S. Athan., loc. cit
2. Cette date du 17 juin a fort embarrassé les érudits. Ils ne savent si on doit la rapporter à l'année 337 ou à l'année 338. Si on met la lettre de Constantin en 337, on ne comprend pas pourquoi saint Atbanaso ne rentra à Alexandrie que Vannée suivante, ce qui ressort pourtant d'un texte de Théodoret (h, 1 ). Si on la met en 338, on tombe dans une autre difficulté. Saint Athanase dit en effet quM vit Constance a son retour, à Viminac, en Mœc.Vs SApoL, p. 676 ). Or, il y a des lois au
En effet, malgré l'opposition de leurs sentiments, les princes avaient trop d'affaires à régler et trop d'intérêt
à se ménager réciproquement, pour ne pas essayer de se mettre d'accord, au moins extérieurement, sur les affaires de l'Église. On convint, par conséquent, de rappeler purement et simplement les évêques exilés, sans procéder à aucune représaille contre leurs persécuteurs, sauf à laisser les diverses églises se démêler comme elles pourraient dans ce balancement d'autorités rivales et ce conflit d'intérêts contraires. Le pouvoir civil, dans ses interventions maladroites, ne savait rien imaginer de mieux en faveur de l'Église, que de faire vivre, de force, la vérité avec l'erreur dans une confusion humiliante.
En môme temps qu' Athanase, d'autres évêques exilés recouvrèrent donc leurs sièges. C'étaient Marcel d'Ancyre; Asclépas de Gaza; enûn Paul, Mu à Constantinople dans les derniers jours du règne de Constantin pour remplacer le vieil Alexandre, et qui avait partagé sa disgrâce*. Mais, comme compensation, Eusèbe de Nicomédie recevait en ce même moment, de Constance, la plus haute marque de faveur. On lui confiait l'éducation des deux jeunes cousins de l'empereur, échap-
code, datées de cette ville de Viminac, et qui montrent que les empereurs y étaient réunis dès le 12 juin de cette année ( Cod. Theod., Chron., p. 38). Nous nous sommes décidé pour Tannée 337, en donnant une explication, qui nous semble satisfaisante, du retard d'Athanase.
i. S. Athan., ad Soi., p. 813 et 814. - Philost., ii, 18.
pés au massacre de leurs parents. Le dernier, qui portail Je nom de Julien, lui était allié par sa roère Basiline.
Eusèbe reçut ainsi la commission de faire oublier à ces enfants le meurtre de leur père et le crime de leur parent *.
Les partages faits, et la balance à peu près établie entre les intérêts opposés et les affections différentes des trois jeunes princes, ils se séparèrent en assez bons termes, sans inimitié vive, mais aussi sans affection, et chacun retourna à la conduite de ses propres affaires. Constance dut reprendre le commandement de la guerre contre les Perses, qui n'avaient pas désarmé, quoiqu'ils n'eussent pas profité de l'interrègne autant qu'on aurait pu le craindre. Ses premières armes furent heureuses ; les Perses reculèrent devant les enseignes romaines ; les Arméniens, un instant ébranlés dans leur vieille alliance avec Rome, rentrèrent promptement dans la soumission; des tribus du désert, qui suivaient habituellement la destinée du plus fort, vinrent aussi en aide aux armes de l'Empire* ; le Tigre fut franchi sans obstacle à plusieurs reprises. Mais Constance profita mal et se hâta trop de triompher de ces succès. II aimait l'agitation des camps et non le péril des combats. Assez tntendu pour exercer des troupes, pour discipliner les soldats barbares
t. A mm. Marc. , xxii, 9. — Ab Eusebio educatus eptecopo, quem génère longius contmgebat.
t. Jul., Or, ip, 36-88. — Liban., Or. m, p. Ml; x, p. 809. On n'ose guère se fier aux récits des succès de Constaixfca, faits par ces deux panégyristes qui devinrent si rapidement ses détracteurs.
20 ATHANASK A ROME.
et présider môme à l'organisation de nouveaux corps, il craignait la responsabilité du champ de bataille. Son esprit indécis et cauteleux reculait en tout genre devant les partis décidés et se plaisait dans les demi-mesures. Sous sa conduite, la guerre des Perses, au lieu de marcher à un prompt résultat, fut soutenue avec un mélange de ténacité et de mollesse qui entretint sur cette frontière de l'empire comme une fièvre continue. La tactique qu'il mit en œuvre dès la fin de 338, et qui ne se démentit guère pendant toute la durée de son règne, consistait à tenir les ennemis en échec sur la limite des provinces romaines, repoussant leurs attaques sans leur en porter aucune, évitant les engagemenls trop décisifs, et hasardant juste assez pour rapporter chaque hiver à Antioche les trophées qui pouvaient orner un triomphe. Chaque année ramenait par conséquent les mêmes incidenls presque sur les mêmes lieux, et c'est ainsi que les sièges de Nisibe et de Singare, qui nous sont signalés comme les événements principaux de la première campagne, reparaissent trois ou quatre fois dans le cours de dix ans, à peu près avec les mêmes circonstances. Cette incertitude explique aussi pourquoi les divers historiens ont pu à peu près également, suivant leurs penchants, re- 1 présenter les Romains comme habituellement vainqueurs ou comme toujours vaincus dans cette longue guerre ; comment, par exemple, le même orateur Libanius peut dans deux discours différents et dans des termes également emphatiques, exalter tour à tour la gloire ou dépré-
cier la valeur de Constance L'hésitation de Constance maintenait à la guerre un caractère indécis qui permettait ces appréciations différentes. Toujours victorieux quand ils se lançaient en avant, les Romains, après chaque succès partiel, reculaient avec un empressement qui pouvait donner souvent à leur retraite l'apparence d'une fuite. Toujours vaincus dans les engagements sérieux, mais jamais découragés, les Perses reprenaient leur avantage par des attaques inattendues sur des villes sans défense ou par des actes de pillage dans les campagnes. Au fond, cependant, dans cet échange timide de représailles, c'était l'empire qui perdait le plus; il y laissai! surtout son prestige, la plus grande de ses forces contre les attaques barbares. Des succès partiels étaient sans importance, mais la moindre défaite était fatale pour les armes réputées invincibles des Romains
Pendant que l'un des empereurs s'épuisait ainsi dans ces luttes ingrates9, les deux autres s'engageaient dans une rivalité déplorable. Autant entre les deux moitiés occidentale et orientale de l'empire le partage était na-
1. Conf. Liban., Or. m, p. 121 ; x, p. 310; xii, p. 400. — JuL, foc. cit., et ad Athen., p. 498.
a. L'impression générale que nons donnent tons les écrivains, sans, qu'ils racontent aucun grave échec, est pourtant que les guerres de Constance contre Sapor furent en somme malheureuses. — Amm. Marc, xxi, 16, dit de lui : In externis bellis hic princeps fuit saucius et afûictus.— Eutr., x, 10 : A Persis multa et gravia perpessus.— Soc o, 25.
S. A. D. 339. — Indictio. x. — U. C. 1092. — Constantios n et Constans. Coss. — A. D. 340. — IndicUo. xiv. — U. G. 1093. — Acyndinus et Proculus. Coss.
turel, conforme aux habitudes et aux instincts des populations; autant en Occident, où toutes les nations marquées de la forte empreinte de l'unité romaine parlaient la môme langue et étaient habituées à vivre de la même vie, toute division était arbitraire et difficile à maintenir. Il n'y avait pas de raison suffisante pour que le maître delà Gaule et de l'Espagne n'étendît pas sa domination sur l'Afrique et sur l'Italie. Les points de contact toujours nombreux et les intérêts souvent croisés, faisaient éclater à tout instant entre les souverains de contrées si naturellement unies les rivalitéset les conflits. On nesait trop d'où partit l'hostilité entre Constantin le jeune et son frère : elle naquit probablement de l'impatience d'ambitions trop rapprochées et trop souvent aux prises. Quoi qu'il en soit, dès le commencement de l'année 340, à propos de quelques débats sur une délimitation de frontières, Constantin le jeune avait franchi les Alpes et s'était avancé jusqu'à Aquilée, dans la haute Italie. Il trouva ces provinces sans défenseur, leur souverain étant alors en Dacie, où il s'était porté pour se rapprocher de l'Orient, sur la demande de Constance. Cette facilité inattendue fut précisément ce qui perdit le jeune vainqueur. Son armée se répandit à l'aventure dans ces plaines fertiles de Lombardie qui semblaient lui être livrées sans contestation. Lorsque Constant, averti à temps, eut fait enfin partir quelques troupes pour s'opposer à cette invasion, elles trouvèrent l'armée de Constantin débandée et abandonnée au pillage. L'empereur lui-même tomba
arec un petit nombre d'hommes dans une embuscade, où il périt, percé de coups et écrasé sous les pieds des chevaux. Son corps fut précipité dans les eaux de la petite rivière d'Aise , d'où quelques serviteurs fidèles purent cependant le retirer1. « Ainsi, ajoute l'historien Eutropc, la république fut réduite à deux empereurs. » C'était là désormais la division que commandait la nature des choses. L'empire avait deux têtes et parlait deux langues : il lui convenait d'avoir deux maîtres, et la division était si conforme à la nécessité que Constance n'insista pas pour prendre sa part dans la succession de son frère. Constant recueillit l'Occident tout entier*.
Peu s'en fallait qu'il n'y eût aussi dès lors deux Églises. A la suite de la convention de Sirmium, Athanase était rentré dans son diocèse vers le milieu de Vannée 338. 11 avait traversé en triomphe Constantinople d'abord, où Tévêqiie Paul, récemment rentré comme lui, l'avait ostensiblement reçu dans sa communion3; puis toute l'Asie Mineure et toute la Syrie. Par-
1. Eutr., x, 9. — Soc., h, 5, 25. — Àurèl. Vick, de C<*$., *1 ; Epit., 4t. — Zon., im, 5.— Zos., n, 41.— Nous n'empruntons aucun détail à on petit écrit d'an panégyriste, qni a passé longtemps pour l'oraison funèbre dn jeune Constantin, et dont Gibbon, Tilleraont et M. À. Thierry se sont, suivant nous, trop servis. Le dernier éditeur de ce petit écrit nous parât t avoir prouvé jusqu'à l'évidence qu'il se rapporte à un autre Constantin et à une date postérieure (Anonymi Grœd oralio (u~ nebris in Constantinum. Friburgœ, 1856).
î. Jul., Or., n, p. 174.
S. S. Athan., ad Sol., p. 813*
24 ÀTHANASE A ROME»
tout sur sa route un vif mouvement de réaction s'était . opéré en faveur des orthodoxes : les évêques et les prêtres schismatiques s'étaient vus souvent assez violemment chassés de leurs églises, l'humeur vive des populations orientales se portant très-volontiers à ces exécutions sommaires. Athanase ne prenait aucune part à ces représailles légitimes, mais désordonnées, bien qu'elles dussent plus tard lui être très-amèrement reprochées*. Admis deux fois en présence de l'empereur Constance, il avait gardé en face de ce souverain, au fond très -hostile pour lui, une attitude de réserve fière. « Je vous prends à témoin, lui écrivait-il plusieurs années après, si lorsque je vous vis à Viminac en Mœsie et à Césarée en Coppadocc, je vous fis la moindre plainte, soit contre mon persécuteur Eusèbe, soit contre ceux qui m'avaient fait tort *. »
Outre que sa grande âme n'était point accessible au sentiment de la vengeance, son esprit perspicace ne lui laissait pas ignorer de quels périls il était encore entouré, et combien son avantage momentané était précaire. Reçu à Alexandrie avec de grandes démonstrations d'enthousiasme populaire3, il y trouvait pourtant un groupe d'Ariens très-déterminés, qui s'étaient même, en son absence et de leur autorité privée, donné pour
1. S. Athan., Apol., p. 7*4. — SozM m, 8. t. S. Athan., Apol., p. 676.
S. Théod., h, 1. — S. Athan., Apol., p. 7î8. — S. Grég. Naz., Or. m.
éfêque un prêtre du nom de Piste. Pi9te était en correspondance avec tous les prélats scbismatiques d'Orient, et il ne crut point devoir céder la place à Alhanase. Telle était la faveur dont jouissaient ses protecteurs, qu'aucun ordre impérial ne vint l'y contraindre. Alhanase dut demeurer plus d'un an dans sa métropole, fece à face avec son rival \
Ce temps ne fut point perdu pour ses ennemis. Eusèbe de Nicomédie se mit à l'œuvre pour recommencer, sur nouveaux frais, exactement les mêmes trames qui lui avaient si bien réussi une première fois. Afin d'achever de leuir l'Orient sous sa loi, il mit d'abord hardiment la main sur le siège de Constanlinople. Sur un léger prétexte, sur une banale accusation de mauvaises mœurs, on décida Constance à faire déposer précipitamment l'évêque Paul, et Eusèbe se fit introniser violemment à sa place*. C'était la seconde fois qu 'Eusèbe donnait ainsi l'exemple de quitter, par un motif d'ambition, le siège épiscopal que tous les canons l'obligeaient à garder jusqu'à la mort. Né pour vivre auprès des souverains, il lui semblait tout simple de suivre la cour partout où elle se transportait : sans attachement pour ses diverses églises, il n'avait de constance que dans son dévouement à la fortune.
Alhanase se trouva donc ainsi de nouveau le seul
1. S. Athan., Apol., p. 743. — S. Épipû., Bœres., lxix, 8. *. Soc., n, 7. — Soz., m, 4. — S. Athan., Apol., p. 727-744 — Théod., i, 19.
26 ATHANASB A ROUE.
grand métropolitain d'Orient, qui fût demeuré rigouren- * sèment fidèle à la foi de Nicée. Dans cette situation isolée, les calomnies, les imputations d'arrogance et de sédition recommencèrent à pleuvoir sur lui. Il était désigné chaque jour à Constance, par tous les courtisans, d'un commun accord, comme le seul homme qui empêchât la paix religieuse de s'établir, et comme un sujet insolent qui disposait en maître de la population, des ressources et surtout des aumônes d'une grande province *. Constance n'était pas difficile à persuader; mais quand on le poussait à quelque mesure un peu vive, il alléguait toujours la promesse de conciliation qu'il avait faite à ses frères. Pour lever cette objection, Eusèbe essaya de s'adresser directement aux empereurs d'Occident, auxquels lui et ses amis envoyèrent une députation*. Cette démarche, prévenue par une lettre d'Alhanase, resta sans effet ; mais il ne fut probablement pas difficile aux députés de s'apercevoir que, si les maîtres de r«ccident se montraient si favorables à la foi de Nicée et à son défenseur, c'était moins encore par conviction personnelle que pour complaire aux évêques qui les entouraient. C'était donc l'Église latine qu'il fallait séduire, si l'on voulait avoir pour soi le concours de la puissance civile.
Ce fut dans celle pensée que les Eusébiens imaginèrent de s'adresser à l'évéque qui à sa qualité généralement reconnue de chef suprême de l'Église joignait celle de