Liban., De vita stta, p
d'un événement inconnu, les deux partis retenaient leur souffle, et gardaient les yeux fixés elles oreilles tendues vers le rideau épais derrière lequel se jouait leur destinée. Des deux côtés, on courait aux temples, et des prières montaient vers le ciel. Les bruits les plus contradictoires se croisaient. Insensiblement pourtant, à mesure que l'incertitude durait, les sombres pressentiments prenaient le dessus. Tous les présages devenaient tristes du côté des païens ; toutes les prédictions triomphantes chez les chrétiens. Des tremblements de terre violents effrayaient en divers lieux les populations de leurs secousses redoublées. On racontait que le même jour, à la même heure, dans trois endroits très-dislants l'un de l'autre, la fin du persécuteur de l'Église avait été annoncée par trois visions différentes. Le fameux Basile de Césarée avait vu, disait-on, en songe les cieux ouverts et Jésus-Christ lui-même ordonnant au martyr de Cappadoce, saint Mercure, d'aller frapper Julien dans son camp. Didyme , le savant aveugle d'Alexandrie, après des journées et des nuits passées en jeûnes et en prières, avait aperçu en l'air des cavaliers montés sur des chevaux blancs, dont le chef s'était écrié : « Qu on aille dire à Didyme que Julien a été tué aujourd'hui vers cette même heure , et qu'il le fasse savoir à Tévêque Athanase. » Enfin un saint solitaire du nom de Julien Sabbas, qui habitait les retraites de la Mésopotamie, sur le chemin que l'empereur devait parcourir dans son retour, étant en oraison pour la délivrance de l'Église,
une voix mystérieuse avait fait retentir à ses oreilles cette parole : « Le sanglier a cessé de vivre \ »
Mais ces bruits, répétés, discutés, contestés, ne préparaient encore que faiblement les esprits au désastre dont J'annonce fondit tout d'un coup sur eux. L'empereur mort , un nouveau maître inconnu , l'armée décimée et l'empire démembré, tout fut appris en même temps par le premier messager venu du camp. Il dut traverser d'abord les contrées cédées par Jovien et celles qui devenaient, par cette cession même, la frontière nouvelle, et par conséquent très-menacée, de l'empire. L'épouvante et la douleur y étaient générales. En passant à Carrhes, le courrier faillit être lapidé par la population 2. Mais à mesure qu'il avançait dans l'intérieur et s'approchait d'Antioche, un autre sentiment paraissait sur les visages. Chez tous ceux dont l'existence n'était pas directement mise en jeu, la nouvelle qui ne touchait que la politique pâlit devant celle qui intéressait la foi. Tel était l'affaiblissement du sentiment patriotique éteint par le pouvoir absolu, et telle au contraire l'ardeur du sentiment religieux allumé par l'Évangile. Toutes ces populations, ramassées de tous les bouts de l'univers, et accouplées au hasard sous un joug de fer, n'avaient, à vrai dire, plus de patrie ; et, plongées dans l'apathie qui naît d'une irrémédiable misère, leur sort terrestre leur était indifférent; mais il leur