I. Amm. Marc, xxi
elle-même la destinée de son rival. Plus il avançait, en effet, plus sa confiance en ses dieux secrets, justifiée par la fortune, s'accroissait et se manifestait hautement. Enfin , quand il se sentit maître de tout l'Occident, quand de toutes parts des députations de Macédoine, de Grèce , d'Italie , vinrent lui offrir les hommages des provinces soumises, ou les vœux de celles qui l'attendaient comme un libérateur, il prit son parti et jeta le masque. Dans les régions qu'il parcourait, beaucoup de temples avaient été fermés et dévastés : il permit de les rouvrir et encouragea même à les orner de nouvelles offrandes. Ce n'était encore que de la tolérance. Ce fut bientôt de l'apostasie. 11 parut dans les temples rouverts et sacrifia une hécatombe*. On prétend que dans la nuit qui précéda celte manifestation solennelle, pour rompre à jamais avec le Dieu qu'il quittait, il voulut effacer de son front le sceau du baptême ; et qu'il se soumit à l'étrange cérémonie d'initiation connue sous le nom de Taurobole que le culte de Mithra avait popularisée dans l'empire. L'initié couché tout de son long dans une fosse recouverte d'un tamis, recevait sur ses membres mis à nu le sang d'une victime immolée. «Julien, dit saint Grégoire, voulut laver dans ce bain horrible ses mains qu'il croyait
1. Liban., Or., lo, p. 288. — Soc., m, 1. — Le silence d'Ammien Marcellin sur ce fait important est plus que singulier. Il faut pourtant bien le placer ici, puisqu'à Vienne, au commencement de 361, Julien avait fait encore ses dévotions chrétiennes et que sa lettre 4 Maxime, datée d'illyrie, parle de ses sacrifices publics aux dieux.
souillées pour avoir louché le sacrifice non sanglant par lequel nous participons à la passion du Christ. » Le même saint Grégoire affirme encore qu'en ouvrant les entrailles de la première victime qui fut sacrifiée, on y trouva très-clairement figurée l'image d'une croix environnée d'une espèce de cercle et de couronne. Et comme tous les assistants regardaient avec effroi le symbole du Christ ainsi surmonté de celui de l'empire: « vous n'y entendez rien/dit le maître de l'impiété (c'està-diresans doute Julien lui-même) : ce cercle signifie que les chrétiens sont pris de toutes parts et ne peuvent plus nous échapper. » Voilà, dit le saint docteur, le prodige qu'on m'a raconté; s'il est faux, que le vent l'emporte1. Chose étrange, cette défection si longtemps méditée, ajournée, redoutée, ne parait avoir causé autour de Julien ni indignation, ni surprise : ses historiens mêmes en ont à peine gardé la trace. Toute sa personne respirait le paganisme depuis tant d'années ! Puis on était si fatigué de querelles religieuses; les esprits, au milieu de tant de luttes, étaient devenus si incertains et si dégoûtés; les courtisans, les fonctionnaires, étaient si accoutumés à suivre en fait de dogme tous les caprices du maître, et à ne considérer la religion que comme un moyen d'intrigue et d'ambition : tant de chrétiens de commande, que Constantin et Constance avaient faits à leur fantaisie, étaient si prêts à vendre leur apostasie au même prix que leur conversion! Parmi les chrétiens
i. S. Grég. Naz. Or., nr, 5t, 54.
sincères (ils étaient nombreux dans l'armée) , l'horreur ^ du joug tyrannique de Constance était extrême ; et, par i: celte disposition naturelle qui fait toujours oublier le mal passé pour ne penser qu'au mal présent, un maître étranger à l'Église leur paraissait peut-être moins à craindre qu'un chrétien qui voulait en être le tyran. Ils espéraient beaucoup de la douceur de l'esprit de Julien ; et, au pis aller, ils redoutaient moins encore d'être persécutés qu'asservis. L'événement se passa donc sans bruit, tout le monde s'entendant par instinct pour n'y pas donner trop d'éclat. S'il y eut des protestations, elles furent silencieuses : s'il y eut des murmures, ils circulèrent à voix basse ; et Julien pouvait écrire à son ancien maître. Maxime, avec un transport d'enthousiasme :
«Vous méritez entre tous de savoir que nous avons des marques sensibles et nombreuses de la protection des .dieux... Aussi les adorons-nous sans crainte et à visage découvert. La masse de l'armée qui nous environne partage notre piété : nous sacrifions publiquement. Nous avons offert aux dieux de nombreuses hécatombes, en reconnaissance de leurs bienfaits. Ces dieux me demandent de vivre saintement autant que je le puis, et je leur obéis d'un cœur empressé, Ils me promettent de
grands fruits de mes peines, si j'agis avec diligence » Ce n'était pas la seule lettre qu'il écrivit dans ces sentiments. Tandis qu'il s'établissait à Naisse avec tout l'appareil d'un souverain, rendant (a justice, réparant, souvent
i. Jal., Ep. xxxyiii, p. 415.
avec trop do précipitation et de rigueur, les torts de l'administration de Constance, il se mit aussi en devoir de répondre par des morceaux d'éloquence aux hommages qu'on lui envoyait de toutes parts. II écrivit aux plus grandes cités de l'empire, pour incriminer Constance et justifier sa propre élévation. Il ne s'attendait pas sans doute à trouver un juge bien sévère dans ce public de l'empire accoutumé depuis si longtemps aux entreprises des ambitieux et aux rivalités des prétendants, et qui n'était pas difficile en fait de légitimité ; mais il lui importait de mettre d'accord l'audace de son entreprise avec le type abstrait de justice et d'impassibilité stoïque qui convenait à un philosophe couronné. Se posant , comme le modèle du sage, devant la postérité et devant les déclamateurs de toutes les écoles, il lui importait de faire comprendre comment il pouvait concilier ce caractère avec la prétention à l'empire , et l'ardeur qu'il mettait à venger ses injures 4.
Ces pièces d'éloquence, dont une seule nous est parvenue, furent très-diversement accueillies. A Rome l'envoi réussit très-mal : on trouva que le philosophe s'était oublié, et que l'invective contre Constance, qui s'étendait môme à la mémoire de Constantin, passait la mesure. Quand le préfet Tertullien donna lecture de la lettre en plein sénat, il y eut un soulèvement général : « Montrez plus de respect, lui cria-t-on, pour celui qui vous
i. Liban., Or. 10, p. 180. — Zos., m, 10.
a fait ce que vous êtes. » D'où venait cette lueur d'indépendance dans un corps asservi ? Était-ce seulement un élan de reconnaissance pour les bontés que, quatre ans auparavant, Constance avait témoignées à la capitale du monde? Quelque dépit, on peut le supposer, se mêlait à ce sentiment honorable. Rome étailblessée de voir que ce jeune homme, qui voulait restaurer l'empire et le culte des dieux, ne fût pas venu tout d'abord se retremper chez elle aux traditions nationales : elle sentait en lui le Grec plus que le Romain , un lettré antiquaire plutôt qu'un fils du vieux monde latin. Ses héros.on le voyait, étaient au Parthénon, au Portique, à l'Académie, partout, excepté au Capitole. La république, du sein de sa tombe, regardait donc avec indifférence les dernières luttes de la philosophie. Julien, informé de cette mauvaise grâce, n'en prit point d'humeur : au contraire, comme il sut en même temps que le blé manquait à la capitale, et qu'on y était menacé de la disette, il prit avec un soin tout particulier de sages mesures pour assurer la subsistance du peuple romain. Il donna la •place de Tertullien à un sénateur, païen de distinction, Symmaque , très-versé dans la rhétorique , en même temps qu'il accordait le gouvernement de la grande Pannonic à l'historien Aurèle-Victor. Le gouvernement des théologiens finissait, et faisait place à celui des lettrés1. # Aussi ce fut à la capitale des lettres qu'il adressa son