‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 234 sur 297 · Jul., Ep. a et xixti, p · texte numérisé non relu

Jul., Ep. a et xixti, p

les imaginations : tous les regards étaient tournés, non plus du côté du port, d'où arrivaient les ordres de l'empereur, mais du côté du Nil , d'où pouvait être signalée a tout instant la barque qui devait ramener Athanase. L'usurpateur mort, en effet, et le terrain déblayé parla justice divine et la violence populaire, Athanase n'avait plus de raison de rester caché ; le désert le rendait enfin au jour; il avait reparu; il allait venir; d'heure en heure on s'attendait à le revoir. Alexandrie se remplit d'une foule chaque jour grossissante, qui accourait de tous les points de TÉgypte pour se rassasier de la vue de cet homme dont la vie avait surpassé, par l'héroïsme de la foi, toutes les merveilles de la fable *.

Lorsqu'on sut qu'il approchait (ce dut être vers le milieu d'août), toute la ville se porta d'un élan à sa rencontre. Il avait pris terre à une journée environ d'Alexandrie, et s'acheminait monté sur un âne. «Tous allaient au-devant de lui, dit son panégyriste, partagés par sexes, par âges, par professions ; car c'est ainsi que se rangent les habitants de cette ville pour décerner un hommage public. Ils débordaient comme un fleuve. lTn poète eût dit que c'était le Nil avec ses flots d'or qui font naître les moissons, le Nil rebroussant d'Alexandrie vers Chérée. Laissez-moi jouir un moment de ce récit. . . Ne m'arrachez point au spectacle d'une telle fête. Il était monté (souffrez que je le dise sans être acce^ de folie), comme le Christ, sur le poulain d'une ânessc

i. S. Grég. Naz., Or. xu, 27. — Soc., m, îv, — Soi., v, 7.

Les rameaux verls, les tapisseries bigarrées de dessins de fleurs aux coloris divers, le reçoivent jonchés sous ses pas. Ici seulement la richesse et la magnificence étaient à la fois sans égales et comptées pour rien. Il y avait là encore une image de l'entrée du Christ, dans les concerts de voix et les chœurs de danse qui précédaient, sauf que ce n'était pas seulement une multitude d'enfants le saluant de leurs cris, mais toutes les langues semblables ou diverses, rivalisant d'acclamations. J'oublie les applaudissements sans nombre, les profusions d'encens, les fêtes nocturnes, la ville tout éclatante de lumières, les banquets publics et privés, et tout ce que font les grandes cités pour signaler leur allégresse, prodigué celle fois avec excès et au delà de toute croyance. C'est ainsi, c'est au milieu d'une telle pompe, que cet homme admirable prend possession de sa ville 1 . »

Seul maître de ses sens au milieu de cette multitude enivrée, Àthanase jetait sur elle des regards d'une tristesse inquiète. Sous l'unanimité de l'enthousiasme, quel chaos, quel mélange de tous les sentiments, attesté par la variété des langues et la bigarrure des costumes ! Il y avait dans cette foule des chrétiens de toutes les sectes, de toutes les nuances, rapprochés un moment par la crainte d'un péril commun ; et, à côté d'eux, des païens qui saluaient comme un libérateur le successeur et l'ennemi de Georges ! Et lui-même, échappé à moitié mort

1. S. Grég. Naz., Or. xxj, 29. Ce passage a été traduit par; M. Villemain, Revue contemporaine, 80 novembre 1852.

aux fureurs d'un empereur chrétien, il rentrait en triomphe à la face et par la grâce du jeune et ardent adorateur des Dieux ! Quel jeu du sort ! Quel fruit bizarre de la complexité des passions humaines! En rentrant dans ce monde chrétien, à la fois déchiré ou dedans et menacé au dehors, une profonde compassion le saisit, et son âme, à peine refroidie du feu delà lutte, n'éprouva plus qu'un seul sentiment, la soif de rendre la paix à ses frères et l'union aux églises.

Sans perdre un jour, il se mit à l'œuvre, et Julien, de son côté, à qui les élans d'une ovation spontanée, si différente de ses triomphes officiels, avaient déjà dft faire éprouver une amère jalousie, ne larda pas à s'apercevoir qu'Athanase reconquis, c'était la vie rentrée dans l'Église et sa vigueur ressuscitée. Deux ou trois résol ulions prises sur-le-champ, avec un mélange de sagesse et d'énergie où on reconnaissait la main d'un grand homme, vinrent lui apprendre à n'en pas douter que l'Orient chrétien avait désormais recouvré son chef, et que toutes les espérances que l'idolâtrie avait pu fonder sur les dissidences intérieures de la foi étaient des chimères auxquelles il fallait renoncer sans re.lour

L'unique préoccupation d'Athanase, en effet, dès le lendemain de son arrivée, fut de faire cesser les restes des divisions du schisme, de réparer les brèches de la citadelle de l'Église, pour présenter au paganisme renaissant une ligne de défense inexpugnable. Il poussa dans cette vue l'esprit de conciliation jusqu'aux ex-

trêmes limites de l'orthodoxie. A Alexandrie, sa tâche ne présentait pas d'insurmontables difficultés; il put l'accomplir en grande partie par l'ascendant unique de ses vertus et par les ressources de son habileté. Le souvenir des crimes et des violences de Georges lui donnait une popularité qu'il sut employer et accroître. Ce proscrit qu'on avait vu partir naguère, fier, inflexible, bravant les puissants du regard et intimidant les faibles, on le vit reparaître, doux, aimable, le sourire sur les lèvres, ouvrant sa porte et ses bras à tous, et pressé, comme le bon pasteur de l'Évangile, d'aller chercher les brebis égarées sur ses épaules. Pas une parole qui montrât le moindre ressentiment, ou même le moindre souvenir de ses injures, ne s'échappa de ses lèvres : on eût dit qu'il avait oublié le nom de ses offenseurs et perdu la mémoire de ses souffrances. Il cherchait les Ariens les plus connus pour s'entretenir et discuter avec eux : quand ils craignaient de paraître à son palais, il leur écrivait pour les appeler, et entrait volontiers dans de longues conférences sur les points débattus. Il avait été, dit saint Grégoire, comme un diamant pour ceux qui le frappaient; il fut comme un aimant pour ses frères divisés. Le succès fut rapide : dans cette cité ardente et mobile , l'hérésie reculait et semblait disparaître par enchantement ; et à peine quelques obstinés osèrent-ils se réunir dans une chapelle obscure pour donner à Georges un successeur inconnu1.

1. S. Grég. Nax., Or. xxi, 80, ai, M. — Soc., m, iv. — Soi., y, 7. iv. 17

Hors de l'Égypte, les passions, quoique apaisées déjà par les préoccupations d'un péril nouveau, étaient cependant plus tenaces, et les divisions plus profondes; et ce n'étaient pas toujours les hérétiques qui opposaient le plus de résistance à une réunion désirable. Une bonne partie des semi-Ariens, au contraire, déjà ébranlés dans les derniers temps du règne de Constance, éclairés

maintenant par les conséquences de leur faiblesse, et

craignant les retours de la justice divine, souhaitaient ardemment qu'on leur facilitât le retour dans le <c'm de la foi de Nicée : mais ils ne trouvaient pas chez les orthodoxes, enorgueillis de leur constance et aigris par l'adversité, une disposition également bienveillante à les accueillir. On leur imposait des conditions de pénitence humiliantes; on refusait de reconnaître leurs évêques -, enfin on poursuivait sans prudence, en face de la guerre étrangère allumée, les représailles de la guerre civile. Le principal instigateur de ces rigueurs intempestives était le courageux mais rude Lucifer de Cagliari, caractère entier et esprit sans finesse, qui ne comprenait aucune distinction et n'admettait aucun tempérament. Pour comble d'imprudence , c'était à Antioche, sous les yeux mêmes de Julien, à portée de ses railleries et de ses intrigues, que les dissentiments étaient encore poursuivis avec la plus déraisonnable vivacité. Dans celte grande ville, en effet, un groupe de chrétiens irréprochables, qui s'étaient tenus à l'écart du gros de l'église pendant trente années, y avaient con-

tracté dans cet élat de lutlc constante des habitudes d'exclusion systématique. Ils se refusaient obstinément, malgré l'urgence des circonstances, h reconnaître pour leur évêque Mélèce, prélat d'une foi pure, mais qui avait faibli un instant, et dont le grand tort à leurs yeux était d'avoir accepté la succession d'un prédécesseur schismatique4.

Averti deccslutles imprudenlcs, qui se poursuivaient sous les traits mêmes de l'ennemi de la fui, Athanase résolut hardiment d'y mettre un terme. Il convoqua dans un concile, à Alexandrie, tous les évèques de sa province avec les principaux des diocèses voisins, et,, entre autres, Lucifer lui-même ainsi que son compagnon d'infortune, Eusôbe de Yerccil, qui était aussi resté en Orient malgré la permission de retour accordée par Julien. Lucifer pressentit le but do la convocation et se refusa à s'y rendre : il se fit représenter seulement par un de ses diacres. Etisèbe, animé d'un meilleur esprit, vint avec empressement. Hilaire de Poitiers, rentré en Gaule depuis deux ans, était trop élaigné pour qu'on songeât à le mander; mais ce fut l'inspiration de sa foi conciliante qui dicta les résolutions de la réunion d'Alexandrie*.

Les sages décrets de cette réunion, qui durent voir le • jour dans le courant du mois de septembre, ne furent en

1. Voir, pour l'origine de la séparation des orthodoies à Antiocue, i'« partie de cette histoire, t. n, p. 300, 301. — Rnfin, //<>*. ecc/., i, 27. . — Soc, m, 6. — Théod., ni, 2. — S. Athan., ad Antioch.-, p. 574 el saiv.

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