‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 245 sur 297 · Jul., Mis., p · texte numérisé non relu

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La politique impériale encourait donc ainsi peu à peu le blâme de toutes les classes. Vainement Julien, pour calmer l'irritation grossissante, accordait-il à Antioche d'importantes faveurs, comme de fortes remises d'impôts, un accroissement notable de la curie qui diminuait les charges des décurions, et la distribution équitable de vastes propriétés communales ». Aucun de ces bienfaits ne diminuait la déplaisance qu'inspirait h la mollesse licencieuse des habitants la sévérité du souverain. Bien plus, une des mesures les plus importantes qu'il prit dans l'espoir de regagner les bonnes grâces d'Antioche tourna directement contre lui-même et porta son impopularité au comble.

A mesure que l'hiver approchait, la famine s'aggravait : toutes les denrées haussaient rapidement de prix. On sait, en pareil cas, combien il est difficile de contenir et d'éclairer l'irritation d'un peuple affamé. On cria dans les rues d'Antioche contre les accapareurs de grains, exactement comme on pourrait faire aujourd'hui dans les rues d'une de nos grandes cités. Les greniers étaient pleins, disait-on, suivant l'éternel refrain que tous les siècles ont entendu. C'étaient les commerçants qui gardaient leur blé pour le vendre plus cher. Julien n'était pas un administrateur plus éclairé que beaucoup de gouvernements de nos jours, et il avait certainement appris et peut-être composé lui-même , dans ses études, des déclamations contre les spéculateurs qui profilent des

i. JulM Mts., p. 110, lit.

malheurs de leur patrie; car c'était Tua des thèmes les plus usités de la rhétorique ancienne. Il fit venir les principaux commerçants et les grands propriétaires ruraux, et, essayant sur eux l'effet de son éloquence, les engagea à modérer leurs prix et à venir en aide à leurs concitoyens dans l'indigence. Ils promirent tout ce qu'on voulut, ne firent que peu de chose, et en réalité ne pouvaient rien. Le prix du pain monta toujours. Julien se fâcha alors de ce qu'on ne lui tenait pas parole, et se vanta qu'il saurait bien nourrir son peuple. Il y a deux moyens connus dans celte occurrence, également impuissants l'un et l'autre, bien que toujours mis en pratique par les despolismes de toute nature : ce sont les approvisionnements officiels, et un tarif maximum imposé au commerce. Julien ne manqua pas d'employer l'un et l'autre, malgré les représentations de la curie de la ville, qui, éclairée par des expériences antérieures, pressentait les dangers de ces mesures. On essaya vainement de le détourner de celte tentative insensée, par l'organe de son ami Libanius, qui se vante fort d'avoir porté ce jour-là la parole et même, pour se servir de son expression, les armes au nom du sénat. « C'était un mauvais génie, s'écrie-t-il, qui avait suggéré ce conseil à l'empereur. » Il ajoute qu'il fut si hardi dans son allocution, qu'un des courtisans voulait le faire précipiter dans les flots de l'Oronle. Julien l'écouta plus patiemment, mais ne se laissa pas convaincre *.

1. Jul., A/u. — Liban, Or. 10, p. 306; De vita sua, p. 41. — Ain m.

L'effet fut celui qu'on avait prédit, et qui n'a jamais manqué. Les approvisionnements faits par ordre de l'empereur, qui ne montaient pas à moins de quatre cent vingt-deux mille mesures de blé, et ne coûtaient pas moins de vingt-huit mille pièces d'or, furent gaspillés et dévorés en peu de jours ; et le commerce, ne pouvant soutenir ni une concurrence ruineuse, ni des conditions tyranniques, cessa tout d'un coup ses opérations. Les propriétaires n'envoyèrent plus à la ville, ni blé, ni vin, ni huile. Toutes les boutiques se fermèrent, et d' une extrême cherté de vivres on passa à une disette absolue. On mit quelques commerçants en prison, mais sans réussir à tirer d'eux ce qu'ils n'avaient pas ; et Julien se trouva devenu responsable devant la population, aussi bien du mal qu'il avait causé que de celui qu'il avait promis de soulager «.

Ce fut alors un cri général : païens, chrétiens, riches, pauvres, sénateurs, marchands et ouvriers, tous à l'envi chargeaient son nom d'anathômes. C'était un feu roulant de railleries. Sa barbe inculte, sa petite taille, la saleté de son costume, la minutie de sa dévotion, tout devint matière à plaisanterie. « Voilà Tours, disait l'un sur son passage. — Non, répondait l'autre, c'est Thomme-singe, qui a de grandes épaules et de petites

Marc, xxii, M. Cet historien n'hésite pas à blâmer encore ici ttfs-sévèrement Julien : Nulla probahili ratione, dit-il, popnlaritatis amore TiUtati stndebat venalium rerum. — Soc, m, 17. — Soz., v, 19. . t. J al.— Liban. — Amm. Marc. — Soc. — Soi., /oc. cit.

jambes. — Comme il marche à grands pas! Croit-il avoir neuf coudées de long, comme les Titans Otus et Éphialte dent parle Homère ? Où va-t-il ? Il va préparer le sacrifice. — Non, c'est le boucher qui va tuer la béte ! — Il n'est pas étonnant que la viande soit si chère, quand tous les animaux passent en hécatombes. * Julien entendait tout, le visage contracté, les lèvres pâles, et courait répandre aux pieds de ses dieux, dans des prières interminables 9 la douleur et l'irritation de son âme \

Après la prière, c'était la rhétorique qui lui servait à décharger sa bile. Ce qu'il venait de raconter aux Dieux, il le conûait au papier. Dans ce duel engagé entre lui et la population entière d'une grande cité , il ne voulut être en reste ni de railleries, ni d'invectives. Antioche faisait des quolibets contre lui : il fit un pamphlet contre Antioche. Sous le litre de Misopogon (l'homme qui hait la barbe), il dépeint et déchire d'une dent mordante et venimeuse toute cette sociélé polie de l'Orient, où païens et chrétiens ne différaient souvent que de nom et se confondaient dans une recherche commune des sensualités de la vie et des raffinements du luxe. Ici le rhéteur disparait :

1. Jul. — Soc. — Soz., loc. cit. — Amm. Marc. : Ridebatur enim ut cercops, homo b revis, humeros extentans angustos et barbam prœ se ferons hirciuam, graudisque incedens tanquam Oti frater et Ephialtis, quorum proceritatem Homerus in immeosum tollit : idemque victimarius pro sacricola dicebatur, ad crebritatem hostiarum alludeutibns mollis : et culpabatur hinc opportune. — Sur le sens de quelques-unes de ces raiUeries, yoir le commentaire de Wagner, 1. 11, p. 490.

toutes les conventions de l'école sont emportées dans l'élan d'une colère parfaitement naturelle, où la vanité offensée emprunte les accents de la morale indignée. Cette œuvre de Julien est celle peut-être qui a le moins d'art et le plus d'éloquence. Quand il flagelle les vices de tout le grand monde d'Àntioche, la haine lui fait parfois trouver des traits qui ne devaient sortir ni plus justes, ni plus piquants, de la bouche de Chrysoslôme.

Diogène, d'autre part, n'aurait rien osé de plus hardi, de plus sauvage que ce début : « 11 n'y a point de loi qui défende à un homme de dire du bien ou du mal de luimême: du bien, quand je le voudrais, je n'en ai pointa dire; mais du mal, tant qu'on en voudra. Je commence par mon visage. La nature, je pense, ne lui avait donné ni beauté, ni grâce ; mais, par une maussaderie chagrine, et pour le punir sans doute de n'être pas plus beau, j'y ai ajoulé la barbe épaisse que vous voyez. La vermine s'y promène à l'aise, comme les bêtes fauves dans la forêt; cette barbe m'empêche, ou de manger avec avidité, ou de boire tout d'un trait : car je courrais risque de dévorer du poil en même temps que du pain. H ne faut pas que je me soucie ni de recevoir, ni de donner des baisers ; car une telle barbe ne permet point d'approcher les lèvres des lèvres dans un pur et doux embrassement... Vous dites qu'on pourrait tisser des cordes avec ma barbe. Je vous le permets de grand cœur, si vous pouvez toucher ses poils rudes sans blesser vos mains déli-

cates... Mais je ne me contente pas d'être barbu de la sorte , j'ai de plus la tête mal peignée ; mes cheveux sont rarement taillés; mes ongles rarement coupés; mes doigts sont tachés d'encre. Et, si vous voulez même que je vous dise ce que vous ne voyez pas, j'ai la poitrine hérissée et velue comme celle du roi des animaux, et je ne me suis jamais mis en peine de la rendre polie... Si j'avais une verrue, comme Cimon, je vous le dirais ; mais je n'en ai pas. Voici maintenant une chose que vous savez : ce n'est pas seulement mon corps qui est tel, c'est ma vie tout entière qui est austère et rude. J'ai la sottise de me bannir du théâtre : j'ai si peu de goût que je ne fais point dresser descène dans ma cour, excepté aux fêtes de la nouvelle année; et encore est-ce pour l'acquit de ma conscience, comme un paysan paie le tribut à un maître dur... J'ai toujours haï les jeux du cirque, comme les débiteurs délestent le forum où il faut payer. Je ne m'y rends que rarement aux fêles des Dieux, et je n'y passe pas ma journée, comme faisaient mon oncle et mon frère. A peine ai-je vu la sixième course, et encore sans plaisir et avec fatigue, j'ai hâte de me retirer. Voilà pour l'extérieur de ma vie. Quant au régime que je suis dans mon intérieur, sachez que je couche sur un matelas, sans couvertures ; que je ne mange même jamais à ma satiété; et que tout cela fait une manière d'être qui doit déplaire à une ville de délices comme la vôtre. Ce n'est pourtant pas pour vous seuls que j'ai adopté cette règle. C'est dès mon enfance qu'une sotlo

erreur m'a conduit à déclarer la guerre à mes appétits. Je ne permets point à mon estomac de se remplir de viandes : et il ne lui arrive jamais de se soulever pour rejeter l'excès des aliments • ... Tant que j'étais en Gaule, la rusticité des Celtes supportait de telles mœurs; mais une ville riche, fleurie, populeuse, s'en indigne h bon droit; une ville dans laquelle se trouvent des musiciens, des danseurs en si grand nombre, plus d'histrions que de citoyens, mais nul respect pour les magistrats. Dussent les hommes sans cœur en rougir, il convient à de grands courages comme les vôtres de fesliner dès le matin, de réserver la nuit à la débauche, et de faire voir, non par des discours, mais par des faits, que vous êtes au-dessus des lois... Et tu as pu croire, continue-t-il en faisant parler tous les habitants d'Antioche, ô insensé Julien, que ta grossièreté, ton inhumanité, la rudesse, pourraient s'accorder avec des gens comme nous? 0 le plus odieux et le plus importun des hommes, qui crois devoir, suivant les conseils des maîtres fameux , orner ta petite àme par la tempérance! Reviens de ton erreur : la tempérance, nous ne savons ce que c'est; nous en avons quelquefois entendu le nom, mais la chose, nous ne l'avons jamais vue. Si être tempérant c'est ce que tu le proposes d'être, à savoir servir les Dieux et les lois, vivre sur un pied d'égalité avec ses égaux, user modestement de ses avantages,

i. JtllM i/u., p. 57-GO.

avoir soin que les pauvres ne soient pas opprimés par les riches, supporter dans celle pensée les haines, les colères, les injures, ne point s'en offenser, ne point se livrer aux emportements de son cœur, mais le gouverner et le contenir; si c'est aussi une partie de la tempérance de s'abstenir en public de tout plaisir, même de celui qui n'est ni tout à fait déshonnéte , ni entièrement honteux, parce que l'on pense qu'on ne peut être sage dans son intérieur si l'on est dissipé au dehors, et si on se plaît au théâtre; si tout cela est la tempérance, mais tu te perds et tu veux nous perdre avec toi : car nous ne pouvons supporter l'idée d'une

telle servitude. Obéir aux Dieux et aux lois ! Non

vraiment, la liberté est trop douce *. Et quelle n'est pas Ion hypocrisie! Tu ne veux pas qu'on t'appelle Seigneur: tu ne supportes pas ce nom, et lu t'en indignes; tu as même persuadé à beaucoup de personnes, qui y étaient accoutumées, de le supprimer comme une désignation odieuse ; mais tu nous forces à servir les magistrats et les lois, et cependant combien ne serait-il pas plus commode de te donner le nom de maître, et d'être libre en vérité ! Tu parais aux regards le plus doux des hommes : en fait, tu es le plus dur à servir. Tu nous tues quand tu nous forces, riches, à être justes au tribunal; pauvres, à ne pas calomnier les riches; quand tu renvoies nos comédiens, nos mimes, nos danseurs... Voilà sept

i. Ibid., p. 63-66.

mois que nous supportons ce fardenu, et nous laissons maintenant les vieilles femmes, qui ne quittent pas les tombeaux des morts, faire des vœux au ciel pour être débarrassées de toi : pour nous, nous t'accablerons de nos railleries, et nos injures te perceront comme autant de traits \ »

Reprenant ensuite la parole en son propre nom , il déclare aux Antiochiens qu'il est trop tard pour qu'il corrige ses mœurs afin de leur plaire. Ses mauvaises habitudes sont prises et enracinées. Dans l'enfance, c'est son précepteur, Scythe de naissance , qui lui a appris à mettre la vertu au-dessus du plaisir. Puis, à peine parvenu à l'âge d'homme, il a vécu parmi les Gaulois et les Germains. « On m'a envoyé, dit-il, visiter la forêt Hercynienne, et j'ai vécu là bien des années, comme un chasseur avec des bêtes sauvages. J'ai appris à connaître des gens sans flatterie et sans complaisance, qui passent leur vie simplement et librement avec leurs égaux. Ainsi, tout enfant, j'ai marché dans la voie de Platon et d'Aristote, qui ne m'a point conduit à une vie qui puisse plaire à un peuple de délices. Devenu homme et maître de moi, j'ai eu à vivre parmi des peuples farouches et belliqueux, qui n'adorent dans Vénus que la déesse des noces légitimes et des unions fécondes; dans Bacchus, que le père d'une joie honnête a... Si j'entreprenais aujourd'hui» dans mon âge déjà avancé, de cor-

î. Ibid., p. 66-67.

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