‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 269 sur 297 · IV · texte numérisé non relu

IV

regrets à son ami Mais autour de lui on n'avait de pensée et de larmes que pour lui seul. Le désespoir était général; ceux qui l'avaient maudit le matin le pleuraient dans cette nuit d'épouvante. Le bruit des gémissements et des sanglots parvint jusqu'à ses oreilles : « Silence , dit-il , c'est trop de regrets pour un prince qui va rejoindre le ciel et les astres. » On se tut : se penchant alors vers les philosophes Maxime et Priscus, . il engagea avec eux un entretien sur la nature et la dignité des diverses sortes d'esprits. Mais sa pensée était confuse et embarrassée; en parlant, son gosier brûlait. On lui apporta de l'eau glacée pour se rafraîchir ; il prit la coupe, la but d'un trait, et, en la posant, il expira. Il était dans la trente-deuxième année de sa vie et la seconde de son règne.

Cette mort sanglante, dans un âge si jeune , après un pouvoir si court, au fond d'un désert si lointain» est demeurée dans la mémoire des hommes comme un des jeux les plus tragiques de lu fortune , ou un des châtiments les plus signalés de la Providence. La génération contemporaine des chrétiens, soudainement affranchie du péril suspendu sur sa tête, n'a pu se défendre d'applau- , dir au coup imprévu qui la délivrait. La postérité f à j qui la sécurité permet plus d'indulgence , s'est laissé souvent prendre de pitié pour la jeunesse, pour la gloire, pour la fleur trop tôt tranchée d'une destinée si bril-

l. Quem en m beatnm fuisse Sallnstios respondisset prjefectus, inteUexit occis um.

. lante. Un jugement plus calme ne saurait partager ni cette joie, ni ces regrets. Au point où la folie de tout un règne, couronnée par le malheur d'une seule guerre, avait conduit le pouvoir de Julien , quoi qu'il arrivât, sa carrière était terminée, et sa gloire pour jamais obscurcie. Il était parti d'Antioche , ne pouvant plus régner : il revenait de Perse, n'ayant pas su vaincre. Ses plus cruels ennemis ne pouvaient lui souhaiter de pire fortune que de rentrer ainsi sur le territoire de Rome, poussant devant lui les débris d'une armée et attirant à sa suite, comme une nuée de sauterelles/ les escadrons d'un ennemi rapace. Après un tel désastre, l'Évangile pouvait bien commander encore aux fidèles de rester soumis à leur oppresseur; mais la voix de la religion n'eût pas suffi pour dominer celle de tant de soldats irrités, prompts à publier dans toutes les cités et toutes les chaumières de l'empire les fautes, l'aveuglement de leur capitaine , et les indices assurés de la colère céleste. Les populations du monde romain , trop accoutumées à juger les hommes d'après leur fortune , et les Dieux sur l'efficacité de leur protection, n'auraient plus balancé entre le labarum de Constantin et l'étendard humilié de son infidèle héritier. Pour les* contenir désormais' dans l'obéissance, il n'eût point suffi h Julien de violences hypocrites et déguisées , comme celles qui avaient déjà souillé les rues d'Antioche : il eût fallu engager avec les chrétiens frémissants une lutte ouverte; donner un

éclatant démenti à l'équité vantée du philosophe , et aux promesses de liberté qui avaient honoré le début de son règne.v La flèche qui le frappa dans les plaines dePhrygia en lui prenant la vie lui sauva l'honneur; en lui épargnant la nécessité de nouveaux crimes, elle a laissé sa renommée en problème devant l'histoire. Les chrétiens seuls peut -être ont eu sujet de regretter sa pfcrtc prématurée. Quelques jours de plus, l'instruction était plus complète : le monde aurait appris, par un exemple irrécusable, et pour n'en plus jamais douter, que l'erreur est condamnée à la violence par la fatalité de sa faiblesse ; qu'elle pejit promettre la liberté à la conscience, mais jamais la lui donner ; que la vérité seule , en un mot , peut se passer de la force, qu'elle seule aussi sait braver. Une telle leçon n'eût pas été trop payée du sang généreux de quelques martyrs.

Tel qu'il fut cependant, le rapide passage du transfuge païen sur le trône laisse de grands enseignements pour la moralité de cette histoire. Pour les recueillir tout entiers et les apprécier dans toute leur étendue, il ne faut pas craindre de faire libéralement la part aux mérites de Julien , à ses vertus, à la sincérité même de ses sentiments. Devant une telle impuissance, si rapidement démontrée, tout ce qui excuse le héros condamne la cause. Les torts, les malheurs, les crimes même dont on décharge la mémoire de Julien , passent au compte des divinités fatales qui l'ont captivé et perdu.

Julien eut des talents : aucun n'élait tout à fait du premier ordre j mais leur combinaison inattendue formait un des mélanges les plus originaux qui aient jamais paru. Avant tout, il excella dans la guerre; c'est pour le combat qu'il était né, c'est sur le champ de bataille qu'il parut tout ensemble le plus simple et le plus grand. L'audace et la prudence, le calcul et l'élan, l'art de profiter de la victoire et la modération de n'en point abuser : toutes ces qualités contraires, dont l'équilibre fait le capitaine, se balançaient chez lui dans une juste mesure. César, reparaissant sur les rives du Rhin , n'eût point désavoué son héritier. Il se fût reconnu dans ces harangues vives qui savaient parler aux passions soulevées des hommes, ou à leurs cburages abattus. Julien était orateur : il avait l'improvisation et l'art, l'ardeur spontanée qui jaillit du choc des événements, et cette délicatesse exquise qui s'éprend de la beauté parfaite et poursuit la grâce achevée de l'expression. Pour une époque de décadence, et malgré une culture excessive qui avait surchargé plus que développé ses dons na-

turels, son goût est pur et sa diction élégante. Son génie politique était plus borné. La première des conditions du gouvernement, la droiture du sens, lui manquait. Il ne voyait pas bien les faits, ne connaissait pas bien les hommes, rêvait et tentait l'impossible. Constantin n'avait étudié dans aucune école ; mais, quand il vit la terre étendue sous ses pieds, il la mesura sans vertige, et discerna d'un coup d'œil les besoins de son

temps et les désirs de ses peuples. Il fit une révolution heureuse et fonda une institution durable. Si Julien n'eut point de ces éclairs qui illuminent les voies de l'avenir, il était doué pourtant des qualités moyennes qui honorent les souverains : il avait l'esprit d'ordre, le gouvernement équitable, comme dit Bossuet, le goût des serviteurs honnêtes, l'application aux affaires, la possession de soi dans les jours de péril , souvent le charme qui séduit et toujours l'autorité qui fait obéir. * Ces dons si heureux et si rares passèrent sur une tète royale sans le plus léger profit pour le monde. Une idée malheureuse, une manie perverse, a tout corrompu. De tant de qualités différentes, Julien ne sut tirer ni une conquête, ni une loi, ni même un écrit qui lui ait survécu. Sa dévotion puérile, enveloppée dans les nuages d'une philosophie inintelligible, rend ses meilleurs ouvrages inabordables pour le lecteur le moins prévenu. Le sujet, d'ailleurs, communique à l'écrivain sa fadeur : on cherche en vain ce courant de feu qui circule dans les écrits chrétiens de ce siècle. En sortant du désert brûlant d'Athanase , ou de la retraite délicieuse de Basile, pour s'asseoir avec Julien sur son Olympe dépouillé , dans le chœur de ses vieilles divinités, au milieu des fleurs fanées de sa rhétorique, on se sent saisi d'une oppression qui fait languir. C'est une atmosphère épuisée dont tout l'air respirable a disparu sans retour. Le même souffle de mort qui dessécha son éloquence frappa aussi de stérilité tous les

actes de son gouvernement. Entre ses déclamations républicaines et ses habitudes despotiques, il ne sut ni se reconnaître , ni faire son choix. Servile imitateur du passé, n'osant rien condamner de ces institutions antiques qu'avaient fondées des demi-dieux et approuvées des philosophes, il resta sourd par système aux nouvelles aspirations du monde. Il parla beaucoup de l'égalité des hommes, du soin des pauvres, de la protection des faibles; mais, ô vertu dei doctrines et néant des hommes! l'émule de Marc-Àurèle a moins fait pour l'humanité souffrante que le père égaré de l'infortuné Crispus : nul opprimé, dans la suite des siècles, ne lui a dû sa délivrance ; il n'a brisé les fers d'aucun esclave. Enfin ces mômes dieux qui enchaînèrent sa pensée, égarèrent aussi ses armes; et c'est pour rapporter une couronne sur leurs autels qu'il s'enfonça dans les plaines où lui-même a trouvé la mort, et où Rome a laissé sa gloire.

Julien eut des vertus : à quoi servirait de les méconnaître? Ce serait, dit un sage historien, trop priser les vertus humaines de penser que Dieu les refuse à ses ennemis1. H maîtrisa ses sens, modéra ses désirs, fut dévoué à sa patrie et fidèle à ses amis. Ces mérites excellents étaient, il est vrai, dénués de leur plus grand charme, car aucun n'était tout à fait naturel. Toute sa personne était étudiée. On ne le vit jamais, comme les

i. La Bletterfe, Préface de ta vie de Julien.

âmes vraiment généreuses, emporté vers le bien sans regard sur autrui et sans retour sur soi-même. Il imita toujours un modèle et se posa toujours devant un spectateur. Cette contrainte , qui ne doit point ôter l'estime, mais diminue singulièrement l'attrait, se reliait à un défaut plus profond, qu'il serait dur de lui reprocher

trop sévèrement, car le malheur de sa jeunesse en fut

l'origine et l'excuse. Julien, opprimé dès son enfance, ne connut jamais la franchise. Jamais la vérité ne sortit pure de ses lèvres , qui laissaient passer le mensonge sans répugnance. Dans cette àme, atosi partagée entre de grandes vertus et un très-grand vice, une religion insensée intervint et fit pencher du côté du mal la balance encore incertaine. Le paganisme vaincu, réduit à feindre comme les faibles, lui inspira à la fois ses haines et ses ruses. Ses Dieux n'étaient pas de ceux qui veulent être adorés tout haut et qui commandent le martyre. Pour leur complaire, il dissimula toujours; il flt taire ses ressentiments, son ambition, son enthousiasme, et porta sur le trône l'habitude de l'hypocrisie. En face du christianisme tout-puissant, il avait feint la ferveur en consommant l'apostasie : avec les chrétiens soumis , il feignit la justice en méditant la persécution. Il avait commencé par flatter ses maîtres; il finit par tendre des pièges à ses sujets.

Chose étrange, que la postérité a peine à croire et qu'il faut pourtant qu'elle admette : de tous les sentiments qui animaient Julien, le plus profond peut-être,

celui dont l'expression jaillit le plus naturellement de son cœur, c'est sa dévotion au polythéisme. Elle reparait sous trop de formes dans ses écrits, tint trop tic place dans sa vie, lui inspira, môme sur son lit de mort, trop de pieuses effusions pour qu'on puisse douter de sa sincérité : une comédie ne saurait être ni si longue ni si bien jouée. Quand il s'écriait dans un élan de ferveur: « J'aime les Dieux, je frissonne devant eux, je les respecte et je les redoute, » sa voix prenait un accent d'émotion que nulle feinte ne saurait imiter f. Résignons-nous donc à penser qu'un homme d'esprit pouvait encore, quatre siècles après Jésus-Christ, s'aveugler jusqu'à chérir les fables dont souriait déjà Cicéron. Dans cette âme ardente, tourmentée du besoin de croire et

d'aimer, dès que la foi eut disparu , la superstition s'é-

tendil comme ces végétations parasites qui absorbent la fécondité du sol quand la culture l'abandonne. Elle y régna en souveraine : ni la réflexion ni l'élude n'ébranlèrent son empire. Les lettres et la métaphysique ne servirent qu'à l'orner d'une parure décente qui lui permit de s'asseoir à la table d'un roi, et de veiller au chevet d'un philosophe. Mais elles lui enlevèrent d'un môme coup, et la simplicité qui l'excuse, et celte bonhomie naïve qui, chez l'humble paysan, lui prôte parfois des charmes. La crédulité pédante de Julien n'échappe au dégoût que par le ridicule. Les incré-

1. Tcu; ôici»; iri'cppixa, xat çtX», xa: ciow, x»l à^cuiai ( Jul. , Or. 7, p. 396).

dules, les sceptiques de tous les siècles, qui ont admis Julien dans leurs rangs, ont soigneusement laissé dans l'ombre ce trait si marqué cependant de son caractère. Il ne leur plaisait pas de reconnaître que le modèle qu'ils donnaient aux rois avait consulté d'autres oncles que ceux de la philosophie. Dans leur dédain de toute croyance, il leur convenait moins encore de montrer en face d'Athanase, seul, et soutenant sans frémir l'effort combiné de tout un empire, Julien, sur le trône du monde, pâlissant devant les entrailles d une victime. C est que si la foi donne la force, la superstition souffle la terreur. Si Julien n'eut eu du sang des héros dans ses veines, ses Dieux l'allaient rendre lâche. La peur insensée des présages troubla ses dernières nuits et fit palpiter ce cœur intrépide de la seule émotion qui en ait jamais précipité les battements.

C'est ainsi* que le paganisme étendit sa malédiction sur les dons les plus heureux de son dernier héros et en paralysa tout reflet. Peut-être que cette épreuve suprême était nécessaire; peut-être, pour attester la déchéance fatale des doctrines qui avaient jusque-là gouverné le monde, fallait-il qu'un dernier appel leur fût adressé, au nom de la philosophie, de la gloire et de l'éloquence, parlant un instant par la même bouche. Rien ne répondit, rien ne bougea, tout resta muet et mort. Bien loin de voir revivre le polythéisme à sa voix, ce fut Julien qui, plein de vie et de jeunesse, dut s'ensevelir avec lui. C'est que les institutions humaine*

ont leur temps marqué de prospérité et de décadence, et ne ressuscitent jamais quand l'heure de leur déclin a sonné. Celles-là seules qui descendent du ciel peuvent s'arracher des bras de la mort. A ce signe, on reconnaît à travers les âges l'origine céleste de l'Église. Le sceau inimitable de sa divinité, c'est encore moins en effet de durer et surtout de briller toujours , que de refleurir incessamment sur sa tige et de renaître en tous lieux de ses propres ruines. Depuis douze siècles qu'elle a triomphé, combien de fois sa destinée a paru toucher à son terme, et la pâleur du sépulcre a semblé se répandre sur elle ! Combien de fois les peuples ont pu croire qu'elle allait rejoindre à son tour, dans la nuit du passé, tant de religions adorées, puis oubliées! Les hérésies lui ont disputé les âmes; les abus ont obscurci sa lumière; l'es conquêtes ont fait reculer son empire; les tressaillements de la liberté humaine ont brisé son joug : toujours et partout elle a su puiser en elle-même la source d'une vie nouvelle. Si la papauté s'asservit, c'est Grégoire VII qui se dresse pour l'affranchir. Si Luther et Calvin triomphent, toute une pléiade de génies que Bossuet commande va s'élever pour leur faire tête. Sur le sol rasé par la révolution française, de nouveaux temples viennent jeter de plus solides fondements. Toutes ces renaissances successives ne sont point dues au bras des protecteurs couronnés. L'Église ne tolère pas dans son sein ces Julien, à la fois empereurs et pontifes, qui prétendraient la réformer et la

rétablir, et lui distribuer à leur gré leurs faveurs et leurs réprimandes. Elle n'a besoin d'être défendue ni corrigée par personne. Quand elle reparait, aux yeux des peuples, après une éclipse passagère, c'est au contraire l'adversité qui la retrempe; ce sont ses vertus seules qui la font reconnaître. Le martyre la précède, et la charité l'accompagne. Forte de ces deux appuis, ella ne craint point de paraître succomber sur un point et pour un jour, parce qu'elle a, depuis le Calvaire, l'habitude de la résurrection : Resurgens, non moritur*

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