S. Jér., Vit. Rilar
sion. Devançant tous les autres, Us trouvèrent Atbanase qui faisait paisiblement ses préparatifs de départ. Il les reçut avec tendresse, et déposa en leur présence, au fond d'une cachette creusée dans la muraille d'une église, le précieux dépôt dont ils étaient porteurs. Quant aux ennemis d'Hilarion , leur recherche fut vaine. Averti de leur approche, l'anachorète s'était dérobé à leur poursuite, quittant , non sans regret et sans larmes, le voisinage de la cellule autrefois habitée par Antoine, et dont il ne pouvait plus s'arracher, « Voilà, disait-il en la parcourant, le lieu où il avait accoutumé de chanter des psaumes; voici où il priait d'ordinaire, voici où il se reposait. Là, lui-même a planté cette vigne; lui-même a creusé avec beaucoup de peine ce réservoir pour son jardin; voici la bêche dont il se servait pour labourer la terre. » Puis il s'étendait sur la couche du saint et la couvrait de ses baisers. Il partit à temps pour échapper à ses ennemis, et alla se cacher plus avant dans le désert
Quant à l'officier de Julien, quand il arriva, il put croire sa commission exécutée sans son concours. Atbanase, en effet, toujours prêt à temps sans jamais se presser , était parti quelques jours avant la venue du messager qui devait lui apporter les derniers ordres de l'empereur. Ce quatrième départ pour un quatrième exil ne s'accomplit pas, .comme le précédent, dans
l. S. Jér., Vit. Mlar. — RuÛn, u, 28.
l'ombre et le mystère. Pendant que les Juifs et les païens de la ville, excités par la présence de l'agent de l'empereur, se livraient à de grandes violences et mettaient le feu à l'église principale qui portait le nom de Césarée, le proscrit prenait publiquement congé de tous ses amis, comme un homme qui partirait pour un voyage de quelques jours. « Ne vous troublez pas, leur disait-il, cette bourrasque ne vient que d'une petite nuée qui passe; attendez un peu, et ce sera fini. » Une embarcation élait préparée sur le Nil; il y prit place en plein jour, et remonta, à force de rames, du côté de la Thébaïde.
Le comte fut un peu déconcerté en apprenant cette sortie si prompte et si publique, et, pour pouvoir au moins attester à Julien qu'il avait vu de ses yeux Texéculion de Tordre impérial , il se mit à la suite du voyageur. Les historiens Socrate et Théodoret ne font pas difficulté d'affirmer qu'il avait pour dessein secret de se saisir de la personne du prélat et de le faire mourir. Aucun ordre pareil ne se trouve dans aucun document écrit de Julien, mais il n'est nullement impossible, qu'en bon courtisan, et sûr de ne pas déplaire, l'officier se fût donné à lui-même un supplément d'instructions. Quoi qu'il en soit, comme il remontait le fleuve, il aperçut sur la rive un groupe d'hommes qui descendaient du côté d'Alexandrie : « N'avez-vous point vu passer Athanase et sa suite , leur dit-il , et sommes-nous près de les atteindre? — Ils ne sont guère loin de vous, dit un des
hommes en se détachant du groupe. Nous les avons vus près d'ici, et ils ne peuvent pas être bien loin. » Le comte poursuivit sa route sur cette indication ; mais, ne trouvant rien, et n'atteignant personne, il se découragea et retourna sur ses pas. L'homme qui lui avait parlé n'était autre qu'Alhanase lui-même qui s'était fait débarquer à une certaine distance de la ville et rentrait hardiment dans Alexandrie, décidé à y demeurer caché jusqu'à ce que la petite nuée qui obscurcissait le ciel fût dissipée*.
Les contemporains, en rapportant cette confiance d'Àthanase, qui devait être sitôt justifiée par l'événement, n'hésitent point à l'attribuer à une révélation prophétique, naturelle à supposer chez un nouvel Élie, si longtemps nourri par l'ange de Dieu dans le désert. Mais si Alhanase eût été à Anlioche auprès de Julien , et admis à sa cour, il n'aurait pas eu besoin d'être inspiré par le Saint-Esprit. Un peu de sagacité humaine lui aurait suffi pour prévoir l'avenir qui était réservé à la plus insensée des tentatives. Engagé dans l'entreprise impossible d'ar-
i. Théod., m, 9. — Soz ., v, 15. — Soc., m, 14. — Rufln, i, 34. — Nolite, filii, conturbari, quia nubecola est et cito pertransit. — Ceux qui ne trouveraient pas cette 'petite anecdote digne de la franchise de S. Athanase, sont libres de la laisser au compte de ces historiens dont la critique n'est pas toujours très-éclairée. — La chronologie des lettres pascales, p. 14, dit qu'Athanase, dans cet exil, se réfugia àThèbes: mais un peu plus haut, le môme document affirme, contre toute Tenté, qu'il se cacha dans Alexandrie pendant sa troisième proscription. Il n'y a rien de si aisé à comprendre que la confusion des détails, dans une suite de persécutions semblables par leur caractère, quoique diflé rentes par leurs motifs.
rêter le flot de la grâce divine et de remonter le cours de la raison humaine, Julien voyait chaque jour l'obstacle grossir devant lui. En moins d'un an, il avait dû passer de la persuasion à la ruse, et de la ruse à la force. Rentré maintenant dans la voie des persécuteurs vulgaires, il s'avançait sur les pas des Dioclétien et des Décius. Aveuglé, isolé, secrètement raillé par les complaisants qui le flattaient, et tout exalté d'un zèle farouche qui ne rencontrait d'écho que dans les rangs d'une populace avide de sang, nul frein ne le retenait plus sur la penle, et l'abîme était au bout.
Conlenu cependant par un reste de prudence et par sa longue habitude de dissimulation, il ne fit point encore d'édit général de persécution; mais il s'appliqua sans relâche, avec un incroyable esprit de chicane et de tracasserie, à mettre à tout instant les chrétiens dans l'alternative ou d'abjurer leur foi, ou de renoncer aux plus simples jouissances de la vie civile. A l'aide de l'immense pouvoir que l'empire concentrait entre ses mains, il serra autour d'eux les mailles d'un réseau de fer. A Constantinople, il ne leur avait interdit que l'enseignement; à Antioche, la prohibition fut étendue à toutes les fonctions publiques. « L'intérêt de l'État, disait-il, exige que les coupables soient punis de mort. Je ne puis donc confler le glaive à ceux à qui leur loi interdit d'en faire usage. » « Il ne faut pas, écrivait-il, poursuivre les Galiléens contre le droit et la justice, mais il faut toujours leur préférer les hommes pieux. » A partir de ce moment, il
n'y eut plus un seul chrétien admis dans aucun office important. La solde du fonctionnaire étant l'unique gagne-pain d'une nuée d'employés , c'était réduire à la misère toute une classe de chrétiens d'un seul coup. Mais ce n'était rien encore : la persécution s'étendit à tous les détails de la vie privée. Partout où s'élevait une statue de l'empereur, c'est-à-dire à presque tous les coins de rue des grandes villes, on en consacra une autre à côté à Vénus ou à Sérapis. Saluait-on l'une, on paraissait saluer aussi l'autre. Il fallait donc, en se promenant, faire acte de rébellion ou d'idolâtrie. Quelquefois, pour rendre le piège tout à-fait inévitable, c'était l'empereur lui-même qui était peint sous les insignes de Mars ou d'Apollon, du dieu de la guerre ou du dieu des beaux- . arls. Les monnaies étaient surchargées des symboles de l'idolâtrie. A la source de la grande fontaine qui arrosait les rues d'Antioche, un autel fut établi, et Tonde fut solennellement consacrée à toutes les divinités de l'Olympe. On aspergea ensuite de celte eau lustrale tous les marchés, toutes les denrées, le pain, les fruits, les herbes, les viandes , et Julien songea avec un malin plaisir que nul chrétien ne pourrait plus ni manger ni boire , sans se souiller au contact des idoles 1 .
Rien n'était plus étranger à l'esprit de la foi chrétienne que d'attribuer aux objets matériels une vertu ipagique et malfaisante. Il n'y eut pas un prêtre, par
i. Soc., m, 13. — Soz., v, 18. — Théod., ni, 15.
conséquent , qui n'encourageât lés fidèles à braver cette vexation et à user sans scrupule, comme dit l'Apôtre, des aliments mis devant eux. Mais les populations, bien que chrétiennes, étaient loin de comprendre encore l'esprit de l'Évangile. Elles transportaient dans leur foi nouvelle bien des habitudes superstitieuses de leurs pères, et quand elles avaient mangé d'une viande ou bu d'une eau consacrée aux idoles, elles se croyaient souillées et perdues. Leur irritation fut donc très-grande. D'autres griefs encore vinrent l'accroître. A la porte des temples, dont les autels fumaient nuit et jour, on distribuait aux soldats les viandes, encore toutes chaudes, des sacrifices, dont l'armée se nourrissait. C'étaient d'excellents mets , car Julien choisissait pour la table des Dieux les animaux et les oiseaux de l'espèce la plus rare : les soldats s'en gorgeaient tout à leur aise dans de véritables orgies, et quand ils rentraient, le soir, à moitié ivres, ils forçaient les passants à les prendre sur leurs épaules pour les rapporter à leurs casernes. Les Pétulants et les Celtes surtout, les favoris de Julien, ses vieux camarades de Gaule, se livraient sans ménagement à ces excès , compensation inespérée des longues privations qu'ils avaient souffertes. Mais les soldais chrétiens étaient fort scandalisés. « Cette vie est insupportable, s'écriaient-ils. Bientôt nous ne pourrons respirer, car l'atmosphère est toute pleine de vapeurs empoisonnées. » On rapporta à l'empereur ces paroles séditieuses, et on lui signala en particulier deux cou-
pables : c'étaient deux jeunes gens , nommés Juventin et Maximin. Il les fit venir, prit connaissance luimême de leur délit , les fit fouetter de verges et les retint plusieurs jours en prison. Comme ils refusaient de faire aucune soumission, il les livra enfin aux bourreaux, et on les mit à mort de nuit dans une basse-fosse. Le même sort fut réservé, peu de jours après, à deux autres soldats, Bonose et Maximilien, porte -drapeau dans une compagnie récemment arrivée en Orient, qui s'étaient refusés à faire disparaître la croix de leur étendard. « Nous sommes chrétiens, répétaient-ils jusqu'en présence des bourreaux, et nous n'oublierons point ce que nous avons promis au grand Constantin le jour que nous reçûmes le baptême avec lui, à Aschiron, près de Nicomédie. » Et comme toutes ces exécutions se faisaient en secret, pour ne pas exciter de troubles, le bruit se répandit bientôt qu'on massacrait des chrétiens pendant la nuit, et que les flots ensanglantés de l'Oronte entraînaient chaque matin vers la mer des monceaux de cadavres1.
Par ces violences, qu'il essayait de couvrir encore d'une ombre de justice, et qu'il rougissait de produire au grand jour, Julien donnait aux chrétiens à la fois la mesure de sa haine et de son impuissance. L'une et l'autre apparurent bien plus nettement encore dans un
1. Ànim. Marc, xxn, 12. — Tnéod., m. 15. — S. Jfcan Chrys.7 w»
Juventinum et Maximinum martyres, t. n, p. 690 et suiv. Actes du
martyre de S. Bonose dans la collection de Dom Ruinait.
grave incident qui acheva de l'exaspérer. Il y avait aux portes d'Antioche une bourgade ou, pour mieux parler, un faubourg qui portait le nom de Daphné. C'était là, disaient les habitants, que la nymphe aimée d'Apollon avait échappé aux embrassements du dieu en prenant la forme de l'arbre qui, en grec, portait encore son nom (£a<pv7), laurier); et bien que cet honneur fût disputé par beaucoup d'autres contrées, la tradition était assez accréditée en Orient pour avoir fait la renommée d'un temple élevé sur le lieu même de la métamorphose prétendue. On y admirait une magnifique statue d'Apollon, tenant sa lyre d'une main, et de l'autre une coupe d'or, d'un travail exquis qui la faisait comparer au Jupiter de Phidias. Un paysage délicieux, une riche forêt de cyprès qui s'élevait tout auprès, et où jamais le soleil ne pénétrait, une source pure, qu'on nommait la fontaine de Castalie, et dont les ondes passaient pour communiquer à ceux qui les buvaient une vertu prophétique, de vastes pelouses émaillées de fleurs, achevaient de faire de Daphné la promenade favorite des citoyens d'Antioche. La petite ville n'avait même pas autant perdu qu'on pouvait le croire, au changement de religion de la grande cité. Car, si le temple était maintenant délaissé et dégradé, si la fontaine même était tarie ou bouchée, si Ton ne venait plus chercher a l'ombre de la forêt des rendez-vous amoureux, en revanche le césar Gallus avait fait élever dans cet endroit même, avec beaucoup de pompe, le tombeau de saint Babylas, évêque d'Antioche, martyrisé
sous Décius. Ce lieu , autrefois témoin de bien des scènes voluptueuses, se trouvait ainsi sanctifié, et la piété nouvelle des habitants prenait encore un chemin frayé par leurs anciennes habitudes1.
Julien ne pouvait manquer de visiter cet endroit célèbre, objet de tous les pèlerinages de dévotion ou de curiosité ; mais il n'avait nulle intention de rendre hommage à saint Babylas. Il choisit au contraire le jour de la fêle d'Apollon, et se rendit droit au temple avec de grands sentiments de piété, et se préparant à assister à d'antiques et curieuses cérémonies. Il se représentait déjà en imagination, nous avoue^t-il lui-même, les victimes , les libations , les chœurs de musique et les enfants vêtus de robes blanches. Il n'avait prévenu personne de sa venue, croyant que pour une telle fête la précaution était inutile, et qu'une si grande ville ne pouvait manquer de se mettre en frais pour un si grand dieu. 11 fut donc fort surpris de trouver le lempie vide; point de cierges allumés , point de prêtres en costume , point de victime préparée. Ne pouvant en croire ses yeux : « Ils sont quelque part, disait-il, là dehors, et ils altendent que le souverain pontife donne le signal. » A force de chercher, on finit par trouver enfin un seul prêtre, à qui on enjoignit de commencer le sacrifice. « Quelle victime avez-vous? lui demanda
1. Soz.t v, 19. — Amm. Marc., xxii, 12, 13. — Liban., de Dapnn. Apoll. fano, p. 185. — Rufllï, î, 35, 38. — Soc., ut, 18, 19. — Théod., v m, 10,11.
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Julien. Qu'est-ce que la ville vous a envoyé? — J'ai un oison dans ma basse-cour , répondit le pauvre prêtre, et je l'offre volontiers. Mais, quant à la ville, elle ne m'a rien envoyé du tout. » Force fut de se contenter du prêtre et de Toison. Lp sacrifice commença , mais l'officiant ne trouva pour l'aider qu'un de ses enfants, qui s'y prêtait de très-mauvaise grâce, et à peine la cérémonie était-elle achevée que le père s'aperçut que son fils s'était sauvé. Le petit homme était chrétien depuis plusieurs jours, sans en rien dire, converti par une diaconesse du voisinage, et ni menaces ni coups ne purent le décider à reprendre son service dans le temple d'Apollon f.
Julien rentra tout irrité dans Antioche, et mandant le sénat de la ville, lui adressa des remontrances trèssévères sur àon avarice et sa négligence. « Un bourg des extrémités du Pont, dit -il, ferait les choses avec plus de libéralité que vous qui possédez d'immenses territoires. » Puis, voulant réparer plus efficacement le scandale, il se mit activement à l'œuvre pour rendre au temple son ancienne splendeur. Toujours avi^e d'ailleurs de pénétrer l'avenir, où ses regards ne plongeaient qu'avec inquiétude, il était pressé de rendre la parole à l'oracle de Castalie, se flattant de recevoir ses premières
i. Jul., Mis., p. 96, 97. — Théod., m, 14. — Le temple de Dapbné ayant été brûlé au moment de sa restauration, l'incident rapporté par Théodoret ne Deut s'Être passé au'à la première visite de Julien.
confidences. Mais, pour que le dieu parlât en liberté, il fallait qu'on le délivrât du méchant voisinage d'un mort qui l'importunait. Libanius, du moins, l'affirme gravement, et c'était d'ailleurs une croyance générale parmi les païens, que les oracles ne voulaient jamais parier devant les impies : manière ingénieuse d'expliquer pourquoi les dieux -étaient devenus si muets depuis que la piété envers eux était si rare. Ordre fut donc donné aux chrétiens d'exhumer sans délai les os de leur martyr, pour faire place nette devant le temple. Ils s'empressèrent d'obéir, et dès qu'ils eurent enlevé le corps, les prêtres païens se mirent en devoir de faire les cérémonies de la purification, suivant le rite adopté par les Athéniens dans un cas pareil, à Délos, et dont Thucydide avait laissé une description détaillée \
Pendant qu'ils étaient à l'œuvre, ils entendirent des chants dont le son ne dut leur plaire que médiocrement. C'étaient les chrétiens s'en retournant à la ville, chargés de leur précieux fardeau et entonnant à pleine voix, tantôt en chœur, tantôt en partie, le verset du psaume 90 : « Que ceux-là soient couverts de confusion, qui adorent des statues et se confient dans des simulacres. Dieux des nations, courbez-vous devant le S igneur. » Les populations des hameaux voisins accouraient; les passants s'agenouillaient, ou s'empressaient pour toucher les reliques du saint. Julien se trouvait ainsi avoir
t. Soz. — Amm. Marc. — Liban. — Soc. — Théod., loc. cit.
prganisé, sans s'en douter, une procession chrétienne à travers les campagnes et les rues d'Antioche. Tout irrité d'êlre pris pour dupe, il se promit bien d'effacer peu de jours après cette pompe improvisée, par le faste qu'il déploierait h l'inauguration du temple restauré. Un grand sacriBce était préparé, et déjà on avait rassemblé tous les bœufs et tous les moutons nécessaires pour une hécatombe. Déjà même Julien avait passé plusieurs heures en prière aux pieds de la statue du dieu, les couvrant de ses baisers; tout était prêt pour la fête. Malheureusement une nuit le feu prit au temple, et le lendemain il ne restait plus que quelques pans de murailles et quelques fûts de colonnes.
La colère de l'empereur ne connut alors plus de bornes; il ne douta pas un instant que les chrétiens ne fussent les auteurs de l'incendie. Les chrétiens ne doutèrent pas davantage que le feu du ciel ne fût tombé sur le temple pour venger le sacrilège; et personne, dans cette excitation générale, ne songea à l'explication peutêtre plus simple qu'Ammien Marcellin nous offre. Il remarque que la veille un philosophe de la cour de Julien, nommé Asclépiade, avait pénétré avec lui dans le temple, pour offrir à l'idole l'hommage d'une petite statue d'argent, et y avait laissé son offrande environnée, suivant l'usage, de cierges allumés. Les poutres du temple étaient vieilles et desséchées ; une étincelle avait pu suffire pour y mettre le feu. Quoi qu'il en soit, on s'empara de la personne des chrétiens qui s'étaient
fait remarquer par leur zèle le jour de la procession des restes de saint Babylas, et on les mil à la question pour Beur faire avouer leur crime. On étendit même le supplice aux prêtres du temple qu'on pouvait croire, sinon complices du méfait , au moins en mesure d'en Caire connaître les auteurs. Le préfet Sallusle (ce n'était pas l'ami de Julien, mais le même qui était déjà intervenu en faveur de Marc d'Àréthuse), chargé d'exécuter cette commission , ne s'y prêtait qu'avec répugnance. « Prenez garde, disait-il à l'empereur, vous allez faire des martyrs ; c'est tout ce que les chrétiens désirent, i Il avait raison. La torture dura deux séances et n'arracha aucun aveu ni aucun renseignement, pas mêmeaui prêtres païens. Un jeune homme, nommé Théodore, fut livré deux fois, depuis le matin jusqu'à quatre heures du soir, à des bourreaux qui lui déchiraient les côtés avec des ongles de fer, et le dos avec des coups de fouet. Il ne cessa pas un instant de chanter le fameux verset du psaume qui avait si fort contrarié Julien. Sallusle, frappé d'admiration, retourna auprès de l'empereur, et lui représenta de nouveau le tort qu'il faisait à sa cause en donnant ainsi des héros à célébrer à ses adversaires. Julien se rendit enfin à celte raison, et permit qu'on relâchât Théodore, « Ces chrétiens, dit-il avec impatience, volent au martyre comme les abeilles à la ruche. » Le confesseur quitta le chevalet avec regret. Pendant tout le supplice, il avait vu à ses côtés, disaitil, un jeune homme assis qui lui essuyait sa sueur avec
un linge blanc et lui jetait de l'eau fraîche pour le ranimer; et la douceur de cette vision était telle qu'elle effaçait tous ses tourments !.
On ne pouvait pourtant laisser l'injure du dieu tout à fait impunie. Libanius, pour le consoler, avait bien fait * en son honneur une déclamation ou, comme on disait, une monodie sur le déplorable événement, où il invitait Apollon à se montrer contre ses nouveaux ennemis tel qu'il avait paru autrefois au camp des Grecs, quand Chrysès l'invoquait sur les bords retentissants de la mer de Troie. 11 rte demandait pas mieux que de redire sa pièce d'éloquence à tout venant, mais lui seul pouvait trouver cette réparation suffisante. À defaut de victimes vivantes, Julien résolut d'exercer ses représailles sur la pierre et le bois des temples chrétiens. Il ordonna que la grande église d'Anlioche fut fermée, démolie, et que toutes ses richesses fissent retour au trésor public. Il confia l'exécution de sa commission à son oncle mater-
nel, le comte Julien, aidé du comte des largesses sacrées et du comte du domaine privé, Félix et Elpidius, l'un et l'autre jadis chrétiens et convertis par la toute-puissante éloquence du maître. Le comte Julien était dans le même cas : il avait été chrétien, au moins de bouche; mais il entrait maintenant avec passion dans les desseins de son neveu.
1. Soz. — Rufln. — Soc. — Théod., loc. cit. — S. Jean Chrys., t. n, p. C92. — Ainm. Marc, xxu, 13 : « Ad id usque iuij eraUnem ira prc~ vexit ut quœstiones agitari juberet solito acriores. » Cet aveu d'un historien païen confirme tous les récits des chrétiens.
L* ordre de l'empereur fut accompli sans difficultés. La grande église était au pouvoir des Ariens qui n'essayèrent pas de la défendre. On s'empara de tous les ornements et de tous les ustensiles sacrés qui décoraient les autels. Les trois comtes eux-mêmes, en les enlevant de leurs propres mains» se livraient aux railleries les plus indécentes, et les faisaient servir aux usages les plus impurs. « Voyez» disait Julien à Félix, en lui montrant les plats et les vases d'or donnés par Constantin et Constance, dans quelle vaisselle on sert le fils de Marie. » Puis il riait de ce dieu, prétendu toutpuissant, qui laissait ainsi profaner son temple sans le défendre.
Quand on eut fait main basse sur toute la décoration extérieure de l'église, il fallut trouver et se faire ouvrir le trésor, où étaient renfermés des objets d'un plus grand prix , ceux qui servaient seulement dans les grands jours de cérémonie. On fit chercher le trésorier de l'église, simple prêtre nommé Théodoret. Bien qu'engagé au service des Ariens, puisqu'il était resté à la grande église, Théodoret était un homme de bien, et sa foi, qui pouvait avoir été séduite par quelques subtilités théologiques, était restée vive et sincère. Il s'était signalé, sous le règne précédent, par son ardeur contre l'idolâtrie. En ce moment il était occupé à sauver les débris du pillage de l'église, et il rassemblait les chrétiens éperdus dans une petite chapelle où il célébrait le saint sacrifice et les exhortait» On le saisit et on l'amena, les
mains liées derrière le dos, devant le comte Julien*.
Le comle lui fit subir un interrogatoire, auquel Théo- Joret refusa de répondre. L'audace de l'accusé irritant le juge, il ne fut bientôt plus question cnlre eux ni du trésor, ni des richesses de l'église, mais simplement de la foi cl du martyre. Théodoret reprocha tout haut au comte de se faire l'instrument et le protecteur des démons. Julien, exaspéré, répondit en livrant son interlocuteur au bourreau pour être étendu sur un chevalet. La tension qu'on fit subir aux muscles du patient était telle qu'il paraissait, en quittant l'instrument de torture, avoir pris huit pieds de long. Tranquille cl même gai au milieu de son supplice, Théodoret continuait de lancer au comte des paroles piquantes qui le mettaient hors de lui. a Crains Dieu, lui dit enfin l'officier rappelant ses
!. Actes de S. Théodoret, Tillcmont et Baronius se sont livrés à de longues dissertations pour expliquer comment Théodoret, trésorier de l'église pendant qu'elle était au pouvoir des Ariens, et resté en communion avec des hérétiques, avait pu recevoir la qualification de saint. Us supposent qu'il y a erreur dans les textes et qu'il n'était point trésorier de la grande église d'Antiochc, mais de l'une des chapelles que possédaient les catholiques dans cette ville. Cette conjecture nous parait gratuite. Depuis le concile d'Alexandrie, il y avait eu presque partout une réconciliation entre les Ariens non obstinés et les orthodoxes; et, bien que cette réunion fût moins complète à Antioche qu'ailleurs, à cause de la résistance de Lucifer de Cagliari, on peut supposer cependant que les prêtres de la grande église d'Antioche avaient fait leur soumission. A la vérité, l'historien Théodoret fait figurer dans la scène du pillage levéque intrus des Ariens, Euzoïus, nominalement excommunié à Alexandrie; mais ce détail peut très-hien être controuvé, et Théodoret peut avoir confondu Euzoïus avec Mélèce, évèque des semi- Ariens, peu auparavant rentré dans la communion d'Athanase.