* et la maintenait au prix de forfaits inouïs, était déchirée par trois factions rivales, représentant les trois écoles de la philosophie du inw siècle, et cherchant à se renverser pour s'emparer exclusivement de l'autorité et du maniement des alfaires. Hébert, Clootz et leur groupe, disciples de Lamettrie et de Diderot, voulaient établir Tathéisme par la destruction de tous ceux qui croyaient en Dieu; Danton, Philippeaux, l)uraoulin, Lacroix, Bazire et leurs amis, formés à l'école de Voltaire, après avoir versé des flots de sang, craignaient <pie la continuation des supplices n'exposât leur vie licencieuse, et inclinaient à l'indulgence, sous le prétexte de ûepas compromettre l'œuvre de la Révolution. Robes-
pierre, imbu des sopbismes de Jean-Jacques Rousseau, voulait établir le déisme pur, et maintenait avec acbarnement le système de la violence et des supplices, parce qu'il comprenait que Fautorité dont il disposait par le comité de salut public, lui échapperait du moment où Ton viendrait à im gouvernement régulier. 11 attaqua les deux partis rivaux du sien, et les renversa : les héber listes péiirent le 24- mars 1794; les dantonistes succombèrent le 5 avril. A chacune de ces chutes lopinion publique fut vivement impressionnée ; on espéra un changement dans la direction du gouvernement : tant les malheureux sont prompts à se rattacher aux moindres lueurs qui semblent annoncer un jour plus serein ! On devait cependant attendre jusqu'au 9 thermidor (27 juillet), pour éprouver les premiers effets de la chute successive de t<ïnt de monstrueuses tyrannies.
Le contre-coup de ces rivalités qui agitaient la Convention se faisait ressentir jusque dans les provinces : les représentants envoyés en mission poussaient à des atrocités plus ou moins fortes, selon le parti auquel ils appai-tenaient, selon les ambitions qu'ils voulaient caresser. Ce fut par l'effet de l'une de ces oscillations du pouvoir que la commission militaire de la Mayenne fut suspendue durant un mois. Du 9 floréal (28 avril) au 12 prairial (31 mai) elle fut obligée d'interrompre ses séances, et ne les reprit qu'eu veiiu d'un arrêté du représentant du peuple Laignelot, rendu à Laval, le il prairial an II (30 mai 1794). Dès le 12 prairial (samedi 31 mai) les membres de la commission envoyèrent deux royalistes à la mort; le 13 (dimanche 1" juin) ils firent mourir le jeune Louis Moulay de la Haitrie, de Mayenne, qui avait à peine atteint sa seizième année; le 14, ils livrèrent au bourreau quatre victimes. Leui*s séances furent sus[)endues durant deux jours : le 17 prairial (5 juin) ils condamnèrent neuf royalistes du Bas-Maine; le 18, deux; le 19, trois; puis le 21, trois. Do ces trois dernières victimes deux méritent dètre signalées; c'étaient Pierre Leroy, âgé de vingt-neuf ans, et René
Leroy, son frère. Agé de vingt-quatre ans. Les termes de rarrèt qui les condamne à mort font leur plus bel éloge : car ils sont envoyés à Téchafaud tous les deux pour avoir i dit publiquement qu'ils détestaient la République, parce qu'elle leur enlevait les rois et les prêtres, et avoir fait des vœiii pour leur retour. » Ces deux frères se montrèrent vraiment héroïques durant tout le temps de leur détention ; pas une faiblesse, pas un moment de découragement, pas on murmure au milieu des injures et des privations de toutes sortes : la soif du martyre les soutenait et élevait leurs âmes aux sentiments les plus admirables. Le désir Je verser leur sang pour la foi sembla même soutenir leurs forces physiques, que les fatigues et les privations devaient épuiser plus promptement. Le plus jeune, d*un tempérament plus délicat, éprouvait une grande répugnance à prendre les aliments détestables que Ion donnait auxpris«inniers. «Mange, mon frère, disait Taîné; mange pour s^'utenir tes forces, mange pour te mettre en état de marcher à Téchafaud. »
Lors4ju'iIs furent appelés devant les membres de la commission militaire, ils firent ime profession publique de foi catholique qui ravit les chrétiens présents à Taudience, et qui frappa d'étonnement les juges. « Vos noms? leur dit le président. — Pierre et René Leroy, enfants de l'Église catholique, apostolique et Romaine, répond Tainé d'une voix forte et d'un ton calme. — Votre domicile? — ... Je ne demeurais pas, dit l'ainé, après avoir répondu directement à la demande, dans la maison de mon frère; mais j'y suis allé tout exprès pour affermir René dans ses bons sentiments. — De quoi te mêlais-tu ? — De mon devoir et du bonheur éternel de mon frère. — Frères Leroy, ajouta h président, voulez-vous servir la République ? — Jamais. — Voulez- vous, au moins, faire le serment? — Jamais. — Voulez-vous crier Vive la nation? — Non. — Que voulez- \ous donc? — Un Dieu pour le servir, un roi pour rétablir Tonlre et la justice. » — Afin de ne pas prolonger plus longtemps cet interrogatoire, qui provoquait de si énergi-
ques réponses et impressionnait sensiblement Tauditoire, les juges passèrent dans la salle des délibérations.
Ils n'y furent pas longtemps ; mais avant leur retour à l'audience il se passa im épisode qui montre que dans le cœur des deux héroïques frères toutes les vertus allaient de pair. Ils étaient bien vêtus, comme il appartenait h leur condition ; près d'eux se trouvait un autre accusé presque nu. Le jeune Leroy le remarque, se dépouille de son habit et en revêt son malheureux voisin. Les juges rentrent à rinstant, et le président ne reconnaissant plus le généreux jeune homme, s'écrie : « Eh bien! où donc est René Leroy? — Me voilà, citoyen. — Qu'as-tu fait de tes habits? — Mes habits étaient à moi; j'en ai couvert ce malheureux. » Cet acte de charité intéressa encore plus vivement au sort des deux frères, contre lesquels les juges prononcèrent immédiatement une sentence de mort. Cette sentence ne sui'prit pas les accusés, mais combla tous leui*s vœux. Leurs sentiments ne furent celés à personne ; car tous virent la joie qui éclatait sur leur visage. Le plus jeune, transporté d'enthousiasme, se retourna vers M''* Jeanne Rojoux, et lui dit en joignant les mains: « Ahl Mademoiselle, quel bonheur ! » Aussit(^t, d'une voix assurée et sonore, ils entonnèrent un cantique de confiance et d'amour qu'ils ne terminèrent qu'au pied de l'échafaud.
Leiu* père, qui avait partagé leur prison selon les usages de la tyrannie révolutionnaire, ne voyant pas rentrer ses fils, dit à quelqu'im : « Mes enfants ne reviennent pas? — Vos enfants, ils sont guillotinés ! — Comment, s'écria le vieillai'd, comment je suis le père de deux martyrs!... 0 mon Dieu! cpielle grâce! » Il ne versa pas une larme, et répéta plusieurs fois à la pieuse confidente de ses pensées qu'il ne pouvait s'empêcher de rendre des actions de grâces à Dieu et de lui demander part au bonheur de ses lils. Il aurait désiré verser son sang comme eux pour la foi ; il n'obtint pas cet honneur ; mais il mourut dans le cachot et chargé de fers pour la même cause. Il fut pris de la maladie contagieuse qui régnait alors dans la prison de Laval, et
DURANT LA RÉVOLUTION. t9
fl vit arriver sa dernière heure avec paix, avec ravissement. Le jour de sa mort, vers midi, il dit à M"* Jeanne Rojoui: « Me voilà bientôt mort; mais hélas I ce n'est pas sar Téchafaud I i> Quelques heures après son Ame allait rejoindre celles de ses deux fils (1).
Les jours suivants la commission fit exécuter plusieurs TÎdimes; le 22 floréal (dimanche H mai) deux jeunes royalistes du Bas- Maine; le 23, deux ; le 28, cinq ; le 29, trois; le 2 messidor (20 juin), deux; le 3, une femme; le 7, deux femmes.
Ces deux victimes étaient Renée Gilberge et Marie Uiuillier, dite sœur Monique, de Thospice de la Miséricorde de Jésus, à Ghâteau-Gontier. Cette dernière était née à Arquenay, le 18 novembre 17i-i, et avait offert dans toute sa vie un modèle achevé de pureté, de piété et de perfection religieuse (2). Les hospitalières de Ghâteau-Gontier avaient pu continuer leiur service auprès des malades jusqu'au 19 février 1794; mais ce jour-là, après les scènes d'atroce fénxîité dont leur maison fut le théâtre, im détachement d'hommes armés vint les prendre et les conduisit à la municipalité, où elles refusèrent le serment. De là on les mena en prison, dans la communauté desursulines, où elles furent renfermées au nombre de quarante-six. A quelques jours de distance, on trouva en la possession de l'ancien jardinier des religieuses deux tabliers de toile portant la manpie de Thopital : on Taccusa de les avoir volés ; il se défendit en déclarant les avoir reçus de sœur Monique. Interrogée à ce sujet, la sœur convint les avoir donnés ; mais elle démontra qu'elle avait le droit de disposer de ces linges. Elle n'en fut pas moins traitée comme voleuse ; et ce qui porta, parait-il, à son comble l'irritation contre la
fl) Lettre de la sœur Marie-Madeleine (Jeanne Rojoux) à Isidore BooIJier, du 17 février 1841.
{îj y. Vie de sœur Monique, religieuse converse de la Miséricorde de Jésus de i' Hôtel-Dieu de Château^Gontier , par Pierre-Jean Behéret. Le Mans, 1823, in-18 de 114 p.
pieuse hospitalière, c'est que Ton inféra de quelques-unes de ses réponses qu'elle avait voulu consencr ces objets, dans Tespoir que sa communauté se rétablirait un jour. Un fait si simple fut grossi à dessein, et après deux interrogatoires subis devant le comité révolutionnaire à Château- Gontier, Monique fut envoyée à Laval pour y être jugée. On peut croire qu'elle ne fut traitée avec tant de rigueur que pour épouvanter les autres religieuses et les amener à prêter le serment. Il est vraisemblable aussi que les coups de la persécution tombèrent sur elle de préférence à toutes les autres à raison de sa grande réputation de sainteté ; si elle s'était laissé vaincre, c'eût été un triomphe pour l'impiété. Depuis longtemps, en efifet, sœur Monique était considérée dans ChAteau-Gontier et aux environs comme une religieuse d'élite, jouissant auprès de l>ieu d'un pouvoir qui n'est accordé qu'aux saints. A Laval elle produisit les mêmes impressions : les gendarmes qui la conduisirent lui témoignèrent un respect extraordinaire; et dans la prison , tous ceux qui l'approchèrent reconnurent une âme élevée bien au-dessus des âmes ordinaires. Plus de quarante ans après la mort de cette sainte religieuse, M''* Jeanne Loyant ayant occasion d'en parler, s'écriait : « Sœur Monique ! Ah quelle sainte ! je n'ai jamais vu une âme aussi belle... C'était un ange. » Ce mot en dit beaucoup, lorsque l'on sait quelle était celle qui le prononçait. Il n'y avait, du reste, qu'une expression en parlant d'elle, et tout le monde se rencontrait à dire : C'est un ange.
Arrivée le21 prairial (lundi de la Pentecôte 0 juin 1794) à Laval, elle parut le 7 messidor (mercredi 28 juin) devant la commission révolutionnaire. Les débats montrèrent évidemment que le misérable chef d'accusation du vol des tabliers n'avait aucime valeur aux yeux des juges; à peine en fut-il question ; mais tout fut mis en œuvre pour amener la pauvre sœur h prêter le serment. Si l'impiété avait compté sur une victoire, elle fut confondue. On ne tira de la sœur Monique que des protestations de l'attachement le plus ferme et le plus prolond à la foi et aux décisions de
ltglL«;e. Des témoins oculaires ont rapporté la substance des réponses de Monique : nous ne pouvons taire ces répliques de la sainte hospitalière, qui rappellent les paroles que les premiers martyrs adressaient h leurs persécuteurs.
Après une réponse par laquelle Monique montrait sa confiance en Dieu, le juge ajouta avec une sorte de dédain : • Cela fait pitié l on voit bien qu'elle s'est laissé tromper; mais enfin tant pis pour elle ; il faut faire notre devoir. Tiens, lui dit-il, tu excites notre compassion. 11 te reste encore un moyen de te sauver; veux-tu le saisir? Le voici : fais le serment d*êtrc iidèle aux lois de la République. D
Sœur Monique : et Je ne connais point d'autres lois que celles de Dieu ; le seul serment que je ferai sera de les observer, et j'y serai fidèle jusqu'à la mort, moyennant sa grâce. »
Le juge : a Le moment n'en sera pas loin. Vous avez donc toutes juré d'être rebelles aux lois et de ne point faire le serment? »
Sœur Moniqpie : « Non, nous n'avons rien juré ; mais chacun doit reconnaître ses devoir et être fidèle à la voix de la conscience. »
Le juge: « Eh bien! on va commencer par te guillotiner et toutes celles qui seraient assez folles pour suivre ton exemple. »
Sœur Monique : « Tant mieux poiu* elles et pour moi. Si nous avons le bonhem' de mourir pour confesser notre foi, plus i/A aurons-nous celui de voir Dieu. »
Après quelcjues propos violents contre la superstition et le fanatisme, on reprit l'interrogatoire. Le juge : « Allons, il faut te décider à faire le serment, si tu veux sauver ta vie. » Sa'ur 3lonique : « Je ne la sauverai pas à ces conditions ; car jamais je ne le ferai. »
Le juge; « Nous te donnons encore une heure; fais bien
tes réflexions ; une fois l'an-êt prononcé, il sera exécuté. »
Sœur Monique : « Quand il vous plaira ; mes réflexions
sont toutes faites; j'aimerais mieux mille fois mourir que de faire ce maudit serment qui perdra tant d'âmes. »
Le juge : « Mais les ci-devant religieuses de l'hôpital de de Laval l'ont bien fait. »
Sœur Monique : « Je m'en tiens à mes lumières. »
Le juge : « Crois-tu que nous ne reconnaissons pas un Être suprême ? Nous l'adorons aussi bien (jue toi ; et le serment n'empêche pas de le servir comme on veut. Crois-nous : fais-en l'expérience; tu vois bien que nous voulons t'éclaker et te sauver. »
Sœur Monique : « Tous les moyens que vous me proposez ne sont que pour me tromper ; mais, grâces à Dieu, vous n'y réussirez pas. Je ne veux pas me perdre p)our toute ime éternité. Il y en a bien assez qui regretteront un jour de s'être laissé gagner par vos sollicitations ; mais leurs regrets ne les sauveront pas, ni vous non plus. »
Le juge : a Vous voyez qu'au lieu de profiter de notre indulgence, elle n'en devient que plus hardie. Au lieu de faire un bien, nous ferions un mal de la laisser vivre plus longtemps. C'est une fille dangereuse; elle en perdrait d'autres par son mauvais exemple. Vu toutes ces accusations, nous allons la condamner à être guillotinée. »
Sœur Monique se jeta à genoux ; les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, elle s'écria: « 0 mon Dieu, que vous me faites de grâces de me mettre au nombre de vos martyrs, moi qui suis une si grande pécheresse ! »
Le président ayant invité, selon la formule ordinaire, l'auditoire à parler pour ou contre l'accusée, et l'auditoire ayant répondu, comme il devait nécessairement répondre, par un profond silence, le juge lui dit avec une amère ironie : « Il faut que tu sois un bien mauvais sujet, puisque personne ne veut prendre ta défense. »
Sœur Monique réponrlit : « Il faut espérer que si je n'ai pas de défensem* sur la terre, j'en aurai un dans le ciel. »
Cette réplique ne fut accueillie que par de grands éclats de rire.
On avait associé à la sainte hospitalière une femme digne
de marcher avec elle à Téchafaud ; c'était Renée Gilberge, âgée de quarante-quatre ans, nièce de Claude Gilberge, cui*é de Châtelain, dont nous parlerons bientôt. On avait trouvé chez celte pauvre fille quelques écrits contre-révolutionnaires, des cantiques, des prières et des prophéties annonçant des désaistres pour la République. Il n'en fallut pas davantage pour la conduire à la mort. Le jugement du 7 messidor an II réunit les deux victimes; voici la partie du dispositif qui concerne la sneur Monique. « La commission révolutionnaire déclare « Marie Lhuillier, dite sœur Monique, atteinte et con- Yaincue d'abord de s'être coalisée avec tous les fanatiques, pour opérer la contre-révolution, par le refus formel de ne jamais reconnaître la République; d'avoir dérobé à rh(*)pital de Château-Gontier plusieurs effets et linges à l'usage des ci-devant prêtres et religieuses, dans l'intention de les conserver jusqu'au retour des uns et des autres, et, en outre, de l'avoir provoqué par plusieurs propos contrerévolutionnaires ;
« Renée Gilberge, atteinte. . .
« En conséquence, l'auditoire invité à parler pour ou contre les accusées ; ouïes les conclusions de l'accusateur public...
« Condamne à la peine de mort Marie Lhuillier, ci-devant sœur hospitalière à Château-Gontier, et Renée Gil- Iierge, nièr>e d'un ci-devant curé réfractaire, atteintes et convaincues d'avoir attenté à la souveraineté du peuple et provoqué au rétablissement de la royauté; ordonne iju'elles seront livrées au vengeur du peuple, pour être
mises à mort dans les vingt-quatre heures »
En entendant prononcer la sentence qui l'envoyait à la mort. Renée Gilberge se trouva saisie d'un mouvement nerveux, et poussa des cris à efTrayer l'audience : la sœur Monique, par ses paroles pleines de douceur, pai* ses soins charitables, plus encore par ses prières ferventes, lui rendit le calme, et elle marcha à l'échafaud sans donner d'autres marques de faiblesse.
Touchés (le la vertu qui brillait dans toutes les paroles et toutes les démarches de la sainte hospitalière, quatre soldats du nombre de ceux qui la conduisaient à la guillotine, s'approchèrent d'elle pour se recommander à ses prières, et furent ensuite de fidèles témoins de ses derniers moments. Jusqu a l'instant où elle fut attachée fi la fatale planche, elle refusa constamment de racheter sa vie et sa Uberté par le serment. Elle remercia un soldat qui lui proposait son bras pour l'aider à gravir l'échelle de la guillotine, et malgré sa grande faiblesse, suite de la maladie et des privations, elle monta seule. Elle dit au bourreau qui voulait lui couper les cheveux : a Je vous en ai épargné la peine.» Ses dernières paroles furent celles-ci, qui répondaient à une nouvelle proposition de serment : « 0 Dieu î préférer ime \ie passagère et périssable à une vie glorieuse et immortelle? non, non, plutôt moiu-ir. » Un instant après, son àme s'était envolée au ciel. C'était le mercredi dans l'octave de la Fête-Dieu, 25 juin 1794 (7 messidor an 11), à sept heures du soir. Son corps fut aussitôt jeté dans un tombereau et transporté aux landes de la Croix-Bataille, où il est resté confondu avec les autres victimes de la tyrannie révolutionnah'e, malgré les efforts tentés par les religieuses hospitalières de Château-Gontier pour lui faire rendre les honneurs auxquels il a tant et de si justes droits.
Le jour suivant 8 messidor (26 juin), deux habitants du Bas-Maine et une femme du même pays payèrent de leiu* sang leur attachement à la religion et à la monarchie.
Le lendemain 9 messidor (27 juin 1794) fut signalé par un des plus horribles ass:issinats de cette époque de violences et de crimes. André-Charles d'Orgueil (1) était né le 2i novembre 17G0, d'Andiv d'Orgueil et de Suzamie Boyère, dans la paroisse de la Couture, au Mans. Sa famille, de noble race et bien alliée, n'était pas favorisée de la fortune, mais jouissait d'une considération méritée.
(l) ProDoncez d'OrjeuiL
André-Charles reçut la tonsure en 1778, et lut admis, en iK^vembre 1781, au séminaire de Co^ffort; il y étudia avec une forte application, et fit de bonnes études. Ordonné prr- Ire à Noél 178i, il fut successivement vic^iire à Saint- Jean-d'Assé, à Chassillé, h Courcebu'uf en 1788, et enfin à N«>tre-I>ame-de-Saint-Cosme. Ces changements si rapides tenaient à des causes indépendantes delà volonté du jeune ecclésiastique ; car partout où il était il s assurait le respect et rafifection des fidèles. Ses supérieui^s reœnnaissaient en lui un zèle ardent, beaucoup d'application au travail, des mœurs irréprochables et une grande délicatesse de sentiments et de manières. Dans les paroisses qu'il a habitées on se rappelle encore l'application qu'il apportait à tout eequi concerne l'office divin et le chant ecclésiastique, pour kquel il possédait un talent remarquable. 11 formait les en£mtâ à chanter en chœur, et faisait l'école avec une assiiaiié infatigable.
Le 17 mars 1791,1a municipalité de Notre-Dame-de- Saint-Cr)sme (aujourd'hui Saint-Cosme-du-Vair) dénonça an directou^e du district de Mamei^ André-Charles d'Orgueil, prêtre et vicaire de la paroisse, comme ayant répandu dans le public l'ouvrage intitidé : Avertissement et trëonnance de Mgr François de Juuffroy^Gonssans, évèque in Mans, relativement à l'instruction des nouveaux pasteurs. In mois après, le 48 avril, les membres du district de Mamers dénoncèrent le prêtre fidèle au (hrectoire du département de la Sarthe, et lui envoyèrent un exemplaire ^ \ Avertissement comme ynèce de conviction. Ce fut le JiHnier prêtre dénoncé pour ce sujet; plusieurs, dans la finie, se trouvèrent dans le même cas ; mais cette (-irconstoce le signalait d'une manière paiiiculière à la haine des Mfolationnaires ; et cette alfaire fit beaucoup de bruit. Le «wirageux vicaire fut arrêté et renfermé dans une maison fc bourg de Saint-Cosme ; il trouva moyen de s'évader ; j aaisil dut aussitôt quitter la paroisse de Saint-Cosme et se Mirer dans les environs d'Angers. Il suivit ensuite l'armée «Clique, et après les désastres de celle-ci, il se cacha
dans le pays, du côté de Saint-Ceneré, la Chapelle-Rainsouin, Vaiges et Nuillé-sur-Ouette.
Pierre Bachelier, prêti'e sacristain de la Bazouge-de- Chemeré, dont nous rapporterons plus tard la fin tragique, se retirait souvent, durant Tété de 1794-, chez Louis Chadaigne, laboureur, demeiu*ant paroisse de Nuillé-sur-Ouette, sur les bords de Tétang de la Ramée. Ce bon fermier était veuf, et avait avec lui la veuve Boulay, sa sœur, et Louise Chadaigne sa fille. Tous les membres de cette famille étaient animés des sentiments les plus profonds de religion. Le 25 juin, André d'Orgueil vint visiter Pierre Bachelier, et resta avec lui toute la nuit dans la maison de Chadaigne. Il y était encore le lendemain, lorsque des soldats en cantonnement à Montsùi's étant venus avec l'intention de pécher dans Tétang, entrèrent dans la ferme pour demander si Ion pourrait leur prêter des lignes A l'aspect subit de ces militaires, les deux ecclésiastiques se trahirent eux-mêmes par le trouble qu'ils laissèrent voir. Les soldats comprirent aussitôt que, malgré leurs costumes de paysans, ces deux hommes étaient différents de ce qu'ils cherchaient à paraître, et se mirent en devoir de les capturer. Us se jetèrent d'abord sur André d'Orgueil, le plus jeune et le plus vigoureux, et l'arrêtèrent sur-le-champ. Un soldat s'avança aussi vers Pierre Bachelier; mais Louise Chadaigne s'élança entre eux, et saisit si vigoureusement l'habit du militaire, qu'elle en emporta un morceau. A la faveur de cette lutte, Pierre Bachelier eut le temps de s'enfuir. Avec André d'Orgueil, les soldats arrêtèrent les trois membres de la famille Chadaigne, et les conduisirent en prison à Laval, après avoir pillé et saccagé la maison, dans laquelle ils trouvèrent le calice, les ornements et les autres objets composant la chapelle de Pien*e Bachelier.
Dès le lendemain, vendredi 27 juin, les quatre prisonniers furent traduits devant la commission révolutionnaire. Il y eut cette fois des témoins à l'audience : c'étaient les soldats qui avaient opéré l'arrestation, et qui firent leurs
dépositions. Celui (lui avait lutté avec Louise Chadaigne raconta le fait tout au long, et ajouta que^ sans elle, on eût eu deux prêtres au lieu d'un; il excita Thilarité de l'auditoire en montrant son habit déchiré, et en avouant qu'il n avait pas été le plus fort. On pressa André d'Orgueil de questions sur le serment, sur son état de réfractaire, sur les lieux où il se retirait, et qu'il refusa d'indiquer. Le président demanda à Louis Chadaigne depuis combien de temps André d'Orgueil était chez lui lorsqu'on l'avait arrêté ; il répondit que c'était depuis la veille, et qu'à son arrivée il s'était empressé de lui faire un lit bien blanc ; ■ car, ajouta-t-il, on est content de recevoir chez soi de si honnêtes gens. » Le président lui demanda s'il voulait prêter le serment de fidélité à la République. « Point de serment, répliqua-t-il ; menez-moi à la guilloche. » On comprend ce cjue voulait dire ce mot. La veuve Boulay et sa nièce refusèrent avec non moins de courage de prêter le serment, et firent chacune une profession de foi catholique aussi franche que courageuse. Loin de nier avoir participé à recevoir des prêtres dans la maison, chacun des membres de la famille faisait de généreux eflbrts pour attirer sur lui seul la responsabilité du fait.
Après les interrogations et les réponses courageuses des trois inculpés, les juges pariurent durant quelque temps boiter sur le parti qu'ils avaient à prendre. Ils adressèrent encore la parole à la veuve Boulay, qui pouvait alléguer qu'elle n'était que pensionnaire dans la maison de son frère; mais, loin de décliner la responsabiUté de ses actes, elle démontra clairement qu'elle avait eu une part entière et libre à l'hospitalité offerte aux confesseurs de la foi ; alors les juges se dirent entre eux : « N'a-t-elle pas une figure de fanatique? » Sur cela le président apostrophant brutalement André d'Orgueil : « Gueux de calotin, dit-il, est- il possible que tu nous forces à condamner ces gens-là? » Le prêtre ne répondit pas à cette sortie, mais dit aux Chadaigne, avec l'accent de la plus profonde douleur : a Mes amis, que j'ai de peine d'être la cause de votre mort I » —
48 L'I^r.LISE DU MANS
« Ah ! Monsieur, rt^pondirent le frère et la sœur, nous n'en sommes point fâchés ; nous sommes trop contents de mourir pour une si belle cause ; nous n'en sommes point fAchés. » La veuve Boulay, se tournant vers sa nièce, lui dit : « Et toi, Louise? » — « Ni moi non plus, » répondit la pieuse fille avec un calme parfait.
La commission lit en même temps comparaître d autres individus dont nous n'avons point à nous occuper. Le jugemont daté du 9 messidor an 11 (27 juin 1794) fut rendu contre tous ensemble. Nous transcrivons seulement les parties relatives à André d*Orgueil et aux Chadaigne.
« Séance publique tenue en la commune de Laval, le 9 messidor an 1! de laRéj)ul)lique une et indivisible.
« Au nom de la Républicpie française, la commission révolutionnaire établie dans le département de la Mayenne a rendu le jugement suivant :
«Vu le procès -\erbal d'arrestation et Tinterrogatoire subi aujourd'hui devant nous par Jeanne Chadaigne, veuve de Joseph Houlay, laboureur, Agée de cinquante-quatre ans; Louise Chadaigne, Agée de 30 ans; Louis Chadaigne, lalK)m'eur, Agé de soixante-deux ans, de la commune de Nuillé-sur-Ouette, district de Laval ; tous prévenus d'avoir retiré dans leur maison des prêtres réfractaires et brigands ;
« André-Charles d'Orgueil, prêtre de la ^ille et commune du Mans, âgé de trente-trois ans et demi, ci-devant vicaire de la commune de Saint-Cosme-de-Vair, district de Mamers, dépailement de la Sarthe, prévenu de s'être jeté au milieu des brigands, à l'époque du décret rendu, portant la [)eine de la déportation contre tous les prêtres rebelles ; d'avoir passé la Loire avec eux, et de ne les avoir quittés (p.i*après leur déroute complète, de s'être retiré dans les campagnes de la Sarthe et de la Mayenne, où il a continué de distiller le poison subtil et mortel du fanatisme :
« La commission révolutionnaire déclare
« Loub^ Chadaigne; Jeanne Chadaigne, sa sœur, veuve de Josejih Boulay ; Louise Chadaigne, sa fille, atteints et con-
îaincus d'avoir retiré dans leur maison des prôtres réfrao laires et brigands, qui y ont exercé leurs fonctions, d'après leur a\eu et la découverte qu'on a faite de calices, burettes, pierre sacrée, etc. ;
« André -Charles d'Orgueil atteint et convaincu d'être prêtre réfractaire et brigand ;
« En conséquence, ouïes les conclusions de l'accusateur public, l'auditoire invité à parler poiur ou contre les accusés;
a Vu la loi du vingt-neuvième et trentième jours du premier mois de l'an second de la République, art. 6, et dont le président a donné lecture, portant :
« Ceux des ecclésiastiques qui rentreront, ceux qui sont rentrés sur le territoire de la république, seront envoyés à la maison de justice du tribunal criminel du département <lans l'étendue duquel ils auront été ou seront arrêtés, et après avoir subi un interrogatoire, dont il sera retenu note, ils seront dans les vingt-quatre heures Uvrés à l'exécuteur des jugements criminels, et mis à mort après que les juges du tribunal auront déclaré que les détenus seront convaincus d'avoir été sujets à la déportation ; »
■ Et celle du 22 germinal dernier, portant, art. 2, et dont le président a pareillement donné lecture : A partir de b publication de la présente loi...
« Le receleur des ecclésiastiques soumis aux peines énoncées dans l'article premier sera regardé et pimi comme leur complice ;
« Condamne à la peine de mort les nommés Andi'é- Charles d'Orgueil, Louis Chadaigne, Jeanne Ghadaigne, Louise Chadaigne;
« Ordonne qu'ils seront livrés au vengeur du peuple pour être mis à mort dans les vingt-quatre heures, et que leurs biens seront confisqués au profit de la république;
« Ordonne en outre que le présent jugement sera imprimé, affiché et envoyé où besoin sera, et notamment dans les communes respectives des sus-nommés, le tout à la diligence de l'accusateur public près la commission.