‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 268 sur 297 · Amm. Marc., xxv · texte numérisé non relu

Amm. Marc., xxv

dépit des augures, la marche ne fut qu'un long combat. Les Perses attaquaient partout, en tête, en queue, au centre. De chacune des collines dont le pays était coupé, et qui dominaient la route, à tout instant, on voyait déboucher un gros de cavaliers qui chargeaient à fond, puis se retiraient à toute bride, ou bien on recevait une grêle de traits lancés par des mains invisibles. Julien courait de tous côtés pour faire face sur tous les points menacés. D'ordinaire, il marchait à l'avant-garde, et, dans un moment de relâche, il avait détaché sa cuirasse pour respirer plus librement. Un cri d'alarme le rappela vers l'arrière-garde : il y courut. A peine y était-il que les Cataphractes des Perses fondaient sur le centre avec ces terribles éléphants dont l'odeur seule, pendant ces jours de chaleur excessive, faisait fuir et cabrer les chevaux des Romains. La cavalerie, pour ce motif, ne pouvant faire son office, ce fut à la tête de l'infanterie légère que Julien soutint cette charge redoutable. En dirigeant habilement les traits des archers sur les jambes des chevaux et des éléphants, il fit reculer les assaillants, qui se hâtèrent de rejoindre l'éminence qui leur servait d'abri, et dont ils ne voulaient pas s'écarter. Son ardeur s'anima à la vue des ennemis qui fuyaient, et les montrant du doigt à la cohorte qui l'entourait et qu'on nommait les Candidats y

sans doute à cause de la blancheur de ses vêtements :v

« Suivons-les, » leur dit-il. Mais personne ne se pressait de lui obéir j on s'effrayait de le voir sans armure, et on le priait en grâce de s'arrêter. Comme il résistait et s'ar-

radiait des mains de ceux qui retenaient son cheval, un javelot vint lui raser le bras, et, en lui perçant les côtes, se loger dans la partie inférieure du foie. Il porta précipitamment la main sur la blessure, et essaya d'arracher le trait; mais le tranchant de l'acier lui coupa les doigts. Alors il poussa un grand cri en regardant le ciel, et tomba. sans connaissance. Le combat continua sans loi, avec un effroyable acharnement. L'ardeur des Perses était doublée par l'espérance d'exterminer l'ennemi d'un seul coup ; celle des Romains, par l'horreur de leur situation. La nuit seule mit fin à la mêlée, qui coûta la vie, du côté des Romains, au maitre des offices, Anatole; du coté des Perses, aux deux satrapes Méréna et Nohodare'.

A peine les armes posées, tout le monde s'assembla près de la tente où l'on avait transporté l'empereur blessé , et où son médecin et son ami Oribase était en train de sonder et de panser sa blessure. Les bruits les plus sinistres circulaient déjà. La blessure était grave, et lui-même, disait -on, s'était senti frappé à mort. Sans doute aussi on rapportait déjà diversement le cri qui lui était échappé. Suivant les uns, il s'était écrié : « 0 Galiléen, tu as vaincu ! » suivant les autres : « Soleil, tu m'as trompé! » et il avait maudit ses Dieux. Le retour du

1. Amm. Marc, xxv, 3. — Zos., m, 29. — Soz., vi, 2. — Zon., nu, 13. — Philost.,vn, 15. — Liban., Or. 10, p. 30*, etc. — Nous suivi le récit d'Amraien Marcellin, le seul digue de confiance, et nous n'y avons intercalé qu'un seul trait, le cri poussé par Julien en tombant, parce qu'il est attesté par tous les autres historiens, bien qu'ils rapportent diversement les paroles qu'il prononça.

blessé à la vie mit fin à ces commentaires. 11 se réveillait plein d'ardeur et demandait ses armes et son cheval pour combattre. Il cherchait surtout avec inquiétude son bouclier, qu'il craignait d'avoir laissé tomber dans la mêlée. On le lui apporta et il le prit d'une main ferme, avec une joie visible. Mais bientôt après le sang se remit à couler avec abondance de la blessure, et les forces commencèrent à baisser sensiblement. 11 demanda alors le nom du lieu où il était tombé; on lui répondit que c'était un petit endroit nommé Phrygia. Ce nom parut lui causer une grande surprise, car il cessa de s'agiter sur sa couche, et demeura frappé de stupeur : « C'en est fait, dit-il enfin, on m'a toujours prédit que je mourrais en Phrygie »

Il ne songea plus dès lors qu'à finir en philosophe. II manda tous ses amis et leur tint un discours touchant qui n'était pas exempt d'affectation, et qui en a pris plus encore sous la plume d'Ammien : « Mes amis, leur dit-il , le temps est venu, vous le voyez , où il faut sortir de la vie et rendre, comme un débiteur exact, à la nature ce qu'elle m'a prêté. Je m'acquitte envers elle avec joie, et non avec les regrets que le vulgaire peut supposer. L'opinion commune des philosophes m'a appris, en effet, que Pâme est appelée à plus de félicité que le corps, et qu'il faut se réjouir plutôt que s'affliger

1. Àmm. Marc, xxv, 3. Mansit immobilis, ideo spe deinceps vivendi absumpta, quod percunctando Pbrygiam appellari locum obi cecidorat comperit. Hic enim obiturum se prsescripta audiera sorte.

quand la meilleure partie de nous-mêmes se sépare de l'inférieure. Je fais aussi réflexion que la mort est souvent la plus grande récompense que les Dieux du ciel puissent envoyer aux gens de bien. Je la reçois donc comme une grâce qu'ils me font pour qùe je ne succombe pas dans ces extrêmes difficultés, et que mon âme ne s'abatte ni ne s'avilisse; et je sais par expérience que toute douleur, insupportable pour les lâches, cède devant le courage. Je n'ai rien fait dont je me repente , ou dont le souvenir me fasse rougir, ni dans le temps où on m'avait relégué dans un coin du monde obscur et écarté, ni depuis que j'ai pris en main l'empire. J'ai regardé ce pouvoir comme une émanation de la puissance divine : je crois l'avoir conservé sans tache, gouvernant les affaires civiles avec modération, et n'entreprenant de guerre, soit agressive, soit défensive, que pour des motifs mûrement pesés. Et si l'événement ne répond pas de tout point à la sagesse des conseils, c'est que les Dieux se sont réservé pour eux-mêmes le droit de décider du succès des entreprises. Convaincu que la fin de tout bon gouvernement doit être l'intérêt et le salut des peuples, j'ai toujours été, comme vous le savez, porté vers la modération. J'ai écarté de toutes mes actions cette licence capricieuse, qui corrompt les mœurs et les États. Toutes les fois que la patrie, celle mère qui a droit de commander à ses fils, m'a ordonné de marcher au-devant des périls, j'y ai couru avec joie. Rien n'a pu m'ébranler, et j'ai accou-

JULIEN PERSÉCUTE L*n, 401

tumémon âme à fouler aux pieds la fortune. Je ne crains point de l'avouer, il y a longtemps déjà que j'aiapprisd'un oracle prophétique que je devais mourir parle fer. Je remercie donc Téternelle divinité de ne m'avoir réservé à périr, ni dans les embûches d'un assassin, ni dans les longues angoisses de la maladie, ni de la mort des coupables ; mais de me retirer de ce monde par une issue glorieuse, au milieu de ma carrière, et dans la fleur de ma renommée. A juger sainement, il y a égale timidité à désirer la mort hors de propos, et à la craindre quand elle se présente. » Sentant alors sa voix faiblir et le souffle lui manquer: «J'en ai dit assez pour mes forces, ajouta-t-il. Je ne vous parle point de l'empereur que vous avez à nommer. Je pourrais ne pas trouver le meilleur choix; ou bien celui que j'aurais désigné se verrait préférer quelque autre, et se trouverait par là même dans un extrême péril. Mais, en fils dévoué de la république, je désire qu'elle trouve après moi un bon chef1. »

Puis il fil approcher ses familiers les plus intimes, et, dictant une sorte de testament militaire, il distribua entre eux ce qu'il possédait. Un seul ne répondit pas à son appel : c'était le maître des offices * Anatole, tombé le matin même sur le champ de bataille. Le mourant le chercha des yeux : « Il est maintenant bienheureux, » dit le préfet Salluste, par une expression toute chrétienne, bien étrange à entendre au lit de mort d'un païen. Julien la comprit pourtant, et donna de bonne grâce quelques

Page 1