‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 151 sur 297 · Voir dans le volume précéder, p · texte numérisé non relu

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nécessairement de passage , familiarisaient ses rudes voisins avec l'habitude d'envahir a leur gré , sur le moindre prétexte , le territoire sacré de l'empire.

Une révolution intérieure, survenue à l'extrémité opposée de la Germanie , ne contribuait peut-être pas moins à précipiter ces invasions. Parmi toutes les nations germaines avec qui l'empire avait à combattre, et dont les historiens latins défigurent les noms en les traduisant, une en particulier avait pris, dans ces dernières années, un développement inattendu qui fixait sur elle tous les regards. Elle le devait , suivant toute apparence, aux principes civilisateurs du christianisme que lui avaient communiqués, dès la fin du siècle précédent, des prêtres et des captifs chrétiens. Les Goths, établis de longue date au nord du Pont-Euxin, vainqueurs des Sarmates qui leur avaient disputé quelque temps les bords du Tanaîs et des Palus-Méotides; entrés, depuis un traité conclu avec Constantin , dans l'alliance régulière de l'empire, venaient de prendre, sous l'habile administration d'un de leurs rois, le vieil Hermanaric, l'assiette d'un gouvernement régulier. Hermanaric avait soumis rapidement et ses plus proches voisins et les diverses tribus de son peuple. Ses conquêtes, parties du Danube et s'avançant jusqu'à la Baltique , comprenaient une grande partie des régions que gouverne aujourd'hui le sceptre des czars et de celles qui forment la confédération germanique. On l'appelait l'Alexandre du Nord. À ses côtés sïécenit un cvèqne chrétien, Ulphilns, héri-

lier de ce Théophile qui avait déjà figuré à Nicée, mais doué de facultés plus rares et d'une éloquence plus persuasive. Soit qu'Hermanaric eût ou non favorisé la propagation de la religion chrétienne, qu'il ne professait pas lui-même, toujours est-il que, sous la double influence et d'une autorité prolectrice et d'une foi plus éclairée, le royaume des Goths sortait un peu de la barbarie. Pour la première fois, on voyait sur la rive gauche du Danube, et hors de la puissance romaine, quelque chose qui ressemblait à Tordre <fune société policée \

i. Le rèpne d'Hermanaric chez les Goths n'est raconté que par Jornandès, et l'on sait combien les récits de cet historien doivent être admis avec difianec, surtout relativement aux origines de sa race. Cependant le rrgne d'Hermanaric ayant duré, suivant lui, jusqu'à la veille de l'invasion des Huns et du passage des Goths en Europe, on commence à marcher ici sur un terrain un peu plus solide. L'extrême vieillesse qu'il prête à Hcrmanaric au moment de cette invasion (en 375 K ne permet pas de douter qne ce priuce gouvernât déjà et eût fait ses principales conquêtes à l'époque où nous sommes ici parvenu. L'épiscopat d'Ulphilas devait aussi avoir commencé peu auparavant, puisqu'il assistait au concile de Constantinople en 860 (Philost., h, 5.— Soc, ii, 41.— Soz., vi, 37); mais il n'est pas sur qu'il eût encore puMié sa traduction de la Bible, ni qu'il fût encore entré dans l'hêrcsie a. ienuc. Tous les points relatifs à l'origine, l'histoire et l'état social des diverses tribus barbares avant la conquête ont été en tous temps l'objet de nombreuses spéculations, et, de nos jours, ont donné lieu à des travaux approfondis que les bornes de notre sujet ne nous permettent pas d'analyser ici. L'intérêt que ces recherches présentent est grand pour ceux qui écrivent l'histoire des peuples modernes, la plupart sortis des tribus germaniques : il n'est qu'accessoire pour le suj-t que nous traitons, qui s'arrête à la chute de l'empire. Nous indiquevous parmi les meilleurs travaux à consulter sur ce point : Oi:;r.r?i, les lle^miinr. uoy.i: U christianisme, ch. 1er, et la Civilisation chrétienne chez les Francs, ch. 1 et 2; l'historien italien Troja, Storia dltalia del medio evo, vol. i, 1. m, xm, xiv; et relativement aux Goths en particulier, Histoire de Thêodoric le Grand, par le rmmtis »ln Rorw», vol. i, ch. 1 r»i

La conséquence naturelle de cette pression régulière qui se faisait sentir à Tune des extrémités du continent germanique était de refouler vers l'autre toutes les tribus nomades qui ne consentaient point à la subir. Quades, Vandales, Boiens, Marcomans, Burgondcs , toutes ces populations échelonnées le long des barrières romaines, trouvant leurs mouvements gênés à l'Orient par la présence d'un obstacle inaccoutumé, refluaient vers l'Occident, se poussant Tune l'autre, comme les colonnes d'un liquide. C'était la frontière du Rhin qui supportait le dernier contre-coup de celte longue agitation , et l'extrême limite de cette frontière se trouvait occupée par une confédération plus hardie, plus entreprenante qu'aucune autre, celle-là môme dont les soldats romains, déjà un siècle auparavant, célébraient la puissance dans ce chant fameux : « Nous avons tué mille Francs : un milliard de Perses ne sauraient nous effrayer. » Les Francs étaient le nom générique d'une énergique association de plusieurs peuples établis entre le Rhin, le Mein et le Wcscr. C'étaient donc eux qui subissaient toute la force accumulée du mouvement dont l'extension de la puissance des Goths était l'origine, et le poids de celte impulsion les aurait poussés, malgré eux, sur les plaines de Gaule, quand même leur courage et leur convoitise, toujours en éveil, n'auraient pas trouvé dans ces riches provinces l'appât le plus séduisant

i. Nous suivons ici, pour déterminer l'établissement géographique

Aussi, dès la fin de l'année 355 , la destruction de quarante villes ruinées en peu de mois et le siège mis devant l'importante forteresse de Cologne n'avaient pas permis aux Gaulois de méconnaître qu'ils devaient s'attendre, de la part de leurs voisins barbares, a un redoublement de fureur. Leur effroi avait été d'autant plus grand que, depuis la mort do Sylvain, les légions étaient fort débandées et que la Gaule semblait oubliée par l'empereur. Mais quand ils apprirent qu'un prince impérial arrivait pour les commander, le soulagement fut général, et de toutes parts on s'apprêta a le recevoir avec allégresse. Julien mil le pied sur le territoire des Gaules des les premiers jours de l'année 35G, et c'est jusqu'à cette date que, pour reprendre la suite des faits , notre récit doit maintenant rétrograder.

La première ville gauloise où le nouveau César (il hki entrée fut celle de Vienne sur le Hhônc. Il paraissait triste et soucieux, et son petit corps d'armée, composé en tout de trois cent soixante soldais, était livré au plus profond abattement. Sur la route, en effet, et môme avant qu'on eût franebi les Alpes, une déplorable nouvelle avait circulé dans les rangs. Cologne était pris, et la téte de pont du Rhin ainsi livrée à la puissance des Barbares. Le jeune prince s'étonnait que

des Francs avant la conquête, l'opinion généralement adoptée etdiscutée dans M. Guizot, Second essai sur Vhistoire de France, Elle s'appuie principalement, comme on sait, sur une indication de la carte de Peutinger. Elle est, du reste, parfaitement eû conformité avec les mouvement? qne les historiens prient aux Francs pendant cette éDW.

Constance, informé de ce désastre avant leur séparation, lui en eût fait un secret. L'esprit toujours assiégé de méfiances, il voyait dans ce silence une preuve nouvelle que, sous prétexte de le couronner, on ne voulait, en réalité, que le faire tuer dans une partie désespérée. Pourtant, la joie qui éclatait partout sur son passage, l'empressement des populations, les fêtes et les arcs de triomphe préparés en tous lieux , ne tardèrent pas à dissiper sa mélancolie. Deux faits de bon augure vinrent aussi rassurer son esprit superstitieux. Le temps, très-brumeux en Italie, s'adoucit et s'éclaircit subitement de l'autre côté des Alpes, malgré l'époque avancée de la saison ; et le jour de l'entrée du cortège impérial dans Vienne , le soleil se montra brillant à l'horizon, comme par une belle matinée de printemps. Dans la première rue où Julien passa, une couronne de feuillage, suspendue à une fenêtre, se détacha et vint se poser d'elle-même sur sa tête, aux acclamations de la foule. On raconte aussi qu'une vieille femme aveugle, entendant ce bruit, demanda ce qui se passait. « C'est, lui dit-on, le césar Julien qui fait son entrée. — Ah!

reprit-elle, c'est donc celui-là qui rétablira le culte des dieux1. »

L'aspect des choses, en réalité, rfétait pas riant, et il n'y avait pas de temps à perdre en fêtes. La moitié de la Gaule était ravagée, et les Francs, ne trouvant aucune

t. Àmm. Marc, xv, 8. - Liban., Or. 10, p. t70. - Soc., m, i.

JtLIKX EN GAULE. 13

résistance devant eux, s'étaient avancés jusque dans les plaines de Bourgogne. Julien n'amenait pas de troupes avec lui, et celles qu'il trouvait en Gaule étaient livrées à l'indiscipline. On lui avait enjoint de ne rien faire sans l'avis des généraux qui les commandaient. Mais malgré son ignorance complète de l'art delà guerre,il ne lui fallut pas longtemps pour s'apercevoir que tous ces seconds qu'on lui donnait pour maîtres étaient des hommes incapables, qui ne se souciaient nullement de marcher au péril et qui avaient pour instructions secrètes de le tenir sévèrement en bride. ïls le traitaient sans beaucoup de considération , comme un apprenti tout fraîchement sorti des éco'lcs, et ne cherchaient qu'à l'endormir dans une fausse sécurité. Julien sentit donc, sans le dire, qu'il n'avait de conseil h prendre que de lui-mûme. Par bonheur, il avait l'hiver devant lui avant de pouvoir se mettre en campagne. Ce fut un temps de constantes études et d'infatigables exercices, la nuit dans les livres, le jour dans les camps. A la surprise universelle, et au grand déplaisir de ses surveillants, son ardeur suffit à tout. Les recherches savantes de l'écolier servirent à guider et à éclairer l'activité passionnée du nouveau général. Sa bonne grâce et son désir d'apprendre eurent bientôt séduit tout le monde. Il était le premier à rire de son inexpérience dans toutes les partics matérielles et pour ainsi dire mécaniques de son métier. Quand il lui fallait, par exemple, comme une simple recrue, apprendre à marcher au pas au son

JILIMN IN GALL»:.

(1*1111 instrument qui marquait la cadence : « J'ai l'air, disait-il en riant, d'un bœuf qui porterait le bât1.» Puis il ajoutait de bonne humeur : «Voyez, Platon, ce que Ton fait d'un philosophe! »

Une si noble ardeur ne tarda pas à toucher même le cœur dur de quelques-uns des fonctionnaires qu'on lui avait donnés pour tuteurs. Des chambellans, des officiers, deux entre autres nommés Eulhérius et Salluste, se mirent rapidement en bonne intelligence avec lui. Lr trésorier Ursule, qui avait ordre de lui donner peu d'argent pour empêcher qu'il ne s'attachât les troupe? par des largesses, voyant son zèle pour le bien publie, lui ouvrit en secret tous les crédits qu'il put désirer2. Aidé de ces appuis et surtout de son génie naturel, en moins de six mois, lui qui ne savait auparavant de quoi se composait une légion, il eut réformé et rééquipé une partie de l'armée, cl plein d'un feu qui se communiquait autour de lui, il sollicitait déjà humblement de Constance la permission d'aller montrer à l'ennemi r image de V empereur*.

Les premiers jours de juin le virent en effet en marche vers la ville d'Autun, devant laquelle les

f. Clitella? bovi impositae sunt : nostrum non est omis. (Amm.Marc, xvif 5.) — Il s'agissait de danser la Pyrrhiquf, soite de danse .faite sous les armes, qu'on enseignait au soldat pour lui apprendre à porter légèrement l'armure et à marcher avec grâce et régularité. (Voi* note de Valois sur Ammien Marcellin, xyi, 5, et Lebeau, Mém. de VAcad. des inscr., t. xxxv, p. 16Î.)

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