‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 16 sur 297 · S. Alhan., ad Orlh.f p · texte numérisé non relu

S. Alhan., ad Orlh.f p

52 ATHANASÉ A ROME.

d'hui... et ce que j'ai à vous dire. II n'y avaîl alors qu'un seul lévile outragé et une seule femme violée... Aujourd'hui, c'est l'Église entière qui est en proie à la violence... A la vue des membres d'une femme, toutes les tribus s'émurent : vous avez maintenant sous les yeux les membres de l'Église déchirée... Je vous conjure donc d'être touchés comme si ce n'était pas nous seulement, mais vous tous qu'une telle injure fût venue frapper... Les canons et In foi de l'Église sont en danger. Elles ne sont pas d'hier, ces règles sacrées qui président au gouvernement de nos églises : nos pères nous les ont transmises par une sainte et salutaire tradition. Elle n'a pas pris naissance aujourd'hui, la foi que nous professons, mais elle est descendue jusqu'à nous du Sauveur même, par l'intermédiaire de ses disciples. Laisserez-vousdonc périr entre vos mains ce quia été conservé dans nos églfses depuis les temps les plus anciens 1 ? » — Suivait un récit animé el exact des scènes violentes qui

avaient accompagné la prise de possession de Grégoire.

Une si éclatante manifestation contre un acte aceon;-

pli au nom de l'empereur, était à elle seule un fait de rébellion après lequel les jours d'Athanase n'eussent plus élé en sûreté çn Égypte. Aussi, ne comptait-il pas y demeurer. Le plus grand secret protégea sa fuite. Sans qu'on sache quel itinéraire il suivit, ni où il parvint à s'embarquer, il était de retour à Rome dès les premiers

i. S. Athan., ad Orth., p. 943,

jours de juin, au moment où la capitale attendait la réunion du concile que le pape y avait convoqué1.

Tout était là bien différent. L'Occident seul s'était rendu à l'appel de Jules, et Àthanase ne comptait que des amis parmi les cinquante et quelques évéques qui se réunirent dans l'église que dirigeait le prêtre Viton, un des légats du pape à Nicée. Le procès qu'on fit à l'évèque d'Alexandrie ne fut guère que pour la forme. L'absence suspecte des Eusébiens qui ne voulaient pas comparaître à une réunion qu'ils avaient eux-mêmes provoquée ; la lettre des évêques d'Egypte ; le témoignage verbal des prêtres et des diacres de cette contrée ; par-dessus tout, la'présence d' Athanase, le calme de son

visage, le parfum de sainteté qui émanait de sa personne : tout concourait à le justifier. D'une voix commune il fut reçu dans la communion de l'Église, dont il n'était en réalité jamais sorti. Le bénéfice de la même réhabilitation fut étendu à d'autres prélats bannis comme lui de /eurs sièges par les évêques du concile de Tyr, au

1 . Cette date de juin $41 pour le concile de Rome est déterminée par Tillemont {Hist. eccL, saint Jules pape, note 4), de la manière suivante : Le concile de Rome ne se tint qu'après le concile d'Antioche, lequel est indiqué par Athanase et par Socrate pour le commencement de 341. Mais il se tint immédiatement après, puisque les députés Hpide et Philoxène, qui ne quittèrent Antiocbe que pendant le concile de cette vilie,arri7èrent encore pendant le concile de Rome. C'est donc au printemps de S41 qu'il faut placer ce dernier concile. A la vérité, saint Jules, dans sa lettre insérée dans S. Athan., Apol., p. 774, dit qne ces députés furent retenus jusqu'en janvier ({owwapico) ; mais à la place de (avcu*pCw on peut bien lire ûxmou, juin, et alors on arrive à U date fixée par Tillemont.

nombre desquels figurent Paul de Constantinople et aussi ; Marcel d'Ancyre qui parvint, non sans qu'on exigeât de lui quelques excuses, à se laver du reproche de Sabellianisme *.

Pendant que ces procédures suivaient leurs cours, les nouvelles d'Orient se succédaient rapidement. On appre- . nait chaque jour, par le récit des fagitifs,quelque nouvelle vexation exercée en Égypte contre les amis d'Alhanase. Enfin, les députés du pape même, Elpide et Philoxène, revinrent, raconlant tout ce qui s'était passé à Àntioche et les vaines instances qu'ils avaient faites auprès des Eusébiens pour obtenir qu'ils vinssent à Rome, au rendezvous sollicité par eux-mêmes. On sut aussi qu'ils avaient rapporté une lettre des principaux membres de la réunion d' Antioche, adressée au pape. On éprouvait la plus vive curiosité d'en connaître le contenu. Mai9, pendant plusieurs jours, Jules garda le silence. Il attendait s il ne viendrait point de la même part quelques marques de repentir ou quelques nouvelles plus favorables. Enfin, les bruits devenant de jour en jour plus fâcheux, il ne put résister plus longtemps aux demandas qui lui étaient faites, et, au milieu du scandale universel, il donna lecture de la lettre qu'il avait reçue 2. Cette épitre, dernier

i. S. Athan., Apol., p. 7*0, 739, 745, 751 ; Ad. Sol., p. 818. — Soc., h, 15. — Soz., m, 8. — S. Épiph., Hœr., lxxii. D'après un texte de Sévère, et une lettre de saint Basile, il y a lieu de croire que Marcel retomba encore dans ses erreurs et fut exclu de la communion par Athanas- lu même. Bar., Ann. eccL, 347, § 60 et Cl*

S. S. Alhau., Apol,, p. 740.

clW-d'œuvrc de l'art cPEusèbe, doucereuse dans la forme et insolente au fond, n'avait pour but que de décliner la compétence et la suprématie du siège de Rome. Mais telle était, cependant , à cette époque, l'incontestable autorité de la primauté romaine, que les rédacteurs de la lettre n'osaient l'attaquer tout à fait de Iront. Jls convenaient que l'église de Rome jouissait d'un privilège reconnu, comme l'école des Apôtres et la métropole de toute piété 1 . Mais, pourtant, ajoutaient-ils. il ne fout point oublier que c'est d'Orient qu'est partie la prédication de l'Évangile; et doit-on mesurer la dignité des êvêques à la grandeur de leur siège? — Pourquoi Jules leur avait-il écrit seul, et en son propre nom? Pourquoi ne pas recevoir comme valables tout de suite; les décrets du concile de Tyr qui avaient déposé Athanase el Marcel d' Ancyre? Les décrets d'un concile ne devaient-ils pas être regardés comme immuables? Athanase et Marcel étaient désormais en dehors de lacommunion de l'Église : ceux qui restaient avec eux s'exposaient au môme sort. Et Ton faisait entendre assez nettement au pape qu'on ne l'exceptait point de cette menace5. L'indignation qu'éprouva le concile en voyant ainsi

I. Rohrbacher, Hi$i. de t Église, t. vi, p. 193, croit voir dans les expressions employées par les Eusébiens, au sujet du siège de Rome, des équivoques ironiques. Le texte ne nous parait pas se prêter à cette interprétation. MOhler, Hist. de saint Athanase, 1. 1, p. Î6C, partage l'opiûion de Robrbacher.

1. Soc., Icc. cit. — Soz., loc. cit. — S. Athan., Apol., p. 740-754. — C'est de la lettre du pape qu'on peut induiie le contenu de celle a laqueUe il répond.

de simples évôques braver ouvertement le successeur de saint Pierre, fut extrême. On pressa unanimement Jules de réprimer, par une réponse sévère, cet insupportable orgueil. Il le fit, en effet, dans une pièce qu'Àthanase nous a conservée tout entière, et où respire, jusque dans l'extrême modération du langage, la

fermeté d'un homme sûr de son droit.

« J'ai lu, dit le pontife, la lettre que vous m'avez envoyée par mes prêtres Elpide et Philoxène, et j'en suis resté surpris. Je m'étonne que, moi vous ayant écrit en toute charité et en droilure de conscience, vous répondiez avec un esprit de contention et sur un ton qui ne convient pas. Votre lettre témoigne de l'orgueil et de l'arrogance de ceux qui l'ont écrite... Et je ne sais à quoi vous pensez lorsque vous vous comportez de manière à nous faire croire que même vos paroles de respect à notre égard n'ont pour but que de vous jouer de nous. » Le pape consentait ensuite à discuter l'un après l'autre tous les griefs des Eusébiens. II leur rappelait qu'en convoquant un concile h Rome, il n'avait fait que se rendre aux vœux de leurs députés. Il leur avait écrit seul , il est vrai , et en son nom , mais toutes les églises d'Occident et d'Italie étaient derrière lui, et il portait la parole pour elles. Il n'avait point admis sans discussion les décrets du concile qui avait déposé Athanase et Marcel ; mais fallait-il tenir plus de compte de la réunion de quelques évêques à Tyr, que du grand concile de Nicée où tout le monde chrétien réuni avait

condamné le schisme d' A ri us? Et cependant les Ariens ' fl'elaient-ils pas rentrés aujourd'hui dans la communion de toute l'Asie? — Quelle valeur, d'ailleurs, pouvait avoir une sentence portée non-seulement contre toutes tes formes de la justice, mais contre toutes les règles de VfcgUse? c Si ces évêques étaient coupables, comme vous le dites, ajoutait-il en terminant, il fallait les juger suivant les canons; il fallait nous écrire à tous, afin que tous, nous eussions à décider ce qui était juste. C'étaient des évêques qui souffraient , et leurs églises ne soul point des églises ordinaires, mais celles même que les apôtres ont fondées. Et puisqu'il s'agissait du siège d'Alexandrie, pourquoi ne nous avez-vous pas écrit? Ne saviez-vous pas que c'est la coutume en pareil cas de nous écrire premièrement , afin que ce soit d'ici que vous vienne la décision? Si donc l'évêque de celte ville était tombé en suspicion, il fallait écrire à l'église d'ici'.»

Cette lettre fut sur-le-champ expédiée en Orient, et le concile de Rome, n'ayant plus d'autre affaire, songea h se dissoudre. On ne pouvait se dissimuler cependant ce qu'il y avait de hardi à braver aussi ouvertement la volonté de l'empereur Constance, dont le concours était publiquement acquis aux prélats d'Antioche. Pour ne

1. S. Atuan., Apol.,?. 739-7M. — Le lecteur se rappellera s ir,s Joute que le siège d'Alexandrie étant patriarcal, relevait de Rome directement- Cette phrase a été invoquée, et avec raison, comme un des plus fort* témoignages de la primauté romaine.

pas rester tout à fait désarmé devant sa colère, et se ménager un protecteur en cas de besoin, les évêques réunis autour de Jules eurent naturellement la pensée de recourir à l'autre Auguste, le maître de l'Occident, qui jusqu'ici paraissait s'être peu mêlé de débats ecclésiastiques. Constant était en Gaule, où des invasions de tribus franques lui donnaient beaucoup d'occupation1. On lui fit parler par Maxime, évêque de Trêves, qui portait à Athanase une affection devenue tout à fait intime durant le premier exil de ce grand homme, et par Osius de Cordoue, qui passait par les Gaules en s'en retournant dans son diocèse. Le pape Jules, luimême, crut devoir écrire une lettre détaillée pour expliquer à Constant ce qui avait été fait à l'égard des évêques d'Alexandrie et de Constantinople. Il était à craindre, en effet, qu'imbu des notions confuses que les représentants du pouvoir civil se faisaient encore au sujet de la constitution ecclésiastique, Constant ne trouvât étrange qu'on fftt intervenu à Rome dans une querelle qui ne regardait que des sujets de son frère2.

Autant qu'on en peut juger à travers les appréciations contradictoires des divers historiens , Constant était d'une nature simple, un peu grossière, sans portée d'esprit, mais sans malice. Dans l'héritage des qualités paternelles, tandis que Constance semblait avoir! pris pour sa part (tout en n'en reproduisant qu'une image

1. Soc, u, 20. — Soz., ni, 6. — Liban., Or. in, p. Î38. — S. Jér., Chron. — 2. S. Ilil., Fragm., p. 1295. — Soi., m, 10.

très-d/Taiblie) la science politique, l'art militaire et l'éloquence, Constant n'avait recueilli qu'une grande bra- Foure et une honorable droiture de cœur. 11 était d'ailleurs ami du plaisir ; on le soupçonnait des plus graves désordres de mœurs : accusation d'autant plus facile à accréditer que, fiancé du vivant de son père h la fille encore enfant du ministre Ablave, il lui avait fidèlement tenu parole malgré sa disgrâce; et, en attendant qu'elle fût en âge d être mariée, il restait célibataire dans une jeunesse déjà mûre. Une grande faiblesse de caractère qui le livrait à d'imprudents conseillers; des besoins d'argent et des goùls de dépense qui le rendaient à la fois avide et prodigue, faisaient de lui, au fond, un fort médiocre souverain. Mais il avait une foi

très-solide, bien que peu éclairée, et il en donnait fréquemment des preuves en distribuant des largesses aux églises et des faveurs aux chrétiens. C'est ainsi qu'Eunape nous raconte qu'il avait fait venir d'Athènes un sophiste chrétien célèbre, du nom de Proœrèse, qu'il faisait manger à sa table et à qui, par une disposition singulière, il avait donné le titre de général avec une grosse pension *.

Il avait eu indirectement quelques relations avec Athanase, qui, sur sa demande, avait rédigé pour lui un

i. Aurc l. Vict., dê Cœs., 41. — [d., Epit., 41. — Zos., u, 42. — Ectr., x, 9. — Liban., Oi\, 3, p. 121. — 3. Athan., Ad. Sol , p. 85C; Apol.% p. 678 et 679. — Amm. Marc, rx, 11 — Eunap., Vit. soph.t Paris, 1849, p. 494.

petit catalogue et une sorte d'abrégé des livres de l'Écriture. Mais, pressé de prendre parti dans la cause qui partageait le monde chrétien, il éprouva le désir de faire plus ample connaissance avec le principal accusé et de s'entretenir avec lui. Il ne put guère donner suite à cette pensée avant la fin de Tannée 342, parce que ce ne fut qu'à cette époque qu'il put terminer la guerre des Francs par une paix dont les conditions ne paraissent pas avoir été bien satisfaisantes pour l'honneur rompin f. De retour alors à Milan, il manda Athanase auprès de lui 1 . D Cet ordre surprit et ne contenta que médiocrement 1 evèquo proscrit : sujet de Constance, et aussi éloigné de la rébellion que de la bassesse, Athanase éprouvait quelque scrupule à recourir contre son souverain à l'ap^ pui d'une influence étrangère. II savait d'ailleurs qu'il est aisé de blesser l'orgueil des princes, mais qu'il est peu sûr de se fier 5 leurs paroles. En sollicitant l'intervention de Constant, il offensait mortellement le maître de l'Orient, avec qui tout évêque d'Alexandrie était destiné à entretenir des relations journalières, et il n'était

i. A. D. 3iî. - Indictio. xv. - u. c. 1093. -Constantius m et Constans u. Coss.

• *. Soc. - Soz. - Liban. - S. Jér., loc. ci*. - Nous mettons ici » entrevue de Constant et d'Alhanase, que Tillemont rejetait plus loin. Cette entrevue précéda immédiatement le concile de Sardique. I Or on verra tout à l'heure les raisons qui, de concert avec les chronoi logistes modernes, nous font avancer jusqu'en 343 la réunion de ce concile. Athanase (ApoL p. «75) dit qu'il s'était écoulé trois ans entre son arrivée à Rome et l'appel de Constant. En mettant cette arrivée en 339, comme nous l'avons fait, on se trouve porté à la fin de 312.

ATHANASE A ROME. 6t

nullement certain que la bienveillance de l'un des monarques fût d'aussi longue durée que la rancune de l'autre. Aussi, bien que reçu à la cour de Constant avec une faveur marquée, il demeura fidèle à sa prudence accoutumée, et se tint sur une adroite réserve. Il ne laissa pas échapper une seule plainte contre Constjpce; et, se doutant que toutes ses démarches étaient épiées et faussement rapportées à la cour d'Antioche, il prit d'avance la précaution de ne jamais s'entretenir avec l'empereur qu'en présence de témoins qui pouvaient entendre toutes ses paroles et en déposer au besoin. Celte prévoyance ne prévint pas la calomnie, mais lui préparait les moyens de la réfuter1.

Le souvenir du grand Constantin était le moyen principal que les catholiques employaient pour agir sur l'esprit de son jeune fils. Rien n'était plus propre à lui suggérer la pensée de suivre cet illustre exemple, en prenant lui-même l'initiative d'un concile universel pour compléter l'œuvre de Nicée. Chacune des deux grandes fractions de l'Église venait en quelque sorte de se prononcer dans des sens différents, quoique en se disant l'une et l'autre fidèles au symbole qu'elles avaienturrêté en commun. Le moyen le plus simple de les faire accorder semblait être de les mettre en présence et de les faire délibérer ensemble. C'est dans cette vue que Constant se décida à écrire à son frère pour

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