‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 2)Chapitre 75 sur 135 · Tliéod., ibid · texte numérisé non relu

Tliéod., ibid

sur tous les visages, métne à travers les sourires •et les saluls contraints de ses serviteurs, et qui sentait le vide se faire autour de lui, môme au milieu de J'affluence d'une cour? Eut-il des velléités de résistance, et l'orgueil royal lui suggéra-t-il par moments la pensée de briser par l'épée celte puissance morale qui enroulait autour de ses membres un réseau de liens invisildes? On serait tenté de le croire, car il semble qu'on surprenne l'aveu de ses incertitudes sur le parchemin insensible des codes. Ce n'est pas sai.s surprise, en i lïet, qu'on y rencontre deux lois, l'une du 21 juin, l'autre du 4 seplend)re de cette année, toutes deux rédigées pendant ces mois de retraite forcée, et qui portent l'empreinte d'une méfiance inaccoutumée contre la puissance ecclésiastique. On dirait qu'elles sont écrites d'une main tremblante de colère. La première ordonne sèchement à tous les moines qui erraient dans les villes de regagner leurs solitudes; la seconde interdit à toute femme d'être reçue comme diaconesse dans l'église avant l'âge de soixante ans, et une fois cet âge atteint et celte qualité prise, de faire aucun legs à aucun prêtre ou clerc, même sous prétexte de charité et dans l'intérêt des pauvres. « Si quelque chose, dit la loi, est extorqué à ce titre des mourants, et allribiié aux prêtres par fidéi-commis ou toute autre fraude, que ceux-là soient privés de tous les biens dont ils ont couvé l'espérance [quibus inhiaverunl bonis). » Ep

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tournant la page, on trouve ces deux disposilions expressément révoquées dès l'année suivante, et dans cette cou! radiction, qui contraste avec l'esprit de suite dont Théodose était ordinairement doué, il est permis peut-êlre à l'historien de saisir la trace fugitive des agitations d'un cœur partagé entre la fierté et le repentir*.

Quoi qu'il en soit, ces mouvements, s'ils eurci;t lieu, furent passagers : la foi resta victorieuse, et le secret de ses combats a été gardé pour la postérité. En etîet, vers les derniers jours de l'année, comme approchait l'anniversaire de la naissance du Sauveur, le maître du palais Rufin, entrant pour son service dans la chambre de l'empereur, le trouva baigné de larmes, et comme il laissait percer sur son visage une impatience dédaigneuse : « Vous riez, dit Théodose, et vous ne senioz pas ma misère. L'Eglise de Dieu est ouverte aux esclaves et aux mendiants, et ils y entrent

1. Cod. TheoJ., XVI, t. 2, 1. 27 et 2S; t. 3, 1. 1 et 2. — La plupart des liistorieiis, étonrés du long intervulle de temps qui s'écoula entre la première entrevue de Théodose et d'Anibroise et la réconciliation de l'empennir, attribuent ce délai aux n"'gles fixées par les canons pi'nitentiaux. Mais il est clair paV ce qui va suivre que Théodose ne rentra en amitié avec Ambroise qu'après sa seconde entrevue, et que ce ne fut, par conséquent, qu'à ce moment qu'il se décida à accepter une péritence canonique et Ambroise à lui en indiquer une. Il est clair aussi que, à('A qu'Ambroise vit dans Théodose une disposition à se conformer à tout ce qui lui serait prescrit, il ne lui fit pas attendre sa réconciliation, et ne lui opposa aucune des règles de temps fixées par les canons pour les cas ordinaires. Nous croyons donc que ces huit mois s'écoulèrent pour Théodoge dans un état d'incertitude entre sa foi qui le poussait à accepter la pénitence, et son orgueil qui s'y refusait.

à toute heure pour prier leur Seigneur : mais à moi, l'Église est fermée et avec elle les portes du ciel, car je me souviens de la parole du Seigneur : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. — Qu'à cela ne tienne, dit le courtisan en souriant. Si vous voulez, j'irai trouver Ambroise, et j'obtiendrai bien qu'il vous relâche de ce lien. — Non, dit l'empereur, je le connais : vous ne lui persuaderez rien; jamais, par crainte de la puissance impériale, il ne violera la loi divine. — Essayons toujours, dit Rufin, vous verrez que je réussirai. »

Rufin partit, et l'empereur, ne pouvant contenir son impatience de connaître le résultat de celte ambassade, se mit bientôt après en marche pour le suivre. ]\lais à peine Ambroise eut-il aperçu le courtisan : « Que venez-vous faire ici, lui dit-il, et quelle est cette insolence? Ne sait-on pas que c'est vous qui avez conseillé cet horrible meurtre, et ce souvenir ne vous couvre-t-il pas de confusion? — L'empereur vient derrière moi, répliqua Rufin troublé; de grâce, ne le repoussez pas. — S'il vient, reprit Ambroise, je le chasserai du vestibule de l'église, et, s'il veut changer son règne en tyrannie, je m'offrirai bien volontiers à ses coups. » Rufin revint alors précipitamment sur ses pas, et rencontrant l'empereur qui s'avançait : « Il n'y a rien à obtenir, dit-il, rentrez au palais au plus vite. — "Non, reprit l'empereur, c'est trop souffrir : j'irai et je subirai tout ce qu'il voudra. »

Il avança; mais, arrivé à la limite extérieure de réglise, il s'arrêta de lui-même, et, apercevant l'évêque qui était dans ravanl-cour : « Me voici, dit-il, délivrez-moi de mes péchés. — Quelle fureur vous pousse, dit Ambroise toujours irrité, à violer le sanctuaire, et à fouler aux pieds les lois divines? — Je ne veux rien braver, reprit le prince humilié, je demande ma délivrance : ne me fermez point la porte que Dieu a ouverte à tous les repentants. — Et où est votre pénitence? Montrez-moi les remèdes qui ont pansé vos blessures. — C'est à vous, évoque, de me les faire connaître, c'est à moi de les accepter. »

C'était là qu'Ambroise en voulait venir. Attentif, même dans ce déploiement hardi de la puissance sacerdotale, à ne pas empiéter d'une ligne sur l'indépendance de la souveraineté politique, il ne voulait rien commander à l'empereur que celui-ci n'eût d'avance et librement accepté; il voulait tout tenir de l'obéissance spontanée de la conscience, et ne rien affecter qui eut même l'apparence de l'exercice extérieur de la force. Quand le pénitent se fut remis ainsi à sa discrétion, voici ce que l'évêque conseilla au souverain. Une loi dut être rédigée portant qu'aucune sentence entraînant la confiscation ou la mort ne serait publiée que trente jours après avoir été rendue. A l'expiration de ce délai, la sentence serait présentée de nouveau à l'empereur pour être révisée s'il y avait lieu. C'était régulariser le fameux appel de Philippe ivre à Philippe à jeiîn, ou

plutôt ouvrir un recours aux accents timides et tardifs de la conscience contre les suggestions rudes et sommaires de la passion.

Séance tenante, la loi fut rédigée et signée *, et Ambroise, se rangeant alors, laissa Théodose entrer dans le lieu saint. A peine le royal pénitent eut-il franchi la limite que se jetant à genoux et s'arrachant les clie- Yeux, il baigna le sol de ses larmes, en répétant ces paroles de David : « 0 Dieu, mon âme s'est attachée au pavé de votre demeure. Rendez-moi la vie, suivant votre parole. » Il resta ainsi prosterné pendant toute la première partie du service divin. Au moment de rolTiande, il se leva, encore tout en pleurs et pénétra dans le sanctuaire |)our présenter lui-même ses dons. Il voulut regagner ensuite la place qu'il occupait ordinairement. C'était un siège particulier qu'il avait cm devoir se faire réserver, d'après une coutume usitée à Constantinople, parmi les prêtres dans la partie hi plus élevée du chœur. Il s'y assit et attendit qu'on !i;i apportât la communion. Mais Ambroise, que cette

1. Cod. Theod., i\, t. 40, I. 13. Le texte de cette loi est en tout conforme au récii de Théodoret. Mais la date et la suscription donnent lieu à de grandes dil'ticultés. La loi du code, en efl'et, porte des indications consulaires qui la feraient attribuer à l'année 383, et le nom de Gratien figure dans la suscription. Il faut donc admettre, ou que les indications sont erronées, ou que la loi de Théodose n'était que la répétition d'un acte antérieur de Gratien, inspiré probablement aussi par Ambroise, (jui était resté sans exécution et que l'évêque saisissait une occasion de mettre en \igueur. Nous penchons avec Godefroy pour la preaiiin-p supposition. On en peut voiries motil's dans la noter annexée à la loi citée.

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disUiiction imporléo d'Orient avait toujours choqué, crut le moment favorable pour la faire cesser. Il lui envoya dire par l'archidiacre qu'aucun laïc ne devait rester dans le sancluaire, et qu'il eût à retourner dans les rangs du peuple, a La pourpre, ajouta l'envoyé, qui sûrement ne parlait pas de lui-même, fait les empereurs et non les prêtres. » Tliéodose s'excusa sur l'habitude qu'il avait prise à Constanlinople, mais se retira sans résistance*.

Le triomphe de l'évêque et celui de l'Évangile étaient complets : complets surtout dans l'esprit des peuples qui, la veille muets de terreur, uujourd'liui respirant avec le sentiment de la délivrance, confondirent dans la même admiration et le prêti'e et le pénitent, le couiage faisant reculer la force, et la conscience faisant lléchir l'orgueil. Jamais plus grand spectacle ne causa plus profonde, disons hardiment plus légitime émolion; car le fait était plus nouveau, plus fécond en conséquences, que ni témoins ni acteurs ne l'avaient \)eut-être soupçonné. Ce n'était pas assurément la première fois que l'Église étendait sur les victimes ù'un pouvoir capricieux son ombre protectrice; mais

1. Théod., V, 18. — Voir la première partie de cette histoire, t. II, p. 173. Nous n'avons pas voulu mutiler le récit de Théodoret, qui place à ce moment solennel l'exclusion du chœur imposée par Ambvoise à Théodose. Des historiens placent ce fait au momeni de l'arrivée de l'empereur à Milan, et il y a quelque difficulté, en effet, à penser qu'Ambi'oise eût supporté jusque-là une coutume qu'il trouvait coutrairc à la dignité de ri^lise.

jusque-là elle avait prié : aujourd'hui elle commandait; elle avait demandé grâce : aujourd'hui elle exigeait réparation. Ce n'était pas la première fois non plus que des ministres de Dieu tenaient tête au souverain du monde. Athanase, Basile, Ambroise lui-même, avaient déjà soutenu avec un héroïsme victorieux les assauts de l'omnipotence impériale; mais dans ces glorieuses rencontres c'était toujours pour elle-même et pour ses propres droits que l'Église avait combattu : elle avait défendu le dépôt de sa foi violé, son ministère comprimé, sa parole étouffée, ses légitimes propriétés envahies, ses immunités mises à néant. Ici rien de pareil. Le fait réprouvé par Ambroise était un odieux usage d'un pouvoir légitime, mais non une usurpation du droit d'autrui. Théodose avait usé du glaive avec la cruauté d'un bourreau, mais il n'avait ni violé le tabernacle ni porté la main sur l'encensoir : il était resté rigoureusement sur son propre territoire, tout en le baignant de sang humain. C'était là, c'était sur ce domaine indépendant de la justice séculière et de la souveraineté politique, qu'un simple prêtre faisait son entrée, le verbe et le front hauts, la main levée pour pardonner ou pour maudire au nom de cette loi more le qui régit tout et à laquelle aucun être humain ne peut, pas même à l'abri d'un trône, avoir la prétention d'échapper. Première apparition dans le monde d'un droit délicat et suprême qui gît caché aux confins obscurs où les pouvoirs politiques et spirituels se heur-

tenl el se confondent; qui devait, dans l'enfance de l'Europe moderne, servir habituellement de frein à la barbarie, parfois de prétexte à d'ambitieuses tentatives, et dont l'Église elle-même a tempéré l'exercice à mesure que la conscience publique, formée par ses soins, a eu moins de peine à se faire entendre dans les conseils des potcnlals.

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