‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 221 sur 297 · S. Ang., Conf.% vut, 2, C · texte numérisé non relu

S. Ang., Conf.% vut, 2, C

la faculté dérisoire que Julien leur laissait encore. Peutêtre aussi ceux d'entr'eux qui se présentèrent aux auditoires païens furent-ils reçus de manière à ne pouvoir honorablement y reparaître. En tout cas, toute communauté d'études cessa promplement par le fait; et, malgré les termes formels de l'édit de Julien , l'opinion s'accrédita qu'il était interdit non-seulement aux maîtres chrétiens, d'enseigner, mais même aux élèves chrétiens, d apprendre. Cette supposition a passé dans le récit de plusieurs historiens qui attribuent ainsi à la volonté de l'empereur un effet qu'il aurait dû prévoir, mais qu'il n'avait nul motif de désirer \

1. Amm. Marc., xxii, 10; xxv, 4, et voir les commentaires sur ces deirx passages. — Soc, m, 16. — Soz., v, 18. — Théod., m, 8. — Ru Au, i, st. — S. Grég. Nai., Or. iv, 5, 6, 100-105. — S. Aug., Conf., yui, 5; De civ. Dci, xvm, 52. — P. Orose, vu, 80. — Presque tous ces auteurs, à l'exception d'Aminien Marcellin, affirment que la prohibition s'étendit, non- seulement aux maîtres, pour les empêcher d'enseigner, mais aux élèves, pour les empêcher d'apprendre. Socrate, Sozoraènc, Rnfin s'expriment sur ce point en termes positifs. Il y a donc eu là ma* line à une discussion très-vive entre les érudits, et généralement les historiens ecclésiastiques inclinent à penser que l'interdiction de Julien fut absolue. Je ne puis partager cette opinion, que le texte de l'édit et le témoignage d'Ammien Marcellin me semblent contredire formellement. Et >mmien Marcellin ici n'est pas suspect, car il est impossible de porter sur la conduite de Julien, en cette occasion, un blàrru plus sévère que celui que cet historien émet. Maintenant, il est trèsnaturel de supposer qu'après une mesure qui mettait dans toutes les villes d'écoles les deux religions en présence, la fréquentation des écoles païennes par des élèves chrétiens devint, par le fait, impossible, et probablement les parents chrétiens qui consentaient à envoyer leurs enfants à des cours païens, quand renseignement profane avait pour correctif un autre en sens opposé, s'en abstinrent, du moment où l'erreur seule eut droit de parler. Le résultat fut donc le même que si les jeunes gens avaient été bannis des écoles, et cela suffit pour

Le résultat de la mesure prise n'en était pas moins d'interdire éux familles chrétiennes tout accès pour leurs enfants dans les rangs élevés de la société, car les belles-lettres étaient l'entrée nécessaire de toutes les fonctions, et les priver de ces hautes connaissances c'était les marquer au front d'un stigmate d'humiliation. Il y avait eu des persécutions plus rudes, aucune peut-être n'avait été plus blessante. Le trait n'était pas mortel, mais laissait dans la plaie le venin le plus âcre. Personne ne ressentit plus vivement l'injure que les anciens compagnons d'études de Julien, à qui, à vrai dire, l 'édit était adressé , et qui pouvaient s'y reconnaître à chaque parole. Grégoire surtout eu fut navré : bien longtemps encore après, il ne pouvait s'en taire, et à l'abondance indignée de ses invectives on reconnaissait ce qu'il avait souffert. « De quel droit, s'écriait-il, cet homme, cet amant de la Grèce et de l'éloquence, prétend-il que le grec lui appartient , à lui et à ses Dieux?... De quel droit nous interdit-il la parole que le Verbe de Dieu a placée entre les hommes comme un» lien , pour rendre leur vie douce, humaine, sociable?... Parce que le grec a été parlé par des auteurs païens , est-ce une raison pour nous l'interdire! Ne sonl-ce point les Égyptiens et les Hébreux, leurs sages mattres, qui ont inventé l'usage des lettres, et les Eubéens le, calcul? Qu'arriverait-il donc si les Égyptiens, les Phéniciens et les Eubéens

expliquer l'assertion des historiens et déterminer le sens des phrases vagues et générales dont se sert S. Grégoire de Naziaiue.

allaient réclamer pour eux seuls toutes ces découvertes? Ne faudrait-il pas les leur céder d'après ces nouveaux principes, et faut-il nous priver de toutes ces choses?... Tu es en armes, ô guerrier courageux... mais ces armes, d'où te viennent-elles? N'est-ce pas des Cyclopes, qui ont inventé l'art de forger le fer?... Tu es revêtu de la pourpre, vas-tu la rendre aux Tyriens qui ont su, les premiers, la découvrir 1 ? »

Ces malédictions, dont l'écho lui revenait de toutes paris, irritaient Julien sans l'ébranler. A chaque instance nouvelle qui était faite auprès de lui pour lui représenter l'injustice ou l'imprudence de sa conduite : « Non, disait-il, l'éloquence, c'est notre affaire: gardez votre ignorance et votre rusticité; votre philosophie n'a qu'on mot : Croyez ! Contentez-vous de croire , et cessez de vouloir connaître. »

Chose étrange , il semble qu'il y ait eu aussi de3 chrétiens (en petit nombre, à la vérité, et à qui les maîtres de l'Église ne laissaient pas prendre le verbe haut), qui tout bas s'applaudissaient des' violences de Julien et professaient la même opinion que lui sur les bornes où devaient être renfermées les sciences chrétiennes. Ces héritiers des étroites doctrines des Tqtien et des Tertullien ne voyaient pas, à ce qu'il parait, sans plaisir, enlever aux mains des chrétiens

1. S. Grég. Naz., Or. iy, 105, 108, passim. Nous ne nous sommes point astreint ici à une traduction exacte, cherchant seulement dans les écrits postérieurs de Grégoire la trace des sentiments qu'il éprouva.

les livres profanes des maîtres grecs, et fermer devant eux les portes des écoles d'éloquence et de dialectique. Ils craignaient pour les âmes élues la contagion de la

sources, impures à leurs yeux, d'où l'hérésie avait plus d'une fois découlé, fussent tout d'un coup détournées du champ de la foi. Pour eux une foi naïve, ignorante, dédaigneuse de la sagesse humaine , la foi des premiers et obscurs disciples des Apôtres, était l'état idéal et parfait d'une âme fidèle. Ils redoutaient la foi savante dont la haute société chrétienne , plus récemment convertie , avait contracté l'habitude et sentait vivement le besoin. C'est à ces esprits exaltés que l'historien Socrate, parvenu à ce point de son récit , croit devoir répondre en quelques termes graves et sensés. II rappelle, en peu de mots, que la philosophie des Grecs avait su par ses propres forces atteindre jusqu'à la connaissance de Dieu,

que saint Paul a cité leurs poètes, qu'il a toujours été permis, dans la guerre , de battue l'ennemi par ses propres armes, et il conclut que les chrétiens d'alors eurent raison de résister de toute leur puissance aux exclusions humiliantes que Julien voulait leur imposer 1 .

Le sage historien avait raison. Ni Julien , ni les chrétiens de peu de foi qui entraient , par un scrupule déplacé, dans la conspiration de sa haine, ne comprenaient les vues de la Providence et les secrets de l'ave*

i. Soc.f ni, 16.

nir. Quoique étrangères aux débuis du christianisme, les sciences et les lettres avaient désormais acquis droit de bourgeoisie dans son sein ; les motifs qui les en avaient si longtemps bannies avaient cessé de prévaloir. Devant une nature déchue et un monde corrupteur, qui avaient abusé de tousjes dons du créateur, Jésus-Christ avait dù apparaître seul, faible, nu, pour faire éclater la force divine dans l'infirmité humaine. Le Verbe de Dieu était descendu dans son royaume, et les siens ne Savaient pas reçu. Ni cette philosophie, émanation de la raison divine, ni cette poésie, pâle reflet de la lumière incréée, écho affaibli des concerts célestes, n'avaient reconnu dans l'humble enfant de Bethléem, leur maître et leur roi. Longtemps elles avaient refusé de l'entendre, et pour châtier leur rébellion, Dieu les avait prises et tenues captives dans le filet des pêcheurs ignorants de Génésareth. Mais celte révolte de la créature devait cesser i\ son tour : le jour élait venu où le génie de l'homme, dompté et soumis, faisait hommage de toutes ses conquêtes à la vérité éternelle. Toute science , désormais, quels que fussent son nom , sa date et sa patrie , appartenait à Jésus-Christ par droit de conquête , aussi bien qu'à Dieu par droit de création. II n'était permis à aucun homme de l'en priver , ni à l'Église de s'en dessaisir.

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