Amui. Marc, loc. cit. et xvh
traité de paix ou du moins d'une Irêve à renouveler avec les Perses, Tarracbèrent à ces distractions et le ramenèrent vers les provinces septentrionales, qui étaient devenues le siège obligé du pouvoir impérial. Il était de retour à Milan, et de là à Sirmium, avant la fin de Tannée 357. Il y avait donné rendez-vous à la fois au préfet du prétoire, Musonien, qui arrivait d'Orient, porteur des propositions de Sapor, et à Osius de Cordoue, venu d'Espagne, dont on lui avait mandé que l'intelligence s'affaiblissait, et dont il espérait, à l'aide de ses conseillers habituels, Ursace et Yalens, vaincre enfin la résistance 1 .
Avec Musonien l'entrevue fut courte, et les affaires assez promptement réglées. Le préfet repartit, muni de pleins pouvoirs de l'empereur pour conclure le traité. Avec Osius, la négociation fut plus longue et plus pénible. Il arrivait accompagné de Potame, évêque de Lisbonne, que les ennemis d'Athanase avaient entièrement gagné à leur cause. Un mois durant, le vieillard, plus que centenaire, fut assiégé de menaces, d'obsessions de toutes sorles* Un séjour incommode sous un ciel rigoureux, loin du soleil de sa patrie, était le moindre des tourments qu'on lui imposât. Mille privations venaient accroître pour lui les infirmités de la vieillesse ; et en même temps on le poursuivait d'argumentations et de sophismes, auxquels son esprit
i. Amm. Marc, /oc. cit. — S. Athan., ad Sol., p. 84t.
384 LA PERSÉCUTION À1UENNE.
droit et simple s'était toujours difficilement prêté, et auxquels sa tête affaiblie ne pouvait maintenant plus suffire. Las enfin autant qu'étourdi, ne comprenant plus ni ce qu'on lui disait ni ce qu'il faisait, le vieux confesseur finit par faire entendre qu'il se soumettrait à l'empereur et qu'il se prêterait à tout , pourvu qu'on le laissât tranquille !.
Cette soumission, extorquée à la faiblesse de l'âge, fut exploitée avec une ardeur et une habileté incroyables. On présenta à la signature d'Osius non-seulement l'édit d'exil d'Athanase, mais une nouvelle profession de foi (c'était la coutume des hérétiques d'en faire tous les jours de nouvelles). Celle-ci allait dans la voie de l'hérésie d'Arius beaucoup plus loin qu'aucune des précédentes : elle attribuait exclusivement à la personne du Père les qualités de Tout-Puissant, d'Invisible, d'Immortel et d'Impassible; elle affirmait que le Fils est inférieur au Père en majesté, en honneur, en gloire et en dignité, qu'il lui est soumis en toute chose, et elle défendait, comme inutile et superflue, toute discussion sur la similitude ou l'identité de substance des diverses personnes divines. C'était l'annulation de l'œuvre de Nicée. On la fit revêtir de l'adhésion du président même du grand concile 2.
1. Marc, et Faust., Lib. prec., p. 34. — S. Athan., ad. Soi., p. 840-41. — Soz., iv, 12. — S. Epiph., Hœr.9 lxxui, 14. — Socr., n, 3t.
2. S. Athan., de Syn. Ar. et Sel., p. 901, 904. — Soc., u, 31. — S. Ml., de Syn., p. 1156.
C'étaituncoup terrible pour lafoi; mais ce n'était pourtant pas le comble. Dans les jours de péril, et sur le champ de bataille, la faiblesse est contagieuse. A peine la défection d'Osius était-elle connue, et pendant que le héros de tant de luttes traînait languissammenl sur le chemin d'Espagne sa vieillesse humiliée, des lettres venues de Bérée, enThrace, apprirent que l'exil ébranlait aussi la fidélité du chef même de l'Église : Libère faiblissait. Sa nature, plus généreuse que ferme, s'élait exaltée jusqu'à l'héroïsme pendant l'émotion des joursde crise. Mais ce courage un peu factice tombait dans la solitude; l'oubli, le silence de l'exil le plongeaient dans un morne accablement. On l'avait séparé de tous les prêtres de son église, et même d'un diacre très-aimé qui était son secrétaire et son favori. L'évêque de Bérée, Démophile, Fortunatien, évêquc d'Aquilée, l'un et l'autre dévoués aux schismatiques, ne cessaient de J'entretenir des bonnes dispositions de l'empereur à son égard, du léger sacrifice qu'on lui demandait, du repos de l'Église qui dépendait de sa complaisance. L'Orient entier, lui disait-on, n'attendait qu'un mot pour rentrer dans la paix. Alhanase, qu'il n'avait jamais vu, valait-il donc à lui seul la paix du monde ? Le récit des scènes qui s'étaient passées à Rome acheva d'allumerchez l'exilé le désir passionné de se retrouver dans sa ville chérie, dans sa dignité sans égale dans le monde, au milieu du respect et de l'amour de l'élite du genre humain. « Ce goût de la gloire humaine fut, dit le grave Baronius, la Dalila qui triompha de l'âme de ce m. &
Samson . » Il se décida enfin h faire savoir à Constance, par l'intermédiaire d'Ursace et de Valens, qu'il était prêt à faire sa paix avec les Orientaux, et que, s'il avait jusque-là défendu Athanase, c'était pour rester fidèle à la décision de Jules, son prédécesseur, plutôt que par conviction personnelle. Sa lettre, d'un ton humble, suppliant, et qu'on dirait mouillée de ses larmes, attestait à la fois l'angoisse et l'affaiblissement de son âme1.
1 . La chute de Libère est attestée par les témoignages, 1* de S. Athanase (ad Sol., p. 837, et ad Const., p. 807); î° de S. Hilaire qui s'adressant à l'empereur Constance, lui dit, en parlant de ce pape : Nescio utrum majore impietate relegaveris, quam remiseris ; 3° par les trois lettres du pontife lui-même, insérées dans les Fragments de S. Hilaire; 4° par S. Jérôme, de Viris illustribus, 97, et dans sa Chronique; enfin par ^ozomène, iv, 15. De très-savants commentateurs ont essayé vainement, à mon sens, de détruire cet ensemble de témoignages, en contestant l'authenticité des deux passages d'Athanase et des lettres insérées dans les Fragments de S. Hilaire (voir Bollandistes, 23 sept. — Zaccaria, >h Commentitio Liberii îapsu , dont l'abbé Rohrbacher a adopté le thème). En admettant, en effet (ce qui pourrait être contesté), que les deux passages d'Athanase ne soient pas de la même date que les écrits dont ils font partie, comme ils se trouvent dans tous les manuscrits, la conclusion à tirer serait simplement qu'ils ont été ajoutés par Athanase lui-même, pour compléter son récit. On sait, en effet, que ce saint, très-grand collecteur de pièces, gardait avec soin ses manuscrits et les communiquait à diverses personnes (ad Serap.,p. 670), longtemps après les avoir publiés. Quant aux lettres recueillies par S. Hilaire, il n'y a point de doute qu'elles n'aient «ubi de graves interpolations, et que l'état actuel du texte ne mérite pas grande confiance; mais le fond, au moins, doit nécessairement être vrai, et la falsification contemporaine, sans cela elles n'auraient pu obtenir ni cours, ni créance, surtout auprès de S. Hilaire lui-même. Il nous parait donc impossible de détruire le concours de témoignages qui attestent la chute de Libère; mais nous reconnaissons que la mesure et la nature de sa fausse démarche sont très -difficiles à déterminer. Voir, sur ce sujet, Hefele, Conciliengeschichte, p. 647 et suiv.), et sur l'authenticité, des fragments attribués à S. Hilaire. La question de la chute du pape Libère vient d'être traitée de nouveau, dans le môme sens que les Bollandistes et Zaccaria, par M. Éd. Dumont, Revue des questions historiques, juillet 1866.
En retour, on lui envoya à signer une formule de foi dont le moiconsubstantiel était effacé. Quelle était cette formule? dans quels termes était -elle conçue? de laquelle des réunions nombreuses que le schisme tenait depuis trente années, était-elle émanée? assurément ce n'était point celle qu'Osius venait de signer : des textes très-positifs s'opposent à cette conjecture, qui serait pourtant la plus naturelle. Mais quel choix avait-on fait parmi ces mille formules adoucies, qui avaient été essayées, puis abandonnées , à Antioche, à Milan, et à Sirmium même, dix années auparavant? C'est sur quoi disputent et disputeront longtemps encore les érudits de toute nature et de toute croyance, sans pouvoir ni se tirer de l'obscurité des textes, ni se défaire de leurs arrière-pensées systématiques. La question, à peu près insoluble, est sans importance pour le dogme. Quelle qu'ait été Terreur de Libère, qu'elle ait consisté dans l'abandon d'un innocent et la simple suppression d'un mot consacré; qu'elle l'ait entraîné jusqu'à l'affirmation indirecte d'une opinion qui pouvait atténuer la dignité du Christ, elle est douloureuse, mais non compromettante pour l'Église. Nul théologien n'a jamais pu penser que Libère, seul, sans conseil, adhérant timidement, sous l'influence de la violence et contre son opinion connue, à une décision de foi qu'il n'avait ni rédigée, ni discutée, ait eu aucune qualité pour engager avec lui soit l'Église soit la papauté; il parlait comme simple fidèle, et faiblissait comme simple pécheur. Les faiblesses d'un
homme ne sauraient porter atteinte à l'autorité ni de l'Église, ni du siège de Rome \
Deux chutes si éclatantes auraient dû, ce semble, porter le découragement dans les rangs des fidèles, et l'exaltation du triomphe parmi les zélateurs de l'hérésie. Par une heureuse dispensation de la Providence, et par un de ces retours d'opinion fréquents dans les temps de partis, ce fut le contraire qui arriva. La défection d'Osius et de Libère marqua comme le point culminant que devait atteindre le débordement de l'hérésie. Parvenue presque au sommet de l'Église, elle allait, comme une marée qui se retire, commencer lentement à descendre.
1. La difficulté consiste dans la singularité du texte de la première lettre insérée dans les Fragments de S. Hilaire. Libère dit dans cette lettre qu'il a signé une formule de foi rédigée par des évèques à Sirmium (p. 1335). La supposition naturelle serait que cette formule a dù être celle qui venait d'être rédigée dans cette ville, cette année même, pour être signée par Osius. Mais le collecteur des Fragments (qu'on croit être S. Hilaire ) ajoute une énumération des prélats qui avaient îédigé la formule, et dans le nombre il s'en trouve, ou qui étaient morts en 357, ou qui devaient (comme Basile d'Ancyre par exemple) protester l'année 358 contre tout ce qui venait de se faire à Sirmium. Baronius en tire donc très-raisonnablement la conséquence que cette formule ne saurait être la dernière de Sirmium, mais bien celle qui avait été dressée dans cette même ville, huit ans auparavant, pour la condamnation de l'évèque Photin. Il resterait à rendre compte de la singularité de cette exhumation d'une formule oubliée, enterrée depuis huit ans.
Ce qui, à mon sens, empêche de prêter beaucoup d'importance à cette discussion, c'est l'état informe et visiblement mutilé de la lettre qui lui sert de base. Cette lettre est dans un latin incompréhensible; elle est criblée d'interjections et de parenthèses, qu'il faut attribuer, soit au premier collecteur, soit à quelque copiste. Toutes les falsifications peuvent être supposées dans une pièce eu pareil état, et par conséquent aucun des raisonnements rigoureux qu'on peut
La division des vainqueurs est recueil de toute victoire, et le christianisme triomphant en avait fait lui* même, malgré la protection divine, la douloureuse épreuve. L'hérésie arienne, née et nourrie de l'orgueil humain, cette source de toute discorde, ne devait point échapper à la condition commune. A vrai dire, elle renfermait dans son sein, dès le premier jour, le germe d'une division que toute l'habileté de ses chefs avait réussi à pallier, mais non à étouffer, et que le cours des temps, l'enivrement du succès, comme le développement logique des idées, devaient manifester chaque jour davantage.
Tout le dogme de la Trinité, fondement du christia-
en tirer n'est solide. Hefele a été jusqu'à proposer de considérer cette lettre et les deux suivantes comme complètement fausses , et de s'en tenir au récit de Sozomène, qui ne fait dater la chute de Libère que de Tannée suivante, au moment où il vint à Sirmium lui-même, pour adhérer à une décision des semi-Ariens. Il soutient celle opinion avec son habileté accoutumée, mais sans réussir à nous persuader qu'il n'y ait rien de vrai dans trois pièces qui font partie d'une collection aussi ancienne, et qui avaient été admises par des contemporains. Du reste, dans tout ce débat, où la passion s'est trop mêlée, il ne faut pas perdre de vue qu'aucune question théologique n'est engagée, pas même ceUe de l'infaillibilité du pape. Gomme dit à ce sujet trèsbien le collecteur très-ultramontain des conciles généraux, Mansi, cité par M. de Maistre lui-même {Du Pape, 1. I, c. xv) : « Supposons que « Libère eût formellement souscrit à l'Arianisme, parla-t-il, dans cette a occasion, comme pape ex cathedra! Quels conciles assembla-t-il «^préalablement pour examiner la question? S'il n'en convoqua point, «"quels docteurs appeUa-t-il à lui? Quelles supplications publiques et « solennelles indiqua-t-il pour invoquer l'assistance de l'Esprit-Saint? « S'U n'a pas rempli ces préliminaires, il n'a pag enseigné comme
a maître et docteur de tous les fidèles Nous cessons donc (en ce
a cas) de reconnaître le pontife romain comme infaillible. »
nisme, repose sur deux vérités principales : l'unité de la substance, la distinction des personnes divines. II n'y a qu'un Dieu en trois personnes. Telle est la doctrine enseignée par Jésus-Christ et empreinte, pour ainsi dire, avec le sceau du baptême, sur le front de tous les chrétiens. Telle était la croyance (jui, transmise par la tradition de l'autorité et reçue par la soumission des fidèles, s'était conservée intacte pendant des siècles. Hais du jour où le raisonnement s'était éveillé, et, à l'aide des armes toujours dangereuses de la philosophie, avait essayé de sonder la profondeur du mystère, deux hérésies contraires avaient pu naître. Méconnaître, ou l'unité de la substance, ou la distinction des personnes ; assimiler complètement le Fils au Père, pour tout perdre ensuite dans leur unité substantielle; ou bien oublier la divinité qui leur est commune, pour ne songer qu'à leur distinction personnelle, telles étaient les deux erreurs contre lesquelles la pensée humaine, aux prises avec le mystère, avait dû venir échouer. Sur l'un de ces écueils, Sabellius avait sombré; Arius avait témérairement touché l'autre1.
On a pu voir avec quel soin l'Église assemblée à Nicée avait tracé entre ces erreurs opposées le sillon étroit de sa doctrine. Les anathèmes qui frappaient l'Arianisme naissant, n'avaient point épargné l'erreur, déjà aupara-
1. Voir, sur ces points, les détails donnés dans l'éclaircissement A du second Yolume de la première partie de cette histoire, principalement p. 408-416.
LA PERSÉCUTION ARIEFTNE. 391
vant condamnée, de Sabellius1. En maintenant contre Arius l'unité substantielle, l'égalité absolue du Fils et du Père, le concile n'avait pas négligé de rappeler que cette identité pourtant n'équivalait point à une confusion complète. Par une de ces décisions suprêmes que l'intelligence doit accepter plutôt que sonder, mais qui lui projettent comme un trait de lumière dans l'obscurité où elle se perd, le concile avait soigneusement maintenu, en regard Tune de l'autre, l'unité de la substance et la distinction des personnes.
Ces précautions pourtant n'avaient pas suffi pour lever tous les doutes et prévenir toutes les calomnies. A peine la délibération terminée, ceux que la sentence du concile avait vaincus et réduits au silence, ne s'étaient pas tenus pourtant pour battus. Ils ne s'étaient pas, comme on Ta vu, fait faute de répéter que, pour se retenir sur la pente où Arius avait placé la foi, le concile, par un brusque mouvement de réaction, venait de se précipiter dans l'extrémité opposée. Le mot consubstantiel servait principalement de prétexte à ces attaques. C'était, disait-on, un mot nouveau qui ne se trouvait pas dans les Écritures, que Jésus-Christ n'avait pas prononcé et qui pouvait donner matière à de dangereux commentaires. Puis bientôt, les imprudences et les excès de langage de quelques ennemis d'Arius, comme Marcel d'Ancyre, ou Photin de Sirmium, avaient accrédité chez un grand nombre de membres de l'Église
1. Voir la première partie de cette histoire, 1. 11, p. 40-41.
d'Orient l'idée que les rédacteurs du symbole de Nicée prêtaient le flanc, à leur insu, au retour de Terreur sabellienne. Des hommes simples, très-sincèrement attachés à la Toi traditionnelle, nullement suspects d'innovation, et peu versés dans les discussions dogmatiques, étaient amenés par là à considérer le mot consubslantiel comme une périlleuse invention, qui, au lieu de préserver l'Église du naufrage, avait ouvert une voie
d'eau dans sa nacelle déjà battue de tant de vents. Trente années durant, cette crainte avait été exploitée
sans relâche , cette idée commentée sous mille formes , répétée sur mille tons par Eusèbe et ses héritiers. Insensiblement, la pression du pouvoir et la faiblesse des cœurs.aidant, leur lactique avait gagné du terrain. Ceux même qui ne partageaient pas leur manière de voir s'y associaient souvent par désir de paix. Si l'on pouvait, avec le sacrifice d'un seul mot, et d'un mot d'origine nouvelle, satisfaire l'empereur et rétablir la paix, pourquoi s'obstiner à refuser cette satisfaction à des frères et à un maître? Ainsi raisonnaient dans toutes les villes d'Orient tous ces gens dont les partis abondent, d'un esprit doux mais faible, d'une nature conciliante et timide, qui craignent les périls et répugnent aux violences de la lutte. A ceux-ci Athanase paraissait toujours respectable par ses vertus, mais incommode par ses exigences. Sans le condamner trop sévèrement, ils le jugeaient emporté par un excès de zèle, peut-être par un amour-propre d'auteur. Le change-
ment d'un seul mot, disait-on, valait-il tant de désordre? Bien plus, ce n'était pas même un mot; une lettre seule suffirait. Qual'on insérât une seule lettre, un iota, dans le mol sacramentel ; qu'au mot opoucioç on consentit à rubslituer le mot qjxoiougio; ; de la même substance, qu'on fit ainsi substance semblable; cette expression adoucie rassurerait bien des consciences troublées; personne ne réclamerait contre une telle transaction. Les évèques alors rentreraient dans leurs sièges; les sanctuaires seraient rouverts, les deux pouvoirs seraient réconciliés, et rien n'arrêterait plus les destinées triomphantes de l'Église.
Tels étaient les raisonnements spécieux et même les motifs véritables d'une grande partie de ceux qui s'engageaient chaque jour dans les rangs deTArianisme. A vrai dire, c'était la plus grosse et la meilleure fraction des dissidents qui pensait ainsi. Des scrupules un peu puérils, un goût de conciliation qui dégénérait en excès de complaisance; tous ces sentiments, plus pusillanimes que coupables, n'étaient point incompatibles avec un fonds de vertu chrétienne et un attachement sincère à la foi. C'était le cas de Basile d'Ancyrc, de George de Laodicée, d'Ëleuze de Cyzique; tel avait été aussi, tout en se compromettant moins , Maxime de Jérusalem ; et son disciple et son successeur, Cyrille, quoique d'un esprit plus ferme et d'une doctrine plus sûre, ne se détachait pas encore tout à fait du même groupe.
Mais en regard de ces esprits incertains, qui formaient
le fond et comme la masse du parti, d'autres se présentaient qui servaient sous le même drapeau, tout en étant animés de sentiments bien différents, et à la poursuite d'une plus haute ambition. Ceux-là, véritables dépositaires de la doctrine d'Arius, ne s'arrêtaient point à quelques chicanes de mots; c'était toute une révolution qu'ils apportaient dans les idées. La tradition des Pères, le texte des Écritures, tout cela au fond leur importait peu. Le renom de novateurs philosophiques leur inspirait moins d'effroi que d'attrait. l'Arianismc n'était pour eux qu'un moyen de mettre d'accord la foi de l'Église avec un système de métaphysique Irès-voisin de celui des néoplatoniciens d'Alexandrie. Au sommet de l'échelle des êtres, un Dieu unique, impassible, invisible, inconnu; l'unité des Éléates, le terme absolu de toute dialectique, l'abfme et le silence des systèmes orientaux, sans rapport avec le monde et sans action sur sa durée; au-dessous de lui le Verbe, la première des créatures, en même temps que l'intermédiaire de toute création ; le lien de la divinité et du monde, l'organisateur de la matière; la transition du fini à l'infini, voilà le système que, moitié par vote d'interprétation des textes, moitié par déduction dialectique, ils se proposaient hardiment de substituer à la notion simple de la Trinité chrétienne. Arius en avait dessiné à Nicée les premiers linéaments, au milieu du scandale de l'assistance. Comprimée par les anathèmes de l'Église et les arrêts sévères de Constantin, atténuée, amoindrie, désavouée par son auteur même, cette doc-
trine pourtant n'avait jamais péri complètement; elle avait toujours circulé dans l'ombre, au sein de quelques écoles cachées. Enhardie par l'exil du héros de Nicée, elle se produisait de nouveau au grand jour et déployait aux yeux des fidèles épouvantés la témérité de ses conséquences.
Ainsi se dessinait une seconde fraction du même parti, d'un esprit tout opposé à la première, minorité audacieuse qui suppléait au nombre par l'aclivité. Elle avait trouvé récemment un chef habile dans un aventurier du nom d'Aétius, sorti des dernières classes du peuple, un de ces hommes de bas étage, mais d'esprit entreprenant, qui montent à la surrace des sociétés politiques et religieuses, quand l'orage en trouble le fond. Esclave dans sa jeunesse , puis ouvrier en métaux, puis serviteur d'un médecin qui lui avait appris les éléments de son art , Aélius avait fait successivement tous les métiers et s'en tint assez longtemps à celui de son dernier maitre. Pratiquant l'art de guérir, avec l'audace d'un empirique, il gagna de l'argent, vint à Antioche et se lit admettre dans des écoles de médecine, où on remarqua vite, dans les discussions, la force de ses poumons et son imperturbable faconde. Il sentit bientôt que, dans un temps où les discussions théologiques pouvaient mener à tout, de tels talents seraient encore mieux placés dans une école de théologie ; mais les premiers éléments des lettres lui manquaient. Il se mit, sans fausse honte, au service d'un maître de
grammaire, pour les apprendre; et en peu de temps il en savait assez pour entreprendre contre son professeur même une discussion sur les Écritures, où il parut avoir l'avantage. Encouragé par le succès, il étudia avec plus d'ardeur sous la direction de plusieurs prêtres et évêques ariens d'Antioche , de Tarse , et d'Anazarbc , et donna publiquement des conférences sur divers sujets. Mais un voyage à Alexandrie acheva de le consommer dans l'art de raisonner. « Ce fut là, dit saint Épiphane, qu'à l'école d'unsophistearistotélicien,travaillantdusoirau matin, il appritla dialectique etnesongea plus qu'à expliquer par des figures logiques tout Tordre des choses divines. » Ce fut là aussi, sur cette terre natale du néoplatonisme et de la doctrine arienne, qu'il osa donner à son système tout son développement et en tirer des conséquences qui auraient peut-être fait reculer Arius lui-même. Dépouillant tout artifice de langage, il déclara qu'il ne pouvait exister entre le Père et le Fils, entre l'Être infini et son Verbe, non-seulement aucune unité, aucune égalité, mais pas même de similitude. Le Fils n'était pas même l'image du Père. Vainement lui objectait-on, du sein même de l'école arienne, les textes précis des Écritures, Clément d'Alexandrie, Tertullien,Origène : il répondait qu'il se moquait des autorités , et qu'il fallait tout résoudre par le raisonnement et tout réduire en syllogisme *.
1. Philost., m, 15, 16. — S. Epiph. , Hœr.y lxxvii, 3. — Soc. , n, 85- — Soz., m, 15. — S. Alhan., de Syn., p. 873.
Il s'en fallait beaucoup assurément que la hardiesse de tels procédés fût goûtée, ou que la rigueur de telles conséquences fût admise par la majorité des prélats ariens, et le scandale qu'Aélius causait parmi les fidèles donna lieu de très-bonne heure, surtout chez les schismatiques , qui se sentaient compromis, à de trèsgraves inquiétudes et à de très- vives récriminations. Aussi Aétius, qui s'était flatté sans doute de parvenir aux grandes dignités ecclésiastiques, ne put aller au delà du rang de diacre, que lui conféra l'évêque d'Anlioche, Léonce, ctdont il ne putmême tranquillement exercer les fonctions. Mais le désordre était grand dans toutes les églises d'Orient; toute répression sévère y était impossible, et Aétius était l'homme du monde le mieux fait pour profiter de ce relâchement. Actif, grand parleur, toujours en mouvement et en visite, de mœurs faciles lui-même et prêchant aux autres une morale commode , il savait se faire bien voir des hommes influents. De retour à Antioche, il avait réussi à se mettre en grâce auprès du césar Gallus, qui goûtait un prédicateur de sa sorte, et l'employait dans des missions confidentielles; et il avait dû à cette faveur quatre ans d'un enseignement tranquille. Constance le connaissait et l'estimait moins ; mais, pour les exécutions violentes auxquelles sa politique se portait, il fallait des gens d'entreprise, déterminés, prêts à payer de leur personne, et pouvant éblouir la foule. Aétius était inappréciable dans de telles occasions. Aussi , à peine l'usurpateur Georges était-il
arrivé à Alexandrie, qu' Aétius était accouru à sa suite, i prêt à monter sur la brèche, à prêcher, à tenir école, jà attaquer de toute manière les amis et les opinions •d'Athanase. Gràce]à ces services précieux et à ses pulsj santés protections, Aétius, souvent inquiété , jamais découragé, suspect au grand nombre, mais attirant la curiosité et plaisant aux esprits aventureux , avait pu dix années durant répandre tout haut sa doctrine, et rassembler autour de lui un groupe assez redoutable d'élèves et de partisans ».
Intentions, mobiles et croyances, tout différait donc, on le voit, entre les deux nuances de chrétiens qui pourtant marchaient unies, depuis trente ans déjà, sous les bannières de TArianisme. Ici, le goût de la paix poussé jusqu'à l'abandon de la vérité : là, l'esprit de contention et l'audace des systèmes. Ici, la terreur d'une innovation, même verbale : là, l'entreprise avouée de réformer la foi par la philosophie. A vrai dire, avec de telles divergences, une si longue union n'eût pas été possible, si entre ces deux caractères opposés ne s'était placé dès l'origine un intermédiaire plus habile que l'un et plus résolu que l'autre, dont l'ascendant avait
su les contenir. C'était un petit noyau de prélats ambitieux, pour qui les idées comme les croyances étaient peu de chose, mais pour qui le pouvoir était tout. On en a vu le modèle achevé dans Eusèbe de Nicomédie ;
1. Phiiost. — S. Ephiph. — Soc. — Soz., loc. cit. — Tbéod. , u, 84, 27.
mais l'original avait suscité plus d'une copie. Du jour où le goût malheureux de la race de Constantin pour les discussions théologiques avait été connu, il s'était trouvé plus d'un flatteur avide, même sous la robe sacerdotale, pour recueillir précieusement le secret d'un nouveau moyen de brigue et de puissance. Des prêtres corrompus par la faveur 9 des courtisans intrus dans le sanctuaire, n'avaient plus considéré les débats dogmatiques que comme un moyen de servir des querelles de palaiset des rivalités d'antichambre. Avoir un parti dans l'Église et le faire prévaloir à la cour, ce fut la pensée sacrilège que plus d'un successeur des apôtres osa porter à l'autel. Dans de telles vues, et pour forger un instrument de servitude, l'hérésie était commode et même nécessaire; car Terreur a des souplesses qu'ignore l'inflexible vérité. Mais il fallait une hérésie modérée, peu bruyante, point populaire, une hérésie de cour, pour ainsi dire, qui ne causât point trop de scandale au vulgairechrétien, qui n'inquiétàtpas trop la conscience du prince, qui sût se contenir elle-même dans les bornes de la sagesse politique. C'était à ce pointde vue qu'Eusèbe et ses imitateurs avaient envisagé l'Arianisme, et dans ce sens qu'ils l'avaient gouverné. Planant ainsi des hauteurs de leur ambition sur les deux partis qui subdivisaient le schisme ; étrangers aux scrupules des uns comme aux emportements des autres ; aussi peu timorés que téméraires, ils les méprisaient également et les flattaient successivement. Car ce n'était pas trop du concours de
ces deux forces, pour tenir tête au seul adversaire qui leur parût digne à la fois et de leur estime et de leur haine; à cet Athanase, aussi dédaigneux des intrigues de cour qu'habile à les pénétrer, pour qui la politique n'avait pas plus de secrets que la dialectique d'ambages , qui d'un regard lisait sous leurs masques et d'un mot flétrissait leurs ruses. C'était contre ce rocher de 1a foi qu'épuisaient tous leurs efforts, en Occident Ursace et Valons, en Orient les gens comme Acace, de Césarée, habile et astucieux successeur du flatteur de Constantin. Et ne perdant jamais de vue ce point de mire, tour à tour caressants et ailiers, sachant menacer, céder, revenir à la charge, alarmer la confiance des faibles , contenir les exaltés , assiéger l'oreille du prince , ces excellents capitaines avaient réussi à tenir pendant un quart de siècle leurs troupes ralliées, pour marcher à l'assaut du pouvoir et à la ruine de leur ennemi.
Le temps était venu, cependant, où l'efficacité de cette politique était épuisée, et où le maintien de l'union n'était plus possible. La division intérieure, après avoir grandi longtemps en silence, devait enfin éclater. Les hardiesses chaque jour plus choquantes d'Aétius excitaient chaque jour aussi, de la part des Ariens modérés, de plus vives réclamations. Ils se sentaient entraînés, malgré eux, sur une pente qui bordait un abtme, et ne trouvaient plus aucun point d'arrêt pour se retenir. Le comble fut mis à leurs inquiétudes, lorsque, vers le
commencement de 358 ils apprirent coup sur coup que a. d. le siège primatial d'Anlioche, vacant par la mort de 3M# Léonce» était tombé, par suite d'intrigues et de violences, entre les mains d'un ami et d'un soutien connu d' Aélius, Eudoxe, évôque de Germanicie ; et que le premier acte du nouveau pontife avait été de mander son ; confident auprès de lui, et de promulguer en Orient la | formule même de foi qu'on venait défaire signer à Osius, 1 à Sirmium. Celte formule, si explicite sur l'inégalité des | deux personnes de la Trinité, acceptée avec tant d'empressement et promulguée avec tant d'emphase, devenait par là comme le symbole de la nouvelle doctrine philosophique, et elle apparaissait revêtue de l'assentiment de l'empereur et de l'adhésion d'un des plus illustres confesseurs de Nicée. On disait même qu'on la portait au pape Libère, et qu'il allait y apposer sa signature 2. Le péril de la foi était donc imminent, même pour les yeux les plus aveuglés. Les modérés sentirent enfin qu'il était temps de s'arrêter dans une telle voie.
Le signal fut donné par quelques prêtres d'Anlioche qui s'étaient opposés aux desseins d'Eudoxe, et qu'il avait chassés de son Église. Us allèrent trouver Georges de Laodicée, et celui-ci, prenant l'alarme à l'instant,
1. A. D. 9M. -r Indictio. i. — U. C. HiO. — Datianus et Ccrcalis. Coss.
2. Soc., il, 37. — Soz., iv, 12, 13, 15. — Théod., H, 25. — La date de l'élévation d'Eudoxe au siège d'Antioche est déterminée par ce fait, qu'il était auprès de l'empereur, à Rome, au moment de la moit de sou prédécesseur Léonce. — Phiiost., iv, 4, 6.
invita tous les évêques qui appartenaient à la même nuance intermédiaire que lui, à se réunir pour tenir conseil sur la conduite à suivre. Un petit conciliabule * fut ainsi formé à Ancyre par les principaux prélats \ d'Asie Mineure*, parmi lesquels on eût été heureux de compter Cyrille de Jérusalem, le plus honoré et le plus illustre de tous ceux qui, dans la crise précédente, n'avaient pas pris nettement le parti d'Alhanase. Mais on apprit en même temps qu'il était tombé en différend avec son métropolitain Acaee de Césarée, et 'qu'illégalement déposé, il errait, chassé de son siège, malgré ses protestations *. Ce coup, qui semblait annoncer une guerre déclarée à tout ce qui ne partageait pas l'exaltation des partis extrêmes, ne fil qu'inquiéter davantage tous les ariens modérés. Sous l'empire d'une crainte qui les touchait personnellement, les évêques réunis à Ancyre, rassemblèrent tout leur courage etanathématisèrent hardiment, sinon la formule de Sirmium elle-même, au moins loule la doctrine qui