‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 122 sur 297 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

Sodome, sans se retourner, de peur de subir le sort de la femme de Loth. Quant à ceux qui sont restés purs de l'impiété, qu'ils en aient la gloire devant Dieu, et qu'ils disent : Nous n'avons point élevé nos mains vers des dieux étrangers; nous n'avons point adoré l'œuvre de nos mains; nous n'avons servi aucune créature, mais toi seul Dieu, qui as tout créé par ton Verbe, ton Fils unique, notre Seigneur, par lequel à toi, comme à lui et à l'Esprit saint, soient la gloire et l'empire aux siècles des siècles f. »

Ces paroles, sorties toutes brûlantes d'un asile inconnu, faisaient circuler parlout un frémissement d'indignation. Partout la puissance impériale rencontrait une résistance inconnue aux âges précédents, résistance qui prenait rarement les armes et ne versait le sang que par entraînement et à regret, mais qui trouvait un invincible point d'appui dans la force de la conscience affranchie et de l'opinion indignée.

Les scènes lamentables del'ftgypte se reproduisaient, en effet, de toutes parts. Parlout on offrait aux évêques la condamnation d'Athanase à signer; et si la défection épiscopale se faisait attendre, la persécution arrivait, suivie de l'héroïque désobéissance des tidèles. Le courage ne faisait pas défaut en Orient môme, quoique le nombre des évèques complaisants y fût très-grand , et que l'hérésie arienne, qui y avait pris naissance, y eût

i. S. Àthan., ad Sol., p. 865, 8C0.

jeté des racines plus étendues. A Anlioche, où une succession de pasteurs hérétiques gouvernait déjà depuis plus de trente ans1 ; à Constantinople, où, depuis l'exil de l'évôque Paul, suivi promptement de sa mort, l'usurpateur Macédonius régnait en maître2, il se trouva pourtant un noyau de chrétiens persévérants qui payèrent leur fidélité de la confiscation de leurs biens , de l'exil et des plus affreux supplices. On détruisait leurs églises; ils les rebâtissaient le lendemain. La nouvelle capitale de l'empire, à peine achevée, était ainsi le théâtre de luttes violentes entre les soldats et la foule, qui mettaient à forte épreuve la solidité déjà très-mal assurée de ses monuments et le calme de sa population, formée, par des émigrations de toute sorte , d'aventuriers et de gens sans aveu. Les ruines faites par la sédition et par Témeute s'y mêlaient de toutes parts aux constructions inachevées. C'est ainsi que l'église des Saints-Apôtres, où reposait la dépouille de Constantin , se trouvait ébranlée à peine vingt ans après sa fondation. Macédonius voulut enlever le corps du prince, pour le faire déposer dans un lieu plus sûr. Dans l'état agité des esprits, ce fut le signal d'une insurrection. On répandit parmi le peuple que, non content de déchirer le symbole du grand concile , les Ariens voulaient encore déterrer les restes du saint empereur qui y avait figuré. Chacun courut aux armes. Au premier rang des révoltés figurait la petite

f. Voir la première partie de cette histoire» t. u, p. .300. «. Voir plus haut, p. 65.

secte des Novatiens dont Constantin avait négocié h Nicée la réconciliation avec l'Église, et qui, malgré la persévérance de ses coutumes bizarres, demeurait inébranlablenient attachée à la mémoire du concile. On se ballit plusieurs jours dans le sanctuaire de Saint-Acace, où le corps avait été déposé, et le sang ruisselait, dit Sozomène, de l'intérieur de l'église jusque sur la place qui y conduisait1. La lutte ne finit que par l'intervention de l'empereur, qui blâma l'évêque et se réserva de disposer lui-même, à son arrivée, des restes mortels de son père.

Ailleurs, la résistance, plus évangélique et plus digne, avait pour soutiens les évèques d'Occident, proscrits à Milan, et qu'on avait envoyés passer leur temps d'exil en Asie. Eusèbe de Verceil et Lucifer de Cagliari , détenus dans deux villes de Palestine, y étaient l'objet à la fois des traitements les plus rigoureux de la part des magistrats, et de la pieuse admiration de la foule chrétienne. On s'empressait autour d'eux, pour entendre le récit de leurs peines. La maison où demeurait Eusèbe à Scylhople et qui appartenait à un juif converti de distinction, le comte Joseph, était chaque jourencombrée de visiteurs, qui arrivaient les mains chargées de présents, d'habits, d'aliments, pour subvenir à tous ses besoins. Ce spectacle , qui faisait de l'exil un triomphe , irrita les Ariens de la ville, qui avaient dans l'évêque

i. Soz., IV, 20, si. — Soc., il, 88.

Patrophile un chef actif et obstiné. On alla tirer brutalement le confesseur de sa maison, et on l'enferma dans la cellule d'un hospice, où personne n'eut permission de le venir voir. Eusèbe se laissa faire eu silence; mais le lendemain Patrophile reçut de lui un billet avec cette suscription : « Eusèbe, serviteur de Dieu, au geôlier Patrophile. » 11 lui annonçait sa résolution de ne pas manger un morceau de pain, de ne pas boire une goulte d'eau dans sa prison, décidé qu'il était à se laisser plutôt mourir de faim qu'à renoncer à recevoir sa nourriture des mains de ses frères. Patrophile , ému de cette froide intrépidité, n'osa prendre sur lui de causer la mort d'un collègue, et lui fil rendre sa liberté. La foule lui fil cortège de la prison jusqu'à sa demeure, et voulut illuminer elle-même tout le bâtiment. Peu de jours après , il recevait une députalion de deux prêtres de son église qui avaient traversé la mer pour venir lui apporter les souvenirs et les collectes de son troupeau. A son tour, il distribuait des aumônes à ceux qui l'avaient assisté la veille; il écrivait aux fidèles d'Italie pourles encourager et les remercier, et resserrait ainsi encore, du fond de sa retraite, toutes les mailles de ce réseau que l'organisation ecclésiastique avait jeté sur le monde, et qu'aucune puissance humaine ne pouvait plus briser1.

i. La lettre d'Eusebe de Verceil à son église, qui rend compte de cette anecdote, a été publiée pat Baronius [Anu. tccL, aon. S56, § 95), et porte un grand caractère d'authenticité. — S. Épiphaue (Hœr., xxx, 5) raconte qu'il a été voir lui-même le confesseur Eusèbe dans sa retraite de Scythople, chez le comte Joseph.

Lucifer supportait les peines de l'exil avec moins de patience et bravait la persécution avec plus d'audace encore. Dans une suite de pamphlets écrits d'un slyle dur et rustique, comme il le dit lui-même, ce rude paysan poussait la liberté évangélique jusqu'à ses plus extrêmes limites : Défense d'Athanase, Condamnation des rois apostats , Nulle société avec les hérétiques , // ne faut point épargner les ennemis de Dieu, Mourons pour le Fils de Dieu, tels étaient les titres de ces traités acerbes, où les anathèmes sévères de la langue biblique sont épuisés par cet autre Élie contre un nouvel Achab : te serpent de la Genèse, le loup de l'Évangile ne sont plus que des images adoucies de l'empereur arien. « Au dernier jour, dit-il, comme Adam dit à Dieu : c'est le serpent qui nous a séduits ; nous, évêques, si nous faiblissons , nous dirons : c'est Constance qui nous a séduits... Viens donc, empereur, pourquoi ne te venges-tu pas de moi, de ce mendiant qui t'insulle?... Penses-tu que nous respecterons Ion diadème, tes pendants d'oreilles, tes bracelets, tes riches vêtements, et que nous oublierons le maître des cieux et de la terre1? » Tous ces écrits circulaient rapidement, grâce à la communication constante des églises entre elles , malgré la police et les dislances. Athanase en eut connaissance dans sa retraite, put faire demander ces écrits, les recevoir, et bien qu'il dût déjà y reconnaître des

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