‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 260 sur 297 · Liban, Ep. m, p. m · texte numérisé non relu

Liban, Ep. m, p. m

élevés de l'homme, vous cherchez d'autres mailres qu'eux. Les temples sont ouverts, vous les fuyez, vous qui auriez dû gémir quand ils étaient fermés. Et qnand on fait appel en votre présence à l'autorité de Platon et de Pythagore, vous lui opposez celle de vos mères, de vos femmes, que sais-je? de vos intendants même et de vos cuisiniers; et vous vous attachez avec obstination aux convictions de votre enfance; vous vous laissez conduire par ceux à qui vous devriez commander... Voyons, continuait-il en insistant avec sa bonhomie accoutumée, est-ce que nous n'allons pas tous nous précipiter vers les temples, persuadant ceux qui se laisseront faire et forçant les autres à faire comme nous1? » Mais les choses n'allaient pas si vite que le bon sophiste se l'imaginait, et parfois il s'attirait d'assez dures répliques. C'est ainsi que, passant un jour devant la demeure d'un prêtre dont l'occupation était d'enseigner les petits enfants : « Eh bien ! lui dit-il en raillant, que fait en ce moment le fils du charpentier? — Il taille un cercueil pour mettre dans un tombeau, lui répliqua k chrétien d'un ton sévère*, »

L'empereur s'éloignait cependant à petites journées, rendant compte à son cher sophiste très-régulièrement,

1. Ce langage est extrait d'un distours de Ubanius, publié par Fabricius dans la Bibiiotheca grœca, postérieurement à l'édition de Morel et intitulé : De régis ira, éd. Reiske, t. i, p. 50*. 11 7 a lieu de supposer que ce discours, pas plus que celui qui était destiné à Julien, ne fut prononcé officiellement; mais U donne l'idée des conYeraations habituelles de Libanius.

a. So*.# ti, 2.

j d'étape en étape, de tous les incidents du voyage et de .' toutes les pensées des voyageurs.

« De Litarbe, dit-il dans une de ces lettres, je vins à Bérée et j'y demeurai un jour : et là Jupiter me fit voir, par des signes très-clairs, que tout s'annonçait bien pour moi. Pendant la journée que j'y passai, je visitai les fortifications, et je fis à Jupiter le sacrifice vraiment royal d'un taureau blanc. Avec le sénat de la ville, je discutai un peu de religion. Tous louèrent mon discours : peu pourtant se laissèrent convaincre. Avant d'avoir parlé avec eux, je les tenais pour gens d'esprit sain ; mais ils prirent occasion de la liberté de cette conversation pour déposer à mes yeux toute pudeur. 0 Dieux immortels, en effet, les hommes rougissent aujourd'hui des plus belles choses, le courage et la piété, et s'enorgueillissent des pires, le sacrilège et la paresse du corps et de l'âme 1 ! »

La lettre de Julien ne dit pas ce qui l'avait si fort * scandalisé, chez les gens de Bérée; d'autres moins discrets l'avaient appris à l'historien Théodoret. Le fils du président de la curie de Bérée, apostat de la religion chrétienne et converti au paganisme depuis que le paganisme était sur le trône, était venu se plaindre à Julien que son père l'avait déshérité pour le punir d'avoir suivi l'auguste exemple de l'empereur. Julien employa vainement son influence, pendant tout le repas qui lui fut offert, à réconcilier le père et le fils. Il

i. Jul., Ep> XXYU, p. 899.

leur avait fait prendre place ensemble sur le lit où luimême était couché; mais tout vint échouer devant l'indignation dédaigneuse que la faiblesse du jeune homme causait au courageux vieillard. « Ne me parlez point, empereur, avait-il dit enfin très-hautement, en faveur d'un misérable qui s'est rendu digne de la haine de Dieu en préférant le mensonge à la vérité. — Laissons là les injures, reprit Julien fort dépilé : j'aurai soin de vous, jeune homme, puisque votre père ne veut point avoir égard à mes prières \ »

Julien fut plus content des deux jours suivants de son voyage. Il poursuit ainsi son journal, adressé toujours au même confident, ce Batné me reçut ensuite : c'est un lieu que je ne puis comparer qu'à Daphné; du moins la comparaison peut se faire aujourd'hui, car autrefois, quand le temple et l'image du Dieu subsistaient, je n'aurais pas craint de préférer Daphné non-seulement à Ossa, à Pélion, mais à l'Olympe et à tous les vallons de la Thessalie... Mais toi-même, tu as fait sur Daphné un discours tel qu'aucun des hommes qui vivent aujourd'hui ne pourrait en faire de semblable, quand même ils se fatigueraient à l'essayer : et je crois même qu'il en est peu dans les âges passés qui eussent atteint cette hauteur. À Dieu ne plaise que j'essaie d'en parler encore, quand tu en as dit des choses si brillantes ! Venons donc à Batné : si le nom est barbare, le

i. Thôod., m, 22.

Heu est bien grec ; car dès que nous y arrivâmes , nous fûmes saisis par l'odeur de l'encens qui s'exhalait de toutes parts, et nous aperçûmes de très-belles victimes toutes préparées. Cette vue me réjouit sans doute beaucoup, mais il me semble pourtant que c'était trop de chaleur, et que ce zèle était étranger à la vraie piété ;

car les choses sacrées doivent se faire loin du bruit et dans le calme, sans autre souci que de plaire aux dieux. Mais nous pourrons remettre cela promptement dans l'ordre convenable. Batné me parut un pays boisé, couvert de bouquets de jeunes cyprès ; point de vieilles souches d'arbres ; tous les plants étaient couronnés de la plus fraîche verdure. Le palais n'est pas somptueux : il est fait d'argile et de planches, et n'est relevé par aucun ornement; le jardin, plus pauvre que celui d'Alcinoûs, plutôt semblable à celui de Laërte. Là aussi se trouvent un petit bois de cyprès, et, contre les murailles, des plantations rangées en ligne. Dans le milieu, des parterres, des légumes et des arbres fruitiers. Qucfls-je dans cet endroit? Je sacrifiai le soir, puis le matin au petit jour, comme c'est ma coutume quotidienne , et toutes les choses saintes s'étant bien accomplies , je me rendis à la ville d'où je t'écris (Hiérapolis). Là, tous les citoyens vinrent à ma rencontre, et je fus reçu dans la maison d'un ami que je voyais pour la première fois, mais que j'aimais depuis longtemps. Tu connais, je le sais, la cause de celte amitié , mais il m'est doux de te

la redire, car entendre et dire ces sortes dp choses, c'est iv. 23

pour moi boire du nectar. le veux parler de Sopata, l'élève et même le parent du divin Jamblique. Ne pas aimer tout ce qui touche à de tels hommes me paraîtrait le plus grand des crimes. Mais j'ai encore un motif de chérir celui-ci davantage : c'est que, bien qu'il ait souvent reçu sous son toit mon cousin et mon frère, et que l'un et l'autre l'ait beaucoup solliciléde quitter le culte des dieux, jamais (résistance très-méritoire) il ne s'est laissé gagner par cette contagion 1 . »

Malgré la familiarité de ces épanchements, Julien ne disait pas tout à Libanius. Il ne lui confiait pas les angoisses de son âme, ses prompts passages de la tristesse à la joie, suivant le présage de chaque heure et la tournure que prenait chaque sacrifice : toutes révolutions morales qui se lisaient sur son visage, et dont Aramien Marcellin tient fidèlement registre jour par jour. Le moindre incident était observé, commenté, interprété, et faisait passer le souverain du monde du découragement le plus sombre à l'espérance la plus expansive. Un portique tombait à l'entrée d'une ville sur la tête de quelques soldats ; d'autres périssaient étouffés sous une meule dé fourrage : l'empereur pâlissait et ne dormait pas de toute la nuit. On lui amenait, le matin, un cheval nouveau qui , au moment de le monter, s abattait des quatre jambes, en souillant dans la boue son riche caparaçon. Quel funeste augure I — « Mais

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