Tbém., Or. vi, in fratrei amant* s, passim
cours, il était nécessaire de doubler tous les emplois, et au milieu de ce mouvement de mutations et de nominations de toute espèce, plus d'une tentative fut faite pour entraîner les empereurs dans une voie de réaction politique et religieuse. Yalentinien, d'un naturel assez soupçonneux, aurait facilement cédé à ses préventions, sans les avertissements du préfet Salluste qui, en protégeant les chrétiens dans des jours de péril, avait acquis le droit de plaider aujourd'hui pour ses propres coreligionnaires. Salluste fut écouté, et personne ne perdit sa place uniquement pour cause politique. Après ce dernier service rendu à sa patrie, ce vertueux vieillard résigna un pouvoir devenu trop pesant pour son âge. Les deux empereurs se rendirent à Sirmium, y reçurent en commun le consulat pour l'année suivante, puis se séparèrent pour ne plus se revoir.
Une nouvelle famille impériale était fondée, et la grande révolution que nous avons entrepris de raconter arrivait, en même temps, à sa troisième et dernière phase. Avec Constantin, en effet, le christianisme avait vaincu plutôt que régné ; il s'était assis sur le trône plutôt qu'il n'avait transformé et pénétré l'État. Entrer en conquérant dans une place qui capitule, ce n'est point encoie soumettre les populations aux lois, encore moins aux mœurs du vainqueur. L'empire était dompté, mais non changé. Un seul règne, quel que fût son éclat, un seul homme, quel que fût son génie, n'avaient pu suffire à une telle tâche. Malgré la multiplicité de ses efforts
et la variété de ses talents, Constantin, tour à tour guerrier et législateur, gagnant des batailles et fondant des cités, inventant de nouvelles combinaisons politiques et réformant le vieux droit civil , avait tout entrepris sans rien achever, et l'empire sortant de ses mains ressemblait encore à un de ces bustes qu'on rencontre dans les fouilles et qu'a mutilé le zèle hâtif des courtisans. La tête d'un nouveau maître est placée sur les épaules de son prédécesseur mort ou détrôné, sans que personne ait paru s'inquiéter si les proportions se rapportent, et si la couleur et le grain du marbre ne diffèrent pas par de trop visibles contrastes.
C'était aux héritiers de Constantin à continuer et à compléter son œuvre. La fatale déviation imprimée par l'Arianisme les détourna de ce grand but, ou, pour mieux parler et pour voir les choses de plus haut, les deux éléments opposés qui se disputaient la société romaine, et que Constantin avait tenus enchaînés sous sa main, sans les réconcilier ni les confondre, reprirent leur combat après lui, sur un nouveau terrain et en empruntant des traits différents. L'hérésie arienne, qui semble n'être qu'un débat intérieur de l'Église chrétienne, ne fut, en effet, ainsi qu'on l'a pu voir, qu'un des incidents de la lutte engagée entre le vieux monde et la foi nouvelle. Sous sa forme dogmatique, l'Arianisme, c'est la philosophie grecque qui, n'ayant pu anéantir l'Évangile, essaie de le corrompre en l'altérant. On la reconnaît à l'ingénieuse souplesse de son langage, à
50Q le retour de l'armée.
l'infinie variété de ses symboles, à la subtilité de ses distinctions métaphysiques. Sous le vêtement des catéchumènes, elle garde l'air et l'accent de l'école. Mais considéré dans son rôle politique, l'Arianisme n'est qu'une transformation du vieux despotisme romain qui, désespérant d'écraser l'Église, consent à s'allier avec elle, en se promettant de l'asservir* Il marche environné de licteurs, il aime le faste des cours ; il dogmatise par voie de formule juridique et d'édit impérial ; il a le geste et le ton du préteur romain. Arius, c'est Porphyre qui s'est fait prêtre pour pénétrer dans le sanctuaire. Constance, c'est Dioctétien qui consent à recevoir le baptême pour demeurer souverain pontife.
L'ennemi, ainsi déguisé, est plus dangereux; mais à l'épreuve, il se trouve bientôt également frappé d'impuis-
sance. Un homme le démasque, eU en le nommant, le fait évanouir. Athanase sauve des pièges de la cour et de l'école la pureté du dogme et l'indépendance ecclésiastique. Au plus fort de ce conflit, qui n'emploie pas moins d'un quart de siècle, un auxiliaire inattendu lui estenvoyé. Julien lui vient en aide en donnant V alarme à tous les chrétiens et en réunissant contre un péril commun tous ceux qu'égarait la science ou qu'enivrait la prospérité.
Alors le dessein de Dieu sur le monde peut être repris sans interruption ; de toutes parts des ouvriers vont s'élever pour y travailler. Déjà un essaim de génies originaux et puissants sont nés dans l'Église» et vont faire
don à Rome vieillie d'une littérature nouvelle, supérieure par la pensée , sinon par la forme à sa grande école classique. Sous le souffle de leurs inspirations, le christianisme achèvera de s'insinuer dans tous les pores, de circuler dans toutes les veines de la société romaine. En même temps, l'empire ébranlé trouvera pour la dernière fois un capitaine habile et ferme pour lui confier sa destinée ; et cette main un peu rude, par un procédé sommaire que l'Église n'avait jamais réclamé, transformera tous les dogmes en articles de code et prêtera à l'Évangile entier force de loi. Le monde ainsi renouvelé dans sa substance intime , autant que dans sa forme extérieure , tout imbu et tout armé de christianisme, pourra désormais attendre sans trop d'effroi l'invasion menaçante du flot des Barbares. C'est le dernier tableau qui va se dérouler devant nos yeux et qui complétera cette histoire.