‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 220 sur 297 · S. Grég. N.ai., Or. vu · texte numérisé non relu

S. Grég. N.ai., Or. vu

imitateurs du pécheur Pierre et du Galiléen Paul, avaient-ils le droit de si bien penser, de si bien parler ? Où avaient-ils appris à changer ainsi leur langue barbare contre la langue des Muses? A Athènes, sous la protection de Minerve. Quel scandale de voir les Dieux eux-mêmes pfêter à leurs ennemis tes armes qui servaient à détruire leurs autels 1 ? »

Julien roula longtemps ces amères pensées dans son esprit. La prudence du souverain et l'amour-propre de l'homme de lettres, la modération du philosophe et la sincère indignation du fanatique, se livraient en lui de grands combats. La colère l'emporta enfin et troubla pour jamais la perspicacité naturelle de son sens politique. 11 forma le dessein étrange de réserver la science, comme un monopole, pour ses Dieux, et d'interdire aux chrétiens, à défaut de la lumière du jour, celle de l'intelligence. 11 fit le premier et timide essai de ce système perfide dans deux lois datées des premiers jours de mai, par lesquelles, en renouvelant les privilèges anciens des artistes et des médecins, il confiait exclusivement aux curies des grandes villes le droit de nommer aux fonctions de professeurs, sous réserve de l'approbation impériale, et interdisait l'enseignement à tout autre qu'aux maîtres officiels2. Puis, peu confiant

1. Théod., m, 8. -Tourlet, dans sa traduction des Œuvres de Julien, donne le texte d'une lettre extraite d'un écrivain du vi« siècle, où Julien s'emporte contre Diodore de Tarse, qui avait, dit-il, été s'exercer à Athènes pour apprendre à combattre les Dieux, (t. m, p. 358.)

î. Cod. Thcod., xiu , t. 3, l. 4,5.

encore dans le choix des curies, dont beaucoup étaient infectées de christianisme, il leva quelques jours après tout à fait le masque , et un matin on put lire sur les murailles de Constantinople ces paroles étranges et embarrassées, tout imbues du fiel de la vanité littéraire .

« rappelle une saine doctrine, non celle qui consiste en un heureux choix de paroles et dans l'harmonie d'une belle langue, mais celle qui maintient l'àme dans une bonne disposition et lui donne une notion juste sur ce qui est bien ou mal, beau ou laid. Celui donc qui enseigne une chose à ses disciples pendant qu'il en pense une autre, celui-là est aussi éloigné de faire un bon maître qu'un honnête homme. Si cette différence de la parole et de la pensée ne porte que sur un objet de peu d'importance, le mal existe toujours, quoique dans une faible mesure. Mais s'il s'agit de choses tout à fait grandes, et qu'un homme, sur de tels sujets, enseigne autrement qu'il ne pense, n'est-ce pas là faire de l'enseignement un trafic, et non un commerce honnête, mais une fraude criminelle ? Car, en enseignant ainsi les choses qu'ils méprisent, de tels hommes attirent, par de trompeuses amorces et de fausses louanges, ceux à qui ils veulent plus tard communiquer leurs propres vices. Tous ceux donc qui veulent faire profession d'enseigner doivent être d'abord irréprochables dans leurs mœurs, et se garder de mettre en avant des opinions qui s'écartent des croyances populaires; mais ceux-là surtout doi-

vent se montrer tels» qui enseignent Tari de discourir aux jeunes gens, et qui les guident dans l'interprétation des livres anciens : soit rhéteurs, soit grammairiens; pl us que tous, les sophistes ; car ces derniers veulent être professeurs, non-seulement de langage, mais de bonnes mœurs, et ils disent que la philosophie qui enseigne à diriger la chose publique fait partie de leur art. Que cela soit vrai ou non, n'en discutons pas pour le moment. Je les loue de si nobles prétentions, mais je les louerais surtout s'ils ne trompaient pas le public, et ne se démentaient pas eux-mêmes en apprenant à ceux qui les écoutent le contraire de leurs vraies opinions. Que voisje, en effet? Homère, Démosthène, Hérodote,Thucydide, Isocrate ne reconnaissent-ils pas tous que les Dieux sont les pères et les guides de toutes sciences? Ne se croyaientils pas tous consacrés, les uns à Mercure, les autres aux Muses? N'est-il donc pas absurde de voir que ceux-là même qui interprètent les livres de ces grands hommes insultent les Dieux qu'ils ont honorés? Je trouve celle conduite insensée , non cependant que je veuille contraindre ceux qui la tiennent à changer de sentiment ; mais je leur donne le choix , ou de ne plus enseigner ce qu'ils réprouvent, ou, s'ils persistent à enseigner, de convenir alors eux-mêmes et de redire à leurs disciples que ni Homère, ni Hésiode, ni les autres écrivains qu'ils interprètent, ne sont coupables d'impiété , de démence ou d'erreur, comme on les en accuse. Car enfin ils vivent des œuvres de

ces écrivains : c'est leur gagne-pain \ et c'est se reconnaître soi-même pour les plus avares des hommes, que d'enseigner, pour quelques drachmes, ce qu'on croit êlre le mensonge. À la vérité, jusqu'aujourd'hui il y avait plus d'une raison pour ne pas fréquenter les temples des dieux : une crainte partout répandue pouvait servir d'excuse pour altérer les vraies notions de la divinité. Mais puisque enfin les Dieux nous ont rendu la liberté, il me paraît absurde que des hommes enseignent ce qu'ils ne tiennent pas pour vrai. S'ils reconnaissent quelque sagesse dans ceux dont ils Interprètent les œuvres, qu'ils s'étudient d'abord à imiter leur piété envers les dieux. Que si vous pensez, au contraire, que toutes ces opinions sont fausses, allez alors aux églises des Galiléens, et interprétez Matthieu et Luc. C'est là que vous apprendrez à vous abstenir des choses sacrées. Quant à moi, je désire que vous régénériez, comme vousdiles, vos oreilles et votre langue par ces leçons divines dont, s'il plait a Dieu, je ne m'écarterai jamais, ni moi, ni ceux qui m'aiment. Voilà donc la loi que j'établis pour les professeurs et pour les maîtres. Quant aux jeunes gens qui veulent suivre les cours, je ne les en empêche* pas, car il ne serait point juste d'écarter du bon chemin ceux qui ne savent encore dans quelle voie ils veulent marcher, et de les retenir de force dans les coutumes de leurs parents. II serait juste, au contraire, de les traiter comme des insensés, et de les guérir même malgré eux. Mais nous avons pardonné à tous cette malice, et il

vaut encore mieux, je crois, éclairer que punir les insensés1. »

Tel était cet édit étrange, et que , pour la gloire de son héros, Ammien Marcellin aurait voulu couvrir d'un' éternel silence. Malgré rembarras du langage et les prudentes réserves qui en limitaient la portée, le coup était inattendu et eut un grand retentissement. Il n'y eut pas une ville d'études et d'écoles qui n'entrât tout d'un coup en rumeur. Partout il y avait des professeurs chrétiens ; qu'allaient-ils faire? Et les élèves chréliens se condamneraient-ils à n'entendre et à ne suivre qu'un enseignement consacré désormais sans contradiction à l'erreur? L'incertitude ne fut pas longue. A très-peu d'exceptions près, toutes les chaires chrétiennes se fermèrent d'elles-mêmes. Ce fut l'occasion des scènes les plus touchantes. Apollinaire à Laodicée, Proaerèse à Athènes, durent faire leurs adieux à leurs auditoires, au milieu des larmes de toute la jeunesse. Proœrèse avait élé un des maîtres de Julien , qui lui conservait un reste d'affection. On lui lit proposer de l'excepter de la mesure générale, ou du moins, de fermer les yeux sur sa désobéissance. Il refusa énergiquement et dut con-

1. Ep. xlu, p. 422. Nous avons placé cet édit, dont la date est ocertaine, à cette époque de la vie de Julien, contrairement à la chronologie, du reste si ingénieuse, de M. Desjardins, qui le range parmi les actes de Julien à Antioche. Notre motif est qu'il y a une corrélation naturelle entre cette loi et ceUe du code Tlîéodosien que nous venons de citer et qui est du mois de mai ; corrélation si évidente que Valois a môme cru que les deux pièces n'en devaient faire qu'une. (Commentaire sur Amm. Marc., xxn, 10.)

damner au silence une voix brillante que toute l'Asie et tout Athènes écoutait depuis vingt ans avec admiration 1 . A Rome, un sacriGce plus grand encore émut vivement toute la ville. C'était la démission de Marius Victorinus, vieillard vénérable, longtemps païen, chrétien d'hier, mais qui enseignait depuis plus de quarante années, n avait été le maître de tous les sénateurs et de tous les grands de la ville. Ses anciens élèves professaient pour lui un véritable culte, et lui avaient fait élever, à leurs frais, une statue sur la place publique. Victorinus était arrivé à la foi, des ténèbres les plus épaisses d'un paganisme fanatique , par une longue et secrète étude. La lecture assidue des Écritures avait fini par toucher son cœur; mais, pendant de longues années, il avait gardé, renfermé en lui-même, le secret de sa conversion. La crainte du dédain des sages, la honte de se démentir « arrêtaient sur ses lèvres la profession de foi prête à s'échapper. « Je vous dis que je suis chrétien , disait-il à tous ceux de ses amis qui rougissaient de sa timidité, bien que je n'aille pas à votre église. Sont-ce les murailles qui font les chrétiens? » Enfin un jour, nul n'étant prévenu, et personne ne s'y attendant, Victorinus avait paru à l'église, venant s'asseoir humblement aux instructions des catéchumènes. Puis , quand vint la fête où les postulants du baptême récitaient très-haut et d'un lieu élevé la profession de la foi chrétienne et la confession de

t. Soc., m, 1«. — Soi., y, 18. — Eunap., Vit. Soph. Proœresius, p. Mx 493. — Jal., Ep. il, p. »78.

leurs péchés, les clercs appelèrent Victorinus, au milieu <Tune attente universelle. Un murmure de curiosité s'éleva quand on vit le célèbre vieillard monter les degrés de l'estrade, revêtu de la robe blanche, comme un humble enfant. Il attendit que le silence fût rétabli, puis il proféra ses aveux, de cette voix si bien connue, qui arracha ce jour-là aux spectateurs, non les applaudissements dont elle avait été tant de fois couverte, mais les larmes d'une silencieuse admiration.

Ces impressions étaient à peine effacées, quand tomba dans la ville l'ordonnance de Julien. Chacun se demanda aussitôt quel parti Yictorinus allait prendre. On sut bientôt que sa résolution était arrêtée, et que cette épreuve cruelle n'avait pas été au-dessus de sa foi naissante. Sommé de choisir entre sa vieille renommée et sa croyance nouvelle, il répondit, sans se troubler, que de grand cœur il abandonnerait l'école où il enseignait à bien parler, plutôt que d'être infidèle à la grâce qui sait rendre éloquente la langue même des petits enfants1.

De telles scènes, chaque jour renouvelées au milieu d'une émotion croissante, portaient au comble l'irritation publique. Les rapports que la paix avait établis entre les familles se trouvaient tout à coup violemment rompus. Les jeunes chrétiens, s'empressant de partager le dévouement de leurs maîtres, dédaignèrent de profiter de

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