‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 2)Chapitre 16 sur 135 · s. Amb., Ep. xvm, p. 835 et suiv · texte numérisé non relu

s. Amb., Ep. xvm, p. 835 et suiv

curie. « Que dirijz-vous, ajoule-l-il, de telles rig îeurs, si elles vous étaient imposées? Personne chez nous ne s'en plaint *. » Le contraste ici encore était frappant. Ces lois jalouses, en effet, infligées au sacerdoce chrétien, nul ne parvenait à les faire ohserver; le m >uvep.ient contraire était trop puissant. Tandis que le culte qui avait déifié la convoitise humaine mendiait quelques subsides de la main parcimonieuse d'un ennemi, l'Évangile né dans une crèche, annoncé aux pauvres, ne parlant à l'orgueil humain que de renoncement et à la chair que do mortifications, attirait à lui la richesse et la force par ces courants rapides qui débordant la rigueur impuissante des lois.

Puis, si on regarde à l'usage des biens, quelle comparaison entre l'église et les temples ! L'église ne possède rien, pour elle-même, que la foi. Tous ses revenus sont la dépense du pauvre. « Dites-nous un peu combien vos temples ont racheté de captifs, combien d'aliments ils ont distribué aux indigents, combien de secours ils ont fait passer aux infirmes. Et vous voulez nous faire croire que la famine récente a été le châ- *1iment de vos privations! Vos dieux se sont donc plaints que ce qui ne servait qu'à un petit nombre de prêtres tlevienne aujourd'hui le partage de tous? »

Il faudrait tout citer, car tout se tient, tout est de •verve et d'une seule haleine. Un souffle continu soutient

•1. Nemo conqueritur.

et exalte l'orateur; c'est le sentiment d'une nouveauté puissante qui transforme la civilisation romaine en la complétant. Ce dédain du passé, cette confiance dans l'avenir reparaissent à chaque ligne.

« Pourquoi nous reprocher de quitter les hahitudcs antiques ? Est-ce que toutes choses ne se sont pas améliorées par le progrès? Le monde lui-même s'est constitué d'abord en rassemblant dans sa sphère les semences des éléments, errantes auparavant à travers le vide : les ténèbres répandaient sur cet amas encore indigeste de matière l'horreur et la confusion; c'est ensuite que le ciel, la terre, la mer, se sont séparés et mis en place. La matière a revêtu ces formes dont nous admirons la beauté; puis la terre, secouant l'obscurité humide qui pesait sur elle, s'est étonnée de voir luire le soleil. Le jour n'a pas tout son éclat quand il apparaît ; c'est avec le temps que sa lumière brille et que sa chaleur s'accroît. Pendant la première saison, on voit encore la terre nue et sans productions : c'est en avançant qu'elle se pare de fleurs, et sur le déclin de l'année qu'elle regorge de fruits. Que ceux qui nous accusent soutiennent donc que toute la création devait demeurer dans l'infirmité de son origine; qu'ils blâment le monde parce que le soleil y a remplacé les ténèbres. Car combien n'est-il pas plus heureux de voir dissiper les ténèbres de l'âme que celles du corps, et briller la lumière de la foi que celle du soleil?... Qu'ils blâment la moisson parce qu'elle est tardive, et

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la vendange parce qu'elle termine l'année. ..Noire moisson, à nous, ce sont les âmes des fidèles; la vendange de l'Église, ce sont les mérites produits par la grâce ; elle avait sa fleur à l'origine du monde chez les saints : c'est dans notre âge tardif qu'elle s'est répandue chez tons les peuples, afin qu'il fût clair que la foi du Christ ne s'élait point glissée par surprise dans les âmes ignorantes, mais que sur les ruines d'une opinion qui régnait, c'est la vérité qui a prévalu par la justice K » Autant le ton d'autorité de la première lettre avait troublé la conscience du prince, autant ce langage plein d'espérance était fait pour exalter sa jeune imagination. La lettre de Symmaque, au contraire, avec ce culte idolâtre pour une cité que l'enfant royal n'avait jamais visitée, avec ces retours découragés vers un passé qu'il avait à peine appris à connaître, n'offrait rien qui pût l'émouvoir. Aussi, lorsqu'à la séance indiquée du consistoire les deux requêtes furent lues, l'une après l'autre, personne ne disait mol, les conseillers se regardaient entre eux, visiblement blessés de voir un évêque prendre ces airs de commandement, et inclinant vers les conseil'^ de la prudence. Ce fut l'empereur qui, se levant, le regard tout brillant d'enthousiasme, prit la parole de sa voix enfantine. « C'était Daniel, » dit

1. Loc. cit., p. 840. Ecclesiae gratia meritorum vindemia est quœ ab ortu mandi virebat in sanctis; sed postrema aetate se diffudit in populis, ut adverterent omncs non rudibus animis irrepsisse fidcm Christi, sed, explosa opinione qvse amc convaluit, quod erat verum sit jure prolatuni.

Anibroise. « Je ne puis défaire, dit-il, ce que mon frère a fait. Je ne puis aimer Dieu moins que mon frère. On dit que mon père n'a pas détruit cet autel dont on me parle : moi non plus, ce n'est pas moi qii; l'enlève. Mais mon père n'a pas eu à le rétablir, et j ' ne le rétablirai pas non plus. » Personne ne répondit, pas même le comte Rumoride, qui était païen, ni le comte Bauton, qui s'était fait le rapporteur de la pétitioii, et dont le crédit était grand depuis qu'il avait accompagné Ambroise dhns son ambassade ; et la demande du sénat fut rejetée à l'unanimité '.

La foi d'Ambroise avait triompbé, et peu de jours 4iprès son crédit fut plus que jamais établi par la nomination au poste de préfet du prétoire de son maître et de son ami, le vieux Probus. Mais à Rome, devant ce forum et cette curie dont une discussion solennelle Tenait d'ébranler tous les souvenirs, l'écho de la voix de Symmaque devait retentir plus longtemps. Son plaidoyer en faveur des dieux proscrits devint le manifeste d'un parti encore puissant et irrité. Le document circula dans foute l'Italie, et quarante ans encore après le poète Prudence croyait devoir consacrer à le réfuter deux pièces de poésie, où l'ardeur du sentiment supplée à l'imperfection de la forme.

1. s. Amb., Ep. Lvir, p. 1010; de Obitu Val, p. 1180. Les éditouis bcnétlictiiis., suivis en cela par M. Bougnot, rapportent cette ri': r use de V;ikntiir.en à une date postérieure, au n:oment d'une troisième démarche faite dans le même sens par le sénat pendant un voyage de ■Gaule. Cette opinion ne nous paraît pas motivée.

Au fond, le débat ainsi engagé au pied du trône d'un enfant était peut-être le plus grand qui eût jamais tenu en suspens les destinées de rimmanité. Il ne s'agissait, en effet,, de rien moins que de savoir si le christianisme était destiné à liàter ou à prévenir la chute de la seule civilisation digne de ce nom que le monde connût, de ce que l'imagination captivée des penplcs et d€s poètes appelait, par excellence, la paix romaine. La foi nouvelle, qni changeait si rapidement la face de l'empire, se répandait-elle dans ses membres comme un poison mortel ou comme un remède vivifiant? L'Eglise offrait- elle à la vieille Rome un moyen de se régénérer, ou ne faisait-elle que précipiter la décadence d'nne giandeur déjà surannée? La réponse pouvait paraître douteuse : car si la foi chrétienne avait rendu aux ànies une vigueur qui semblait éteinte, les malheurs de l'empire pourtant avaient jusque là coïncidé avec les progrès de l'Église. Aussi jusqu'au dernier jour de Rome, le procès devait-il être cent fois repris, cent fois instruit, jamais terminé : les ! païens soutenant toujours que les dieux, eu quittant leur cité favorite, en laissaient la porte ouverte aux barbares; les chrétiens, que pour les sociétés comme pour les hommes la vérité seule est source de vie, et qu'au génie des peuples comme à toute âme vivante un seul nom, celui du Christ, a été donné pour opérer le salut. Entre ces opinions contraires, la foule devait demeurer longtemps incertaine, ballottée par le flot des événe-

ments, toujours prête à s'en prendre de ses souffrances aux dieux de ses maîtres, quels qu'ils fussent : imputant hier au paganisme de Julien l'humiliation des aigles romaines au fond de la Perse; aujourd'hui à l'hérésie de Valons le désastre d'Andrinople; demain à la foi des fils de Théodose la marche envahissante d'Alaric ou d'Attila, comme un malade incurable qui aime à changer de médecins pour trouver toujours sous sa main un coupable à accuser de la persistance de ses maux.

L'histoire elle-même, en portant la sentence définitive, n'a donné ni pleinement tort ni pleinement raison à aucune des deux parties. Car la question avait deux faces et ne pouvait être jugée de même, suivant qu'on l'envisageait du point de vue étroit d'un serviteur de Rome, ou du point de vue plus élevé d'un apôtre du genre humain. Si l'Église ouvrait à toutes les nations, qui venaient se réfugier dans son sein, un avenir de prospérité, de vertu et de bien-être qu'aucun Romain n'aurait osé rêver, il n'était pas sûr cependant que les principes de la foi chrétienne fussent pleinement conciliables avec la durée de l'unité factice sur laquelle reposait la puissance impériale. Il n'était pas tout à fait faux de supposer que Rome, détachée du vieux culte des Quirites, serait plus facilement portée à subir le joug des étrangers, et que la fraternité évangélique préparait tous les peuples à l'indépendance. Symmaque n'avait pas tort de prévoir que les barrières tombe-

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raient avec les préjugés, et que ceux qui professaient une religion venue d'Orient éprouveraient bientôt moins de répugnance à emprunter à la Germanie des institutions ou des mœurs. Ces périls qu'Ambroise avait droit de mépriser dans l'intérêt commun des fds d'Adam, Svmmaque, enfermé dans un horizon plus borné, avait peut-être sujet de les redouter. L'un était bien guidé par ses espérances, mais l'autre ne s'égarait pas tout à fait dans ses craintes. Peut-être fallait-il que, pour assurer la renaissance du monde, l'Évangile consommât la destruction de l'empire. C'était l'éternelle parabole de la liqueur de vie, qui, enfermée dans de \\eux vases, achève par sa fermentation même d'en briser les ; parois.

Anibroise lui-même n'apercevait pas ces perspectives de l'avenir, ou, s'il les pressentait confusément, il aimait mieux en détourner sa pensée. Car on est de son temps, quoi qu'on fasse et quelques lumières de grâce ou de génie qu"on ait reçues du ciel. Élevé, comme Svmmaque, dans la superstition politique de Rome, Ambroise ne concevait pour le christianisme d'autre manière de sauver le monde, que de sauver l'empire; et il prenait un peu témérairement en soh nom ce double engagement, ajoutant ainsi au testament de l'alliance évangélique un codicille qui ne devait pas être ratifié. Il ne savait pas que ce que l'Évangile tenait en réserve pour les générations futures, ce n'était pas une Rome régénérée, mais une Rome res-

suscitée , et ayant laissé dans sa tombe , pour en engraisser la terre, la pourriture du cadavie impérial. N'ayant ja?nais conçu lui-même la plénilude de Tordiv moral que sous la forme de l'unité matérielle, Ambroise n'attendait le triomphe complet de l'Église que de l'union étroite des deux lois religieuse et politique. Il ne savait pas qu'un temps allait venir, et même approchait raiiideraent, où la vertu de l'Eglise éclaterait justement en ceci, qu'elle saurait faire planer l'unité d'une doctrine sur la diversité des institutions nationales. Encore moins se doutait-il qu'un jour, plus éloigné dans la suite des siècles, l'Église aurait assez profondément pénétré l'intelligence humaine de ses principes et saturé l'atmosphère de ses émanations, pour inspirer encore, à leur insu, les lois des peuples qui l'ont rejetée de leur sein et qui ont ellacé son nom du préambule de leurs codes.

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