s. Anib., Ep. Li
élevé de la clémence, qui souvent ne vouliez pas laisser périr un coupable isolé, vous ne paraissiez pas vous 'I afiligcr d'avoir sacrifié tant d'innocents... Je n'ai pour vous nulle haine, mais j'éprouve une crainte : je n'oserais plus olîrir le divin sacrifice, si vous vouliez y assister; le sang d'un seul homme injustement versé me le défendrait : le sang de tant de victimes innocentes le permet-il? Je ne le pense pas. Je vous écris ceci de ma propre main, pour que vous le lisiez seul'. »
Ambroise, comme on le voit, ne s'expliquait ni sur la nature de l'expiation qui pourrait, à ses yeux, etîacer cette tache sanglante, ni sur les châtiments spirituels que l'Église devrait employer, si la pénitence se faisait attendre. 11 voulait laisser à Théodose le mérite d'une docilité spontanée. Celte réserve ne fut pas comprise, ou bien les conseillers qui environnaient l'emiieieur, insistant sur leur argimicnt, que l'acte deThessalonique n'avait trait par aucun point à aucune matière ecclésiastique, réussirent encore à lui persuader qu'il n& devait avoir aucun égard aux menaces de l'évêque. Plus ou moins rassuré par ces conseils contre les inquiétudes de sa conscience, l'empereur, à la première occasion quis'otTril, voulut montrer qu'il ne reconnaissait à personne le droit de le réprimander. 11 se présenta comme
1. Peccatum non tollitur nisi lacrymis et pœnitentia; nec angélus potest nec ar.changelus. Dominas ipse solus potest dicere : Ego vobiscum sum... Suadeo, rogo, hortor, admoneo... Postromo scribo manumea qiiod solus !egas. — Croirait-on que c'est cette lettre si vive et si généreuse que Gibbon qualilie de méchante rapsodie?
312 lA PÉNITENCE DE THÉOr>OSE.
d'habitude et avec son corlége accoutumé à la porte do la grande église. Mais à peine eut-il franchi le vestibule qu'il trouva devant lui l'évêque, dans ses habits sacerdotaux, le regard enllammé d'une expression d'indignation altière, et barrant de son corps l'accès de la porte intérieure : « Je vois, Empereur, dit gravement le minislre de Dieu, que vous ignorez la gravité du meurtre que vous avez fait commettre, et, même après l'apaisement de votre colère, votre raison ne mesure encore pas la grandeur de votre crime. Peut-être que l'étendue de votre puissance vous empêche d'apercevoir votre faute, et que cette liberté de tout faire que vous avez, obscurcit votre raison. Regardez pourtant à votre nature, qui est mortelle et qui s'écoule de toutes parts; songez à cette poussière dont nous sommes tous formés et a laquelle vous retournerez, et, sous l'éclat de votre pourpre, démêlez l'infirmité du corps qu'elle recouvre. Vous commandez à des hommes qui sont de la même nature que vous, à des compagnons de votre servitude ^ ; car il n'y a pour tous qu'un roi et un créateur. De quels yeux donc allez-vous regarder le temple de ce commun maître? Comment vos pieds oseront-ils se poser dans son sanctuaire, et vos mains s'élever vers lui, toutes teintes qu'elles sont encore du sang injustement versé? Comment recevrez-vous dans ces mains le corps sacré du Seigneur, et comment oserez-vous porter son sang à
CCS lèvres qui, par une parole de colère, onl fait répandre celui de tant d'innocents? Retirez-vous donc, pour ne point ajouter un nouveau crime à ceux qui vous chargent déjà. Acceptez le lien que Dieu vous impose, car c'est en même temps le remède qui rendra la santé à votre âme. Vous avez imité David dans sa faute, ajoula-t-il, imitez-le dans son repentir". »
L'empereur, dit riiisforienqui rapporte cet éloquent discours, céda à ces paroles : car, nourri dans les saints oracles, il savait quel est le devoir des prêtres et quel celui des rois. 11 retourna en pleurs dans son palais-.
Le croirait-on si le concours des historiens n'était là pour l'attester? Ce ne furent pas des jours, ce furent des mois, et jusqu'à huit consécutifs, qui s'écoulèrent sans que Théodose, iutimidé, osât de nouveau s'approcher du sanctuaire, et sans qu'Amhroise, comme s'il eût craint de se souiller par le contact d'un meurtrier, passât le seuil du palais. Que voulait-il donc, cet interprète de la justice divine, et à quelles conditions consentirait-il à recevoir en grâce le maître du monde? Personne ne le savait : il ne s'expliquait pas, et on n'osait pas l'interroger. Et que se passait-il dans l'âme du souverain ainsi désigné comme du doigt à l'indignation populaire, qui lisait sa condamnation écrite
i. Théod., V, 18. Cet écrivain est le seul qui rapporte ce discours, r.-!ais il n'a rien d'indigne de S. Ambroise. — Soz,, vu, 2'). — S. Aug. do Civ. Dei, v, 26.