‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 244 sur 297 · Actes de S. Théodoret · texte numérisé non relu

Actes de S. Théodoret

beaucoup meilleures. Les populations commençaient à s'agiter, et bien que l'empressement des gouverneurs à se conformer aux volontés de l'empereur diminuât en raison de la distance de leur province, quelques supplices avaient déjà été ordonnés pour cause de religion, et suscitaient de vives émotions *.

L'horizon s'assombrissait ainsi de toutes parts autour de Julien, et ces annonces de malheurs prochains exaltaient au plus haut degré le courage des chrétiens. Il ne pouvait plus faire un pas dans Ànlioche sans les rencontrer, le front levé, dans l'attitude d'un dédain à peine déguisé. On faisait résonner à ses oreilles les menaces de la Bible contre les adorateurs des faux dieux. Il y avait surtout une vieille femme, du nom de Publia, dirigeant une communauté de diaconesses, qui ne le

1. Amm. Marc., xxiii, 1, 2.— Liban, Or. 10, p. 806, 814. — S. Grég. Naz., Or. v. — S. Jean Chrys., t. u. p. 687. — On a très-peu de renseignements, et aucun n'est tout à fait authentique, sur le gouverne* ment de l'Occident pendant le rè#ne de Julien. Des hagiographes des siècles postérieurs, d'une autorité par conséquent plus que suspecte, parlent seulement de quelques chrétiens martyrisés à Rome, en Italie, en Gaule : S. Gordien, S. Élèphe, S. Émilien, etc. Ce silence porto à penser que l'action des gouverneurs de Julien fut très-modérée, et que l'Occident se icssentit assez peu de l'apostasie de l'empereur. L'explication de ce fait est facile. Julien n'ayant fait aucun édit général de persécution, les gouverneurs ne se montrèrent cruels envers les chrétiens qu'autant qu'ils y étaient poussés par les populations païennes, et les populations occidentales, naturellement pîas calmes, avaient aussi moins d'injures à venger que celles d'Orient. Le triomphe du christianisme en Occident avait été moins complet. Le paganisme conservait encore, en beaucoup d'endroits, comme à Home même, un caractère officiel; l'action ayant été moins vive par une loi, qui est celle de la nature morale comme de la nature physique, la réaction le fut moins aussi.

laissait jamais passer devant sa maison, sans faire entonnera toute sa compagnie le verset du psaume : « Les simulacres des nations ne sont qu'or et argent; ils ont des oreilles et n'entendent point, des yeux et ne voient pas, des pieds et ne marchent pas. » D'autres fois c'étaient des cantiques sacrés, et souvent même d'autres poésies, tout récemment composés par Grégoire tle Nazianze, ou par le professeur Apollinaire, pour tenir lieu aux chrétiens des auteurs classiques qui leur étaient interdits. Ces pieux savants employaient leurs loisirs à faire des vers de toute sorte, héroïques, tragiques, élégiaques, ïambiqucs, purs de tout souvenir idolâtre et propres à être répétés par les bouches des jeunes filles. Apollinaire, surtout, excellait à mettre en vers pleins de grâce et de feu, quoique d'une exactitude théologique douteuse, les dogmes principaux du christianisme. Ces hymnes à peine composés volaient de bouche en bouche, comme les chants nationaux d'une population opprimée. Les femmes les fredonnaient en filant; les hommes, à table ou à l'atelier, en mangeant et en travaillant : et les échos allaient porter les refrains, comme un défi, aux oreilles du tyran rhéteur qui avait prétendu condamner à la dégradation intellectuelle tous les serviteurs du Verbe de Dieu \ Enfin, les plus simples cérémonies chrétiennes, les obsèques d'un mort, par exemple, devenaient l'objet

i. S. Grég. NazM Carmina. — Soc., m, 16. — SozM v, 18. — Apolinaire tomba depuis dans l'hérésie, comme la suite le fera voir. — S. Épipb., Hœr.

de manifestations religieuses qui avaient un caractère politique, à tel point que Julien se vit obligé d'interdire, par une loi, les funérailles en plein jour : « La douleur, dit-il dans ce texte, doit aimer le secret : la pompe et l'ostentation n y conviennent pas1. »

Encore si, pour soutenir cette guerre ouverte contre une partie de ses sujets, Julien avait pu trouver dans l'autre un appui sincère! Mais, bien qu'engagés dans la mémo lutte, le parti païen de l'empire et son chef s'apercevaient de jour en jour qu'ils n'avaient nulle sympathie réelle l'un pour l'autre. D'une part , comme nous l'avons plus d'une fois remarqué, Julien, animé d'une passion exclusive pour la Grèce, ses dieux et sa langue, n'avait recherché aucun appui parmi les vieux sectateurs du culte romain, parmi ceux qu'inspiraient encore les souvenirs de la république. De Rome, de l'Italie, l'une et l'autre aussi dédaignées par lui que par Constantin, aucune forcené lui venait. Philosophe ou chrétien, il était Grec avant tout et paraissait toujours à la capitale détrônée un monarque oriental qui lui enlevait le sceptre du monde. Les vieux génies latin?, te Saturne, les Ops, les Quirinus, semblaient se venger de son oubli en l'abandonnant avec dédain à sa destinée. A la vérité, lorsqu'il s'agit de désigner les consuls pour l'année 363 qui approchait, il eut comme un soupçon de celte indifférence et comme un repentir de l'avoir

i Cod. Thcod.t ix, t. 17, 1. 5.

méritée. Il reçut très-bien la dépulation de Rome qui venait lui offrir la dignité consulaire, la combla d'honneurs, et, pour rendre hommage aux souvenirs républicains, il fît faire par Libanius une déclamation en règle sur les grandeurs du consulat romain ; puis il s'adjoignit pour collègue un simple particulier, son ami Sallusle, préfet de Gaule, ce qui ne s'était pas vu, dit Àmmien, depuis le temps de Dioctétien Mais cetle réparation tardive et passagère ne calmait pas des mécontentements enracinés; et lui-même, entraîné par d'impérieuses habitudes, ne cessait pas d'appeler le culte auquel il consacrait sa vie, l'hellénisme par excellence.

Mais, d'un autre côté, en Orient môme, etau milieu de sa cour, parmi les hellénisants qui l'environnaient, il se sentait dépaysé et isolé. Malgré ses emportements et ?es petitesses, il demeurait en effet un croyant mystique, épris de la beauté idéale, dont il cherchait le reflet dans les visions des poètes. Ses amis étaient ou des complaisants de cour, ou des sceptiques blasés, ou des rhéteurs amoureux d'eux-mêmes, ou de joyeux compagnons de confréries de débauches. De jour en jour il était plus mécontent d'eux, et eux n'étaient guère plus contents de lui. Il leur reprochait sans détour à tous, prêtres comme fidèles, dans des épanchements pleins d'amertume, leur froideur, leur paresse, leur avarice, leur licence, leur servilité même et leurs démonstrations de politesse obsé-

i. Amm. Marc., ixm, 1. - LibaD, Or. 8, p. 437 et suiy.

quieuse ; tes autels des dieux laissés par eux sans honneur et les pauvres de leur croyance abandonnés à la misère ou, ce qui était pis encore, à la charité des chrétiens : « Quand j'entre dans les temples, ce n'est pas moi qu'il faut applaudir, leur disait-il, c'est aux Dieux qu'il faut réserver vos acclamations 1 . » « Si notre religion, écrivait-il au pontife de Galalie, Arsace, n'avance posa notre gré, la faute en est à ceux qui la professent. Us Dieux ont fait pour nous des choses éclatantes, au-dessus de toute prière et de toute espérance. Que Némésis me soit propice, comme il est vrai que personne n'aurait ose même souhaiter un si grand changement en si peu de temps. Mais faut-il que ces bontés des Dieux nous suffisent,-et ne songerons-nous pas à ce qui avait fait croître l'impiété des chrétiens, à savoir leur humanité envers te étrangers, leur soin des tombeaux des morts et la sainteté extérieure de leur vie? Toutes ces choses, je le pense, doivent nous être tout à fait à cœur, et il ne suffit pa> que vous seul vous appliquiez à les mettre en pratique; il faut que soit par persuasion, soit par menaces» *ous fassiez en sorte que tous les prêtres qui sont dans ta Galalie deviennent zélés à remplir ces devoirs : éloignez-les du service divin , s'ils ne sont point assidus au culte des Dieux, eux, leurs femmes, leurs enfante d leurs serviteurs, et s'ils ne fuient pas la société des femmes, des enfants et des serviteurs des Galilée*

*• Jul., MU., 6ô-«7. — Tourlet, t. in, p. «59.

de ces hommes qui outragent les Dieux et préfèrent l'athéisme à la piété. En outre, exhortez tous vos prêtres à ne point fréquenter les théâtres, à ne pas boire dans les cabarets et à n'exercer aucun métier infâme. Honorez ceux qui vous écoutent; chassez ceux qui vous résistent. Établissez dans chaque ville des maisons d'étrangers (£evo£oxeîa), pour que les voyageurs jouissent de notre humanité, et non -seulement ceux de notre croyance, mais encore sans distinction tous ceux qui ont besoin de secours. J'ai songé à vous mettre en mesure de pourvoir à ces besoins, car j'ai ordonné qu'on mît à votre disposition, dans toute la Galatie, mille mesures de blé et soixante mille de vin chaque année, dont la cinquième partie sera destinée aux serviteurs des prêtres, et le reste aux étrangers et à ceux qui mendient. Il est honteux, en effet, pour nous de voir que personne parmi les juifs ne mendie et que les impies Galiléens nourrissent non-seulement leurs pauvres, mais les nôtres; de sorte que nous paraissons abandonner entièrement ceux qui nous appartiennent. Enseignez donc à ceux qui professent le culte des Grecs à contribuer à de tels services. Apprenez aux villages à offrir aux Dieux les prémices de leurs récoltes; accoutumez-les à des actes de bienfaisance et rappelez-leur que telle fut autrefois notre coutume. Homère ne fait-il pas dire à Eumée : a Étranger, quand un plus misérable que vous « viendrait sous mon toit, il ne me serait pas permis de a le mépriser, car le pauvre vient de Jupiter comme le

« riche. Ce que je puis est peu de chose, mais c'est ledon « d'un ami. » Ne souffrons donc point que d'autres s'emparent de nos verlus, et nous laissent la honte de notre paresse, car ce serait trahir le culte des Dieux. Je verrai avec joie que vous accomplissiez ce que \* vous ordonne. Visitez rarement les gouverneurs; écrivez-leur plutôt; quand ils entrent dans la ville, qu'aucun prêtre n'aille à leur rencontre; quand ils viennent au temple, qu'on aille les recevoir au vestibule; que nui soldat n'entre avec eux; que chacun puisse les suivre librement. En effet, dès que le souverain a passé le seuil du temple, il n'est plus qu'un homme comme un autre. C'est vous qui présidez à tout ce qui se fait dans le temple : ainsi le veut la loi divine 1 »

Ces paroles, la plus sévère condamnation peut-être que le paganisme eût entendue d'une bouche amie, n'étaient passeulement chez Julien une explosion de colère passagère, c'était l'expression de tout un plan de réforme qu'il avait médité pour conformer sa religion à l'idéal imaginaire d'une pureté primitive, et pour soutenir ainsi, avec plus d'avantage, la comparaison de l'idéal visible qui se dressait incessamment devant ses regards. Réformer le polythéisme dans sa discipline, dans sa doctrine, dans ses mœurs, c'était la chimère dont il se berçait pendant les rares moments qu'il pouvait soustraire à ses études ou à sa haine, entre deux méditations philosophiques et deux accès de colère. Le

i. Jul., Ep. xux, p. 4S9-4J1.

paganisme n'avait plus, s'il en avait jamais eu, de hiérarchie reconnue, pas plus entre ses prêtres qu'entre ses Dieux. Entre tous ces temples consacrés à des divinités de toute figure et de tout costume, il n'y avait nulle association, nulle prééminence établie. Dans l'intérieur même de chaque temple, prêtres, hiérophantes, flamines, serviteurs, ministres, tous les rangs se confondaient au hasard; car tous s'acquéraient par la faveur et se disputaient par la brigue. Julien voulait rétablir un ordre régulier avec un lien de suprématie et d'obéissance, des limites de pouvoir à reconnaître et des degrés d'avancement à franchir. A chaque pas il était arrêté par des prétentions vaniteuses ou cupides. On n'enseignait rien dans ces temples, témoins muets de cérémonies frivoles ou bizarres, auxquelles tout un peuple assistait sans les comprendre. Il aurait voulu qu'on y prêchât la règle des mœurs, qu'il y eût des lecteurs chargés de lire les beaux morceaux des poètes et des philosophes, d'expliquer le sens des mystères et la portée philosophique des fables. Personne ne veillait à la pureté des rites sacrés : des chants populaires ou licencieux, modulés sur des airs lascifs, se mêlaient aux pieux cantiques. Julien voulait une liturgie épurée et fixe, avec une musique de chœurs savants. L'ombre du sanctuaire, les ténèbres des nuits sacrées, ne couvraient plus que des mystères de débauche : Julien aspirait à rétablir des mystères de purification et de pénitence. Le disciple de Jamblique, en un mot, tendait partout et

toujours à la déification de l'àme par l'exaltation de* sens. Il rencontrait à chaque pas l'abrutissement de l'esprit sous le débordement de la matière ; il cherchait l'extase, il trouvait l'orgie *.

Il luttait en vain et sans relâche. Nous avons, toute de sa main, une grande instruction très-mutilée malheureusement, mais encore curieuse, sorte de manuel envoyé à tous les prêtres des temples païens, pour les mettre en mesure de répondre aux principales attaques des chrétiens, et surtout pour leur indiquer les moyens d'enlever à leurs rivaux la considération et l'amour des peuples. La circulaire fut reçue partout, mais ne fut appliquée nulle part. A tant faire que d'êlre chasle, libéral, de contenir ses passions et de faire largesse de son argent, chacun trouvait qu'il valait mieux être chrétien tout de suite et tout de bon. Ne réussissant pas dans les exhortations, Julien essayait parfois de la sévérité; il prononçait des interdictions contre les délinquants, et, les accusant d'être d'intelligence avec les chrétiens pour déshonorer le culte des dieux, il les frappait de véritables excommunications, décrétées en sa qualité de souverain pontife. Il faisait enlever les objets du culte, quand on les profanait par d'impures superstitions. Ces coups irritaient sans effrayer. Décidément le paganisme austère et sévère de Julien n'était du goût de personne, et des païens moins que de tous autres *.

t. S. Grég. Nat., it, Hi, fit. — Soi., 1S. — JaL, Frapn. (éd. Span.)» p. 188, 305; £p. LVt, p. 41.

î. lui., Fraçm, (W. Span.), p. 188-305; Ep, uar, p. 450. — Ep,

Il y avait surtout un point que la brillante, la sensuelle Antioche ne lui pardonnait pas : c'était sa haine des cirques et des théâtres. Julien se privait là, par scrupule d'austérité philosophique, d'un des plus grands instruments de propagande et de résistance du paganisme. L'Église avait beaucoup de peine, on l'a vu, avec ses anathèmes effrayants, et ses pompes qui parlaient au cœur, à retenir ses fidèles loin du tourbillon du cirque. Quand le catéchumène sortait du baptistère, le front en-

core inondé de l'eau sainte, un groupe joyeux qui passait dans la rue, courant au théâtre, les sons lointains de la musique, les accents de la voix des chanteurs, suffisaient parfois pour disputer son âme à la grâce. Tel qui la veille bravait le courroux du magistrat, et qui passait hardiment en faisant le signe de la croix sous le regard impérial, le lendemain ne résistait pas à la fantaisie d'aller voir un lion venu d'Afrique ou un gladiateur amené tout enchaîné du fond de la Bretagne; et puis, la première goutte de sang versé rallumait en lui ces instincts de bête féroce qui grondaient dans le sein de toutes les populations antiques, et que la loi chrétienne essayait en vain de museler. Un empereur païen qui eût assouvi sans scrupule cette frénésie voluptueuse des cités orien-

(éd. Heyler), p. 109.— Cette dernière lettre renferme de curieux détaUs sur les coutumes de certains solitaires égyptiens, qui passaient la nuit au pied des obélisques pour se procurer des songes prophétiques. On a touIu y voir une aUusion aux coutumes souvent singulières des moines chrétiens. Le texte ne s'y prête nullement. 11 no s'agit évidemment que de superstitions païennes.

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laies, qui eût consacré à embellir les jeux du cirque toutes les réserves du trésor impérial, aurait sans doute fait rude concurrence aux prédicateurs chrétiens le plus en renom. Julien, enfermé dans la rogue austérité du cynique, se refusait ce moyen de popularité. Il essayait, il est vrai, d'y suppléer par les pompes, chaque jour plus éclatantes, des sacrifices; mais, le premier attrait de curiosité une fois passé, on se lassait vite de ces cérémonies monotones, qui n'étaient relevées par aucun des incidents dramatiques du cirque. Puis, si les païens des campagnes étaient avant tout fanatiques, ceux des grandes villes, semblables en cela, il faut le dire, à beaucoup de chrétiens, aimaient avant tout leurs aises. Après avoir joui quelques instants de l'humiliation de leurs voisins et de leurs concitoyens chrétiens, rien ne leur convenait moins qu'un prosélytisme tracassier qui mettait le trouble dans les familles et gênait les divertissements de la vie sociale. Us disaient hautement qu'ils aimaient mieux aller au théâtre qu'au temple, parce qu'on pouvait s'y rendre en partie de plaisir avec tous ses amis, sans s'inquiélcrile la religion qu'ils professaient. Cesvo» luptueux se plaignaient aussi de l'empereur, qui n'avait pas soin de faire approvisionner la ville de poissons et d'oiseaux rares. Ils pensaient, sans le dire tout haut, qu'un souverain chrétien un peu facile serait peut-être plus commode qu'un païen si rigoureux

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