‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 138 sur 297 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

trop de vivacité. Au moment où tout était déjà préparé à Nicomédie pour recevoir les évèques, un effroyable tremblement de terre déchira le sol de. cette ville et détruisit de fond en comble la grande église bâtie par Constantin. Le faite en tomba sur la tête de l'évéque Cécrops, et l'écrasa. Le vicaire Aristénète, grand ami de Libanius, eut le môme sort dans son palais. Celte catastrophe, précédée d'une extrême sécheresse, eut lieu le 24 août. Elle fut suivie d'un incendie qu'on ne put éteindre pendant plus de cinquante jours, et qui consuma les plus beaux quartiers de la ville et fit périr une grande partie delà population. Le contre-coup de la secousse se fit sentir à Nicée, dans presque toute la province de Pont, et au delà même du détroit, jusqu'aux portes de Constantinople. Chacun tira parti de l'événement suivant ses croyances et ses dispositions. Libanius en fit le sujet d'une déclamation , où il prenait Neptune à partie pour n'avoir pas épargné la cinquième ville du monde. Le diacre Éphrem, du fond de ses montagnes de Mésopotamie , pleura l'événement dans une élégie î?ur l'inconstance des choses de la terre. Les chrétiens rappelèrent que le désastre avait été prédit par un saint homme du nom d'Arsace,qui avait péri lui-même avec la ville, et se raillèrent des astrologues qui avaient promis à Nicomédie une durée éternelle. Les païens remarquèrent que c'étaient les bâtiments consacrés au culte par Constantin qui avaient le plus souffert. Les Ariens, enfin, ne manquèrent pas de dire très- haut que

Cécrops , semi-Arien, avait reçu le prix de ses faiblesses récentes pour les défenseurs du ConsubstantieL Mais , au milieu de ces récriminations réciproques, une chose était évidente, c'est que le concile ne pourrait se tenir dans la ville ruinée

Les évêques, déjà en roule, reçurent donc Tordre de s'arrêter, et Constance dut délibérer de nouveau sur le lieu qu'il allait choisir. Déjà môme il revenait à l'idée de désigner Nicée, lorsque les prêtais courtisans, par l'intermédiaire de l'eunuque Eusèbe,qui leur était dévoué, lui suggérèrent la pensée de renoncer au grand trouble que causait la convocation d'un concile général, et de se borner à inviter les deux Églises d'Orient et d'Occident à tenir séparément leurs assises dans deux villes qu'elles désigneraient . Le prétexte mis en avant était sans doute les énormes frais du déplacement qui devait s'opérer, comme toujours, en voiture publique, c'est-à-dire aux dépens du trésor impérial. Le véritable motif est aiséà deviner. En séparant ainsi l'assemblée en deux fractions, on enlevait à l'une et à l'autre cette autorité suprême qui n'appartient qu'à l'Église entière : puis, livrées à ellesmêmes, les majorités des deux réunions, au lieu de se rapprocher et de s'entendre, suivraient chacune sa pente naturelle, et arriveraient ainsi à des décisions différentes, puisqu'elles ne seraient pas concertées :

1. Soz.,iv, 16. — Philost, iv, 10. — Amm. MarcMxyn, 7.— S.Jér., CKronic — Aurèl.Vict., de Cœ$., 16.— Liban., Or. vi, Epist. S5, 91. — Idac., Fast. — Chron. Alex., p. 68*.

LA PERSÉCUTION AllIENXE. 41?

elles s'engageraient dans de nouvelles dissidences. Les rôles, d'ailleurs, étaient distribués par avance: Ursace et Valens, parlant la langue laline, se chargeaient de suivre en Occident les inlérêls communs du parti, qu'Acace de Césarée se faisait fort de servir en Orient

Aussi mobile qu'impérieux , Constance donna les a. d mains à cette proposition dont il ne comprenait pas la portée, et ne songea plus qu'à choisir les deux villes qu'il assignerait comme rendez-vous aux deux fractions de l'Église. Le choix était indifférent aux Occidentaux, pour qui tout lieu était bon, parce qu'ils n'éprouvaient les uns contre les autres aucune méfiance. On proposa la ville de Rimini, qui fut acceptée par tous sans difficulté. Mais les évèques d'Orient , travaillés par leurs divisions intérieures, passèrent plus de six mois 2 avant de pouvoir se mettre d'accord sur le nom d'une ville, chacun craignant de donner l'avantage à telle nuance plutôt qu'à telle autre, suivant les dispositions des divers diocèses et des évéques qui les gouvernaient. De guerre lasse, enfin, on se décida pour Séleucie, en Isaurie. Pendant que ces débals se prolongeaient i\ Sirmium,sous les yeux mêmes de Constance, on ne se faiMùl pas faute de se disputer aussi par avance sur le

1. Snz., iv, 16. — S. Athan., cfe Syn. Ar.ct Sel., p. 869, 874. — S. llil., Fiofjm.i p. 1353. — S. Athanase explique très-clairement le motif des évèiiucs qui donnèrent à Constance le conseil de diviser

on. ilo.

2. A. D. 359. — Indictio. il. — U. C. 1112. — Eusebius et llypalius. Ces-.

fond même de la foi, et sur le sens elles limites de l'expression semblable en substance. Pour n'en pas perdre l'habitude, et pour préparer les travaux du concile, on dressait des formules de foi , et Athanase se raille agréablement d'un nouveau symbole qui fut rédigé, sous les yeux du Roi éternel Constance, et avec la date expresse du 22 mai 359, de crainte, dit-il, qu'on ne se trompât et qu'on ne prît la vérité d'aujourd'hui pour celle d'hier1. Ce symbole ne différait de celui qui avait été précédemment adopté que par ce seul fait , qu'au lieu de proclamer le Fils semblable en substance, on y disait d'une façon plus générale qu'il est semblable au Père en toutes choses.

La décision ainsi arrêtée après tant d'incertitudes, Constance écrivit de nouvelles lettres , envoya de nou-

* té

veaux ordres, et les officiers se mirent de nouveau en campagne. Ces marches et ces contre -marches, qui épuisaient de fatigue les chevaux des relais impériaux et grevaient le trésor de frais énormes, couvraient les chrétiens de ridicule. On riait publiquement

i. Soz., iv, 16. — Philost., IV, il. — Soc, il, 37, 39. — S. Àthan., de Syn. Ar. et Sel., p. 871-875. — S. Èpiph., Hœr.t ut wu, 22. — Ou voit par la date mise en tète de cette pièce, qu'elle doit être placée entre le tremblement de terre de Nicomédie et la convocation du concile de Ri mini. La question agitée était de savoir si on dirait simplement que le Père est semblable au Fils, ou bien si l'on ajouterait qu'il est semblable en substance ou en toutes choses. Les semi-Ariens s'opposèrent à la formule simple, et se contentèrent du mot semblable en toute» choses, en expliquant qu'ils comprenaient la substance dans ces derniers mou.

de ces évèques qui couraient les grandes roules, pour savoir ce qu'ils devaient croire \ Dociles aux ordres de l'empereur, bien que sensibles à l'humiliation qu'on leur imposait, les évêques d'Occident furent les premiers prêts , et se montraient aussi les plus pressés d'en finir. Beaucoup d'entre eux, ceux des Gaules en particulier, ne voulaient point accepter les voitures de l'empereur, et vinrent à leurs frais, logeant en route chez leurs confrStes2. A peine arrivés, et se trouvant réunis au nombre de plus de quatre cents, sur lesquels on ne comptait pas plus de soixante à quatre-vingts hérétiques, il se mirent à l'œuvre avec la simplicité et la promptitude de gens qui, ne doutant nullement de leur fol, n'éprouvaient nul embarras à l'exprimer. Mais avant toute délibération, Taurus, préfet du prétoire d'Italie, qui avait reçu ordre d'assister à leur assemblée, et à qui on avait promis le consulat si les choses étaient menées au gré de l'empereur, leur donna lecture d'une longue lettre de Constance, qui leur commandait de traiter d'abord des matières de foi , et de s'abstenir surtout de toute intervention dans les affaires de l'Église d'Orient. La lecture faite et écoutée avec respect, Ursace, Valons et leurs amis se levèrent pour donner connaissance , h leur tour,

1. Àmm. Marc., xxi, 16. Ut catervis antistitmn jnmentis publicis ultro citroque discurrentibos per synodes, quas appelant, dum ritum omuem ad suum trahere conantur arbitrium, roi vehieulariœ succideret nervos.— S. Athanase,<foSyn. Ar. et Sel., p. 870, dit aussi que ces allées et Yenues étaient un scandale pour les catéchumènes, et un sujet de risée interminable pour les païens.

î. Sulp. Sév., n, 41. — S. Athan., ibid., p. 874, 908.

de la dernière profession de foi rédigée à Sirmium , sous les yeux de l'empereur : « Voilà , dirent-ils, ce qui a reçu l'assentiment de l'empereur, et ce qu'il nous parait sage d'accepter. 11 n'y a là dedans aucun nouveau terme, rien qui ne soit dans les Écritures, point de chicane de fausse logique. Vous ne voudrez sûrement pas diviser l'Église pour des mots qui ne sont pas dans l'Évangile1. »

La proposition élail brusque et surprit étrangement l'auditoire. Les Occidentaux n'étaient point habitués à tout ce manège de professions de foi, corrigées, surchargées, amendées, auquel les docteurs d'Orient s'adonnaient avec tant d'ardeur. Ils en étaient restés au symbole de Nicée, qu'ils récitaient régulièrement dans leurs prières. L'idée d'adopter sans discussion une nouvelle formule qui relranchait le mot le plus considérable de l'ancienne , leur causa un grand scandale. Sans vouloir rien écouter , et se bouchant presque les oreilles pour ne point entendre, ils résolurent de s'en tenir purement et simplement au symbole de leurs pères, déclarant qu'il ne fallait y rien ajouter, ni en rien retrancher; et comme Valens, Ursace et leurs amis, réclamaient, se récriaient, tenaient des conciliabules, refusaient d'apposer leurs signatures aux décisions de la majorité, sans marchander davantage , on les déclara hérétiques et dégra-

1. Sulp. SévM h, 41. — S. Hil., Fragm. p. 1M0. — SOC. — Soi. — S. Athan., ioc. cit. - Théod., H, 18.

dés. Tout cela fut fait comme une affaire toute naturelle, sans hésiter et en très-peu de jours, car, dès le 22 juillet, des députés étaient déjà parlis pour aller annoncer ce résultat à l'empereur

Peut-être peut-on croire qu'Ursace et Valens s'étaient attendus à ces résolutions, et ne furent pas, au fond, très-vivement contrariés de les voir prises avec cette extrême netteté. Ils prévirent, en effet, l'impression que Constance en allait ressentir. Le mettre ainsi, dès le premier mot, face à face avec le concile de Nicéc; déchirer, sans daigner les discuter, tous les documents qu'il avait rédigés lui-même; déposer, sans le prévenir, ses meilleurs amis : c'était faire acte de courage et de bonne foi . plus que d'adresse, car c'était le blesser au point le plus sensible de sa vanité. Par cette démarche, faite sans ménagement, toute tentative d'accommo-

i. S. Athan., de Syn. Ar. et Sel., p. 876, 880. — Soz., iv, 17, 18. — .Soc., ii,37.— S. Hil., Fragm.^. 1341. — C'est ici que se place la lettre synodale da Concile de Rimini, que nous avons déjà eu l'occasion do citer comme une des preuves du baptême de Constantin in extremis. La phrase où cette mention du baptême de Constantin est faite étant assez obscure, on a essayé d'en altérer le sens en supposant que le texte devait porter Constant et non Constantin. Nous croyons que cette correction ne supporte pas l'examen. 11 est dit que Constantin avait mis le plus grand soin à établir la formule de foi de Nicée. Or, cette assertion très-vraie de Constantin lui-môme, serait parfaitement fausse pour son fils Constant, qui ne se môla jamais de débats théologiques; et d'ailleurs, que faisait à Constance l'opinion de son frère, avec qui il avait toujours vécu en médiocre intelligence, et qu'il savait très-bien différer d'opinion avec lui sur la question arienne? — L'autorité de Constantin, au contraire, était excellente à citer auprès d'un fils qui lui devait son trône et sa gloire, et ne répudiait nullement les traditions paternelles.

dément, toute politique de conciliation, était ruinée par la base , et les conseillers habituels de l'empereur allaient par là même reprendre sur son esprit un crédit un instant ébranlé.

L'événement confirma ces prévisions. Quand l'empereur apprit ce que les députés de Rimini apportaient (d'habiles messagers, envoyés en même temps qu'eux, arrivèrent assez d'avance pour l'en prévenir), son parti fut aussitôt pris de ne pas les recevoir. Àthanase, arrivant en personne à sa cour, ne lui aurait pas causé plus d'effroi ou plus de colère. Maître de lui, cependant, et préférant toujours d'instinct, au début de toute affaire, la ruse à la violence, il ne manifesta pas ouvertement sa colère. De Sirmium , il partit pour Constantinople ; les députés durent l'y suivre pour attendre leur audience. Mais il eut aussitôt une tournée à faire sur la frontière, pour examiner l'état des troupes qui défendaient l'empire contre les Barbares, et il fit savoir qu'à . son retour il s'arrêterait à Andrinople, et que c'était là qu'on pourrait le trouver pour parler d'affaires. « Vous savez, écrivait-il aux Pères qui attendaient sa réponse à Rimini, que, quand il s'agit de traiter des choses qui touchent notre sainte religion, on ne saurait avoir l'esprit trop dégagé des soins de la terre... Que Votre Gravité ne s'offense donc point si je lui fais attendre un peu le retour de ses députés1. »

< 1. Soc., n, 87. — Soz., it, 19. s. Athan., ioc. ri*, et p. 930. - Théod., h, 20, 21. - Marc, et Faust., Lib. prec., p. **, «. —

En attendant, les députés de Riraini restaient aux prises avec les conseillers ordinaires de l'empereur, qui avaient ordre de tout mettre en œuvre pour leur faire trahir leur mandat. Le choix de ces députés avait été fait par le concile avec la naïveté imprudente de la bonne foi. C'étaient des jeunes gens sans instruction, et surtout sans habilude des cours1. Ils eurent bien vite donné leur mesure aux habiles observateurs qui les entouraient. Caresses, menaces, subtilités dogmatiques, on n'épargna rien pour les étourdir et les éblouir. Quand on les crut suffisamment ébranlés, on les lit venir à une petite distance d'Àndrinople , dans une ville qu'Hilaire appelle Nice; et là, on leur proposa de souscrire une profession de foi qui déclarait le Fils semblable au Père, d'une façon générale, sans ajouter le mot de substance, et même en proscrivant absolument l'usage de ce mot, comme propre uniquement à nourrir d'inutiles débals4. Pressés de toutes parts,

Sulp. Sév., iif 41.— Cod. Theod. Chron., p. 60. — SocrateetSoxomène font voyager Ursace et Valcos à la cour de l'empereur, pour l'avertir eux-mêmes des procédés du concile de Riinini. Nous n'avons pas pu adopter cette version. Il nous semble trop invraisemblaMe que ces deux meneurs du parti aient quitté le théâtre de la délibération, pour aller trouver eux-mêmes Constance

1 . Ex parte nostra, dit Sulpice-Sévère, leguntur homines adolescentes parum docti et parum cauti.

î. Bien que nous ne puissions avoir la prétention de reproduire dans ce récit toutes les professions de foi des Ariens, senii-Aiiens, Anomœens, etc., ce qui chargerait l'esprit du lecteur et n'é» 1 unirait point ses idées, nous croyons devoir faire remarquer qu*il y a dans cette période quatre formules de foi en présence, toutes émanées de l'empereur ou de ses conseillers, et qui correspondent aux diverses oscillations de son esprit. Ce sont: f La formule rédigée à Sirmium, pour être signée

cédant à l'appareil de la force autant qu'à celui d'une dialectique dont ils n'avaient pas l'usage, les députés balancèrent plusieurs jours, et enfin signèrent Constance , alors , n'eut plus d'objections à les laisser repartir. 11 les chargea lui-même d'une lettre pour le préfet Taurus, à qui il donnait l'instruction d'imposer au concile entier ce qu'on venait d'arracher o ses envoyés \

Cependant les évèques assemblés à Rimini ne comprenaient rien à ces délais. Entassés dans une petite ville, sans ressources, manquant dè tout, ils voyaient

par Os i us. Elle établit l'inégalité complète du Père et du Fils. Cette formule est anomeeenne : c'est elle qui provoqua la réaction du semi- Arianisme; 2° La formule rédigée aussi à Sirmium par Basile d'Ancyre, a la suite de la réunion d'Ancyre, et qui établit la similitude en substance. Cette formule est semi-arienne, et correspond au moment où Constance, averti qu'il avait été trop loin, recule, bannit Eudoxe, Aétius, et se jette dans les bras du semi-Arianisme ; 3* Une dernière formule rédigée à Sirmium, à la veille du concile de Rimini, et pareille à la seconde, a cette différence près que le mot substance n'y figure plus, et qu'on y dit seulement que le Fils est semblable au Père en toutes choses; 4* La formule de Nice, qui fait un pas de plus que la précédente, et proscrit nominativement l'emploi du mot substance, comme dangereux pour la foi Ces deux dernières sont l'œuvre d'Acace, d'Ursace et de Valens, du parti des courtisans, de ceux en un mot qui voulaient favoriser les Anomœens sans se compromettre avec eux , et arrêter les tendances trop conciliatrices des semi-Ariens. C'est cette dernière qui finit par prévaloir à Rimini et à Constantinople.

1. Théod., loc. cit. — S. Hil., Fragm.^. 1346. — Cette formule de Nice, en Thrace, est très-obscurément indiquée dans S. Atbanaso, de Syn., p. 905 et 934, et dans Socrate et Sozomène; le texte de Théodoret l'éclalrcit parfaitement. Elle fut rédigée avec les députés du concile de Rimini, imposée ensuite au concile même, et enfin adoptée à Constantinople, après le concile de Séleucie. Socrate dit qu'on avait choisi ce lieu de Nice, à cause de la ressemblance du nom avec celui de Nicée, et pour faire iUusion aux ignorants. — Marc, et Faust., Ub\ prtc., p. 25.

LA PERSÉCUTION ARIENN 425

arriver avec désespoir l'hiver, qui redoublait leurs privations et leur fermait le retour vers leurs pays. L'impatience de partir les gagnait tous : ils étaient d'ailleurs sans chef avoué, sans guide éminent, tous les évéques orthodoxes, de quelque mérite, languissant dans l'exil depuis dix années. Ils s'étaient défendus au premier moment contre la violence qu'on voulait leur faire , précisément par la simplicité de leur esprit; mais cette même simplicité les rendait 5 la longue accessibles à tous les artifices. Dans leur ardeur de savoir des nouvelles de la cour et de fixer la date de leur départ , ils causaient avec les hérétiques, qu'ils supposaient mieux informés qu'eux. Ces conversations altéraient peu à peu leur ingénuité native. Quand on les avait bien entretenus de Yfiomoousios cl de Yhomoiousios, de Yhypostase et de Yousic, de tous ces composés et de toutes ces nuances de la langue grecque, auxquelles la raideur de la langue latine se prête si maladroitement; quand on leur avait rempli l'esprit de fausses synonymies et de vaincs distinctions, ils sortaient de ces entretiens ne voyant plus clair dans l'étal de leur propre intelligence. Ils ne comprenaient plus qu'une chose, c'est que l'Église était déchirée, leurs troupeaux sans pasteurs; que la foi se perdait dans les divisions, et que la neige qui commençait à tomber sur les montagnes élevait une barrière entre eux et leurs diocèses abandonnés*.

I. Sulp. Sév., h, 43. — Maro. et Faust., Lib. prec.,p. as.— S. Hil.» Fragm., p. 1347, 1848.

Leur joie fut donc grande, quand ils apprirent, dans les derniers jours d'octobre, le retour de leurs députés. Mais leur désappointement fut presque égal, quand ils surent à quelles conditions ce retour était acheté. Une grande division se déclara alors entre eux. Les uns, à bout de patience, déclarèrent qu'ils voulaient retourner chez eux, à quelque prix que ce fût; les autres résistaient encore, mais commençaient à équivoquer et à disputer sur les termes. Ursace, Valens, le préfet Taurus, tous les prélats suspects d'hérésie, se mêlaient activement à ces débals : « Qui êtes-vous donc, disaient-ils en raillant, des chrétiens ou des Alhanasiens? Adorezvous Jésus-Christ ou le mot Cou substantiel? » — Puis on leur offrait la profession de foi à signer, accompagnée d'un permis de partir. Chaque jour comptait une signature de plus et un évoque de moins dans la ville. Au bout de peu de temps , il n'en restait plus que vingt, maintenus encore dans la résistance par Phébade d'Agen1, et Servais de Tongres. Pour venir à bout de cette dernière opposition, on leur offrit une transaction : c'était, non d'altérer le formulaire, mais d'y ajouter, contre Arius, tel anathème qu'ils voudraient. Valens lui-même s'offrit à prononcer cet anathème devant le peuple. Lassés, au fond, d'une lutte inégale, les évèques qui résistaient encore accueillirent avec joie cet expédient, et le mot Consubstantiel perdit ainsi ses derniers

t. On a de Phébade, évoque d'Agen, un petit traité contre les ariens, inséré dans la Dibliotheca patrum, t. iv, p. 230 et suiv.

LA PEHSÊCUTION ARIENNE. 427

défenseurs. Valens, en retour, s'exécuta de bonne grâce, et tout haut, dans la grande église, il anathématisa tous ceux fui diraient que Jesus-Christ n'est pas Dieu, Fils de Dieu, éternel, et surtout qu'il est une créature. Il esl vrai qu'en prononçant celle dernière parole, il ajouta celte restriclion, dont on n'était pas convenu, et que personne ne comprit ou ne remarqua: «Il n'est pas une créature comme les autres créatures*.»

Après celle scène publique, lous les évoques quittèrent Rimini. Ils regagnaient leurs diocèses, inquiets, confus, se disputant en roule les uns avec les autres, sur le sens de la concession qu'ils avaient faite, insistant tous pourtant sur ce point que si, pour le besoin de la paix, ils avaient abandonné le mot Consubslantiel, au moins ils avaient maintenu et sauvé l'idée. Au fond, ils se sentaient humiliés et coupables. Ils avaient raison : le mal qu'ils avaient fait était mémo plus grand qu'ils ne savaient. Le contre-coup de leur faiblesse allait se faire sentir dans l'autre partie du monde, et renverser tout un plan de campagne très-bien conduit, que les conseils habiles d'Ililaire de Tuiliers avaient déjà amené aux plus heureux résultais.

Il y avait déjà plus d'un mois, en effet (depuis la fin de septembre*), qu'après de difliciles préliminaires, le concile d'Orient s'était enfin réuni à Séleucie d'Isauric, nommée Séleucie-Ia-Rude, à cause de la conlrée montagneuse qui l'environne. L'empressement n'était pas

i. Sulp. Sév., ii, 44.— Enfin, 1,16.— S. Jér.,D<«/. adv. Luc., 18, 19.

428 LA PERSÉCUTION AHIENNE.

grand : on était très-fatigué de disputes en Orient , cl chacun se méfiait de son voisin. Il n'y eut guère plus de cent cinquante prélats exacts au rendez-vous. La grande majorité était prise dans cette masse d'Ariens modérés, qu'on nommait généralement semi-Ariens, et qui avaient adopté Yhomoiousios pour symbole. L'orthodoxie de Nicéen'y comptaitque douze représentants. Trente-neuf ou quarante seulement inclinaient plus ou moins du côté d'Aétius; mais encore dans le nombre fallait-il compter Acace de Césarée et plusieurs de son espèce, indifférents au fond de la question, prêts à sacrifier la doctrine comme la personne des Anomœens, et ne cherchant qu'à tirer de l'assemblée une décision qui maintînt exclusivement entre leurs mains la direction de l'empereur et de l'Église f.

Parmi ceux qui arrivèrent dès le premier jour , le proscrit Hilaire ne craignit pas de se présenter *. Il

1. Soc, h, 39. — Théod., n, 26. — S. Athan., de Syn. Ar. et Sel., p. 880, 881 — s. HilM Contr. Const., p. 1247, 1448.— S. Épiph., Hœr. lxxiu, 23. — S. Hilaire compte autrement que S. Athanase le nombre

TJTAan pnîS-en!s. à Sélen?C- 11 en ranGe cent cin(I Parmi les partisans de \ komoumsios , et dix-neuf seulement parmi les Anomœens.

l7"!re ,es deux calculs, en supposant qu'il y avait à

%LVIZ . Anomœeils dé<*lés Partisans d'Aétius, et que les

I^Ta- mentI°nnéS **r Atbanase apprenaient à cette nuance int médiane dont Acace était le représentant, que les historiens cononoent trop aisément avec celle des Anomœens purs, et qu'il en faut Lien distinguer, puisque c'est elle qui triompha et fit exiler Aétius. Acace s appuyait sur les Anomœens. pour lutter contre les tendances

tïïE ^ reS£.Seml*ArienS, maiS U étail' aU f0nd' indifférenl a la *■ S. Hil., ibid. - Sulp. Sév., u, 42. Cet auteur atteste la faveur

apportait avec lui et pouvait donner h lire à ses collègues, un grand ouvrage dogmatique qui ne contenaitpas moins de douze livres, et qui, sous le titre de Traité de la Trinité , était une longue réfutation de TArianisme. Celait là qu'il racontait comment il était parvenu à la foi de l'entière divinité du Christ, par la marche naturelle de son esprit , sans autres livres que l'Évangile, sans connaître même le symbole de Nicée. Tout le plan de ce vaste ouvrage, un des plus beaux monuments dogmatiques de cet âge, était de faire dériver la doctrine catholique directement de l'Écriture sainte, sans l'intermédiaire de la tradition et des symboles, sans rentrer dans les discussions épineuses de la terminologie1. Tandis que les polémiques d'Athanase sont des réfutations constantes , où l'adversaire est à chaque instant pris au corps, où tout respire l'ardeur de Ja Julie, la démonstration d'Hilaire se déroule paisiblement avec la clarté de l'enchaînement logique. Les polémiques d'Athanase ont leur date et leur adresse : séparées de Tune et de l'autre, on les comprend mal. Le traité d'Hilaire , élevé tout entier à la région des idées éternelles, est propre à enseigner tous les siècles. On y retrouve pourtant tous les traits de son rang et de sa race : c'est la diction choisie et tempérée de l'homme

avec laquelle llilaire fut reçu à Séleucie par les semi-ariens : Magno cum favore receptus omnium.

i. La date de l'ouvrage de la Trinité est déterminée par cette phrase du livre x : Loquimur exsuies per hos libros. Son exil finit, eu effet, peu de temps après le concile de Séleucie.

du monde ; c'est aussi celle lucide disposition des parties, cette facilité de tout ramener à des généralités fécondes ; ce rapide passage des principes les plus élevés à leurs dernières conséquences pratiques, toutes ces brillantes qualités, en un mot, qui ont fleuri de bonne heure sur le sol des Gaules. L'ouvrage entier pourrait avoir pour épigraphe cette phrase qui le couronne : « L'apôtre ne nous a pas laissé une foi nue et pauvre de raison ; et bien que la foi soit ce qu'il y a de plus nécessaire pour le salut, si elle n'est point instruite par la science, elle pourra bien dans le combat trouver quelque retraite pour se protéger ellemême, mais elle ne saurait s'avancer avec la certitude de vaincre. Elle sera comme le camp où les faibles se réfugient , mais elle ne marchera point avec l'ardeur invincible de l'homme armé. Il faut donc détruire les disputes insolentes qui se font contre Dieu , battre en brèche les murailles des raisonnements trompeurs , et écraser les esprits orgueilleux qu'enfle l'impiété ». »

Muni de ce traité, qu'il désirait faire connaître en Orient, Hilaire s'était mis hardiment en route pour se rendre au concile, et avait même réclamé du gouverneur

1. S. Hil., De Trinit., m, 20. — Fidcm non nudam Apostolus atque inopeui rationis reliquit: quœ quanivis potissima ad salutem sit,tamen, nisi per doctrinam instruatur, habehit quidem inter adversa tutuni refugiendi secessum, non ctiam retinebit cousUintem obnilendi securitatem : eritque ut inflnnis sunt post fagam castra, non etiani ut arma habeutibus adest imi.erterrita fortitndo. Conlundendae sunt ergo insolentes adversum Deum disputationes, et destruenda rationura fallacium munimenta, et elevata ad impietatem ingénia conterenda.

de la province où il passait ses jours d'exil , le brevet de course publique que l'Empereur avait promis à tous les évêques. L'édit de convocation étant général, le gouverneur n'avait point osé le lui refuser. Comme il était en chemin , uu de ses biographes raconte qu'un jour de dimanche, traversant une bourgade de Phrygie, il s'arrèla pour entrer dans une église. Par hasard, une jeune fille païenne se trouvait là mêlée à la foule des chrétiens qui priaient. Elle se nommait Florentia et appartenait à l'une des principales familles du pays. Une voix intérieure se fit tout à coup entendre d'elle et elle s'écria comme inspirée : Voici le serviteur de Dieu qui entre; et, se précipitant aux pieds de l'évêque gaulois, elle le supplia, en fondant en larmes, de lui toucher le front et d'y tracer le signe de croix. Hilaire, tenant cette inspiration divine pour une instruction suffisante , ne fit point difficulté de marquer la jeune pénitente du sceau des catéchumènes. Florenlia courant alors chercher son père et toute sa famille, les amena presque de force auprès de l'évêque et les contraignit, par ses supplications, à se faire chrétiens comme elle. Puis, tranquillisée sur leur salut, elle prit congé d'eux, en leur annonçant qu'elle était décidée à suivre jusqu'au bout du monde celui qui l'avait engendrée à la foi et à une vie meilleure. Vous m'avez mise au jour, disait-elle à son père, mais celui-ci m'a régénérée. Florentia tint parole , et depuis ce jour, elle s'attacha au sort d'Hilaire, et partagea avec un chaste et pieux

432 LA Ï'EKSÊCITION ARIENNE.

dévouement toutes les traverses de la vie de l'exilé

Ce ne fut point sans peine qu'Hilaire, arrivé à Séleucie, obtint la permission de prendre séance au concile. Le magistrat, chargé de la direction du concile (car là, pas plus qu'à Rimini, l'autorité civile n'était absente ni inactive), ne savait si l'ordre de l'Empereur autorisait celle intervention d'un évoque d'Occident. Les amis d'Acncc de Césarée et les Anomœcns s'écriaient qu'il ne fallait fas recevoir un Gaulois, un ignorant entaché de Sabcllianisrnc. L'insistance modérée, mais ferme, d'Hilairc vint h bout de toutes les résistances, et il siégea lui seul, latin cl proscrit, dans cette assemblée de Grecs et de courtisans8.

La présence d'Hilairc au concile de Séleucie avait un but très-évident. N'ayant pu obtenir la réunion

générale de l'Église, qu'il avait souhaitée, il voulait au moins tirer parti des dispositions nouvelles des prélats d'Orient, pour leur faire faire, vers le symbole de Nicée et la foi orthodoxe, autant de pas qu'il serait possible. Diminuer la distance qui séparait les catholiques des semi-Ariens, jusqu'à ne laisser entre eux que l'épaisseur d'un mot, dernier voile qu'on ferait ensuite facilement tomber : c'était sa pensée constante. Presque au même moment, soit par l'effet de

1. Cette petite ,wc<K te est rarpMlèe dans !a vie de saint Hilaire jar l oitunat, et 1 éditeur hcj"}dii tiii a cru devoir l'admettre dans U sienne. Nous iinitmis son ext.4npk\ sans garantir l'authenticité du fait

Page 1