S. Athan., Apol., p. 686-68S
pape Libère qui priait Athanasc de se rendre auprès de lui, afin qu'il pùt le mettre au courant de tout ce qui le louchait et lui démontrer son innocence. Cette démarche était singulière après tant d'épreuves Répétées, après l'avis unanime des conciles de Rome et de Sardique, et il est impossible de n'y pas voir un premier effet des intrigues des courtisans de Constance sur l'esprit de Libère, plus faible que son cœur. Quelles que fussent la douleur et la surprise d'Athanase devant une demande si inattendue, il ne s en troubla pourtant pas et ne songea qu'à en prévenir le funeste effet. II envoya à Libère, en guise de réponse, l'attestation de tous les évêques d'Égypte, unanimes à affirmer son innocence, et attendit, encore cette fois, un ordre plus exprès, avant d'aller lui-même \Wrer sa liberté et sa vie aux pièges de ses ennemis *. Cet ordre n'arriva pas : Constance, intimidé, ne jugea
i. h j a ici une assez grande difficulté dont, je suis sorti par une conjecture.
Au nombre des lettres et fragments historiques que Ton croit avoir été recueillis par saint Hilaire de Poitiers, et qui, en raisou de leur date comme de leur auteur, doivent être considérés comme les meilleurs documents de cette époque, on rencontre (p. !3îT) une lettre du pape Libère, annonçant à tous les évèqucs qu'il a sommé Athanase de venir h Rome se justifier, et que le primat d'Alexandrie ayant refusé, il croit devîir le séparer de sa communion.
Cette pièce a natureUement excité une très-vive controverse. Elle aurait pour conséquence, en effet, de faire remonter la faute et la chute du pape Libère jusqu'aux premiers jours de son pontificat, ou tout au moins de supposer une première erreur dont il serait revenu, et qui ne l'aurait pourtant pas préservé d'une seconde. Or Athanase , qui raconte très-explicitement la seconde faute, celle qui suivit l'exil de Libère, et qu'on aura à discuter au chapitre suivant, ne dit pas un mot de cette première défection, et aucun autre témoignage contemporain n'en
pas encore à propos d'insister : Libère, se tenant pour suffisamment éclairé, ne persista pas non plus dans ses doutes injurieux ; mais il eut la malheureuse pensée de vouloir faire partager sa conviction à l'empereur, et au lieu de se tenir, comme Athanase, sur une habile et forte défensive, il crut devoir prendre l'initiative pour ramener la cour à un juste sentiment de l'intérêt de l'Église et des droits de la vérité. Il prit sur lui d'envoyer à Arles, auprès de l'empereur, deux légats, dont l'un était Vincent de Capoue, celui même qui avait déjà figuré à Nïcée, portant les lettres des Orientaux et des
parle. On trouve, au contraire, dans tonte la suite des faits de cette année. Libère constamment et courageusement attaché à Athanase.
Aussi nous n'hésitons pas, comme l'ont fait Baronius, les pieux éditeurs bénédictins de saint Hilaire, et, en dernier lieu, le savant Hefele {Concilien Geschichte, p. 620), à considérer cette pièce comme fausse et forgée par les Ariens, d'autant plus que ce genre de falsification était alors très-commun et a plus d'un exemple dans l'histoire.
Mais, fausse ou non, cette pièce est très-probablement contemporaine. Elle a dù avoir cours du vivant du pape Libère même, et il faut qu'elle ne fût pas dépourvue de vraisemblance pour avoir séduit saint Hilaire, qui n'avait nul intérêt à produire un témoignage du siège de Rome, contraire aux orthodoxes et à saint Athanase. Il est donc impossible d'admettre qu'elle ne repose pas sur un fondement de vérité, et ce fondement m'a paru être la demande faite par Libère à Athanase. de venir se justifier à Rome, demande à laquelle Athanase aura encore évité de se rendre, en faisant répondre pour lui les évêques d'Egypte.
J'ai été amené à cette supposition, puis confirmé dans ma pensée par une autre lettre de Libère (cette fois très-authentique) i qui suit dans le recueil des fragments de saint Hilaire (p. 1330). Dans cette seconde pièce, en effet, Libère se justifie de n'avoir pas cru aux dénonciations qui lui étaient faites contre saint Athanase, parce que quatre-vingts évèques d'Égypte lui faisaieut parvenir des témoignages contraires : Fidem et sententiam, dit-il, non commodavimus nos tram, quod eodem tempore octoginta episcoporum Mgyptiotum de Athanasio sentent ia repugnavit. Ces termes n'indiquent-ils pas très-évidemment un com-
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évèques d'Ëgypte. Ils reçurent la mission d'éclairer la conscience impériale, de prévenir les résolutions violentes qui pourraient lui être suggérées par lesévèques ariens, et d'offrir même au besoin, pour terminer tous les différends de l'Église, la convocation d'un concile général; remède toujours et si vainement invoqué, et dont l'issue du concile de Sardique n'avait que trop montré l'impossibilité dans l'état de division de l'Église 1 .
Rien ne pouvait être plus mal calculé qu'une telle démarche. Les légats allaient ainsi, en effet, au-devant de l'embûche même qu'avait si soigneusement évitée
mencement d'enquête faite sur la conduite d'Athanase, et terminée par le témoignage des évéqnes d'Egypte?
Rien n'est plus d'accord d'ailleurs que notre supposition avec la suite des faits. Le tort du pape Eibère, dès l'origine, tort qui eut plus tard de si funestes conséquences, fut de laisser remettre en question ce qui arait dftjâ été décidé à plusieurs reprises, et, tout en adhérant invariablement à la foi <fe Nicée, de laisser souvent séparer de cette cause sainte, celle de l'innocence d'Athanase.. C'est ce qui fit la faiblesse de la défense de ses légats à Arles, et entraîna la chute d'une partie de J Église orthodoxe d'Occident.
A ta vérité, l'authenticité de toutes les pièces rassemblées dans les Fragments historiques attribués à saint Hilaire de Poitiers, a été contestée sans distinction dans une savante dissertation des Bollandistes , îS sept. , p. 57S et suiv. Cette conclusion nous parait inadmissible; parmi ces pièces, il en est qui «portent un caractère manifeste d'authenticité et par leur ton général et par leur rapport avec les meilleurs documents de cette époque. C'est une collection évidemment faite dans le temps même, par un écrivain habituellement bien in* formé, mais qui s'est parfois trompé. H n'y a rien d'invraisemblable a ce que ce collecteur soit saint Hilaire iui-mèma, qui longtemps retenti en exil, a pu être souvent induit en erreur, n faut donc faire de tontes ces pièces un usage très-modéré, et se garder d'y prêter une foi entière; mais il serait également déplacé de renoncer à tous les renseignements précieux et parfaitement vraisemblahles qu'elles contiennent, i. S. MiL, Frwp**, p* !S«-f334.
Àthanase. Constance, qui aurait redouté de violenter dans Rome le chef de l'Église , ne pouvait rien imaginer de mieux, pour ses desseins, que de voir cette autorité suprême représentée à sa cour (où abondaient les évêques ariens), par deux prêtres isolés, incapables de tenir tête à toutes les instances dont ils allaient être circonvenus. A peine arrivés, en effet, Vincent et son collègue apprirent qu'un édit impérial était préparé, portant l'exil et l'excommunication d' Athanase, et qu'on n'attendait que leur signature pour le ralifier. Valens et Ursace en étaient, dit-on, les rédacteurs. Tout étourdis d'une telle nouvelle, que Constance lui-même leur annonçait, en l'accompagnant de beaucoup de menaces et d'invectives contre Athanase, les députés ne se sentirent point le courage de résister ouvertement. Soit crainte pour leurs personnes, soit désir sincère de conjurer la tempête qu'ils voyaient près d'éclater sur l'Église, ils cherchèrent quelque moyen de transaction. Après tout, dirent-ils, la personne et la dignité d' Athanase n'étaient que des intérêts secondaires auprès de ceux de la foi. Si l'empereur consentait à donner satisfaction à la vérité, par une condamnation explicite de la doctrine arienne, ce résultat ne saurait être trop payé par le sacrifice d'une seule personne. Dans les crises violentes, celui qui commence à faiblir est vaincu par avance. On promit atix légats, en termes équivoques, à peu près tout ce qu'ils voulurent, ou peut-être se prêtèrent- ils euxmêmes à croire ce qui accommodait leur faiblesse. On les
entraîna dans une réunion d'évêques, où la condamnalion d'Athanase fut sur-le-champ mise aux voix. Vainement réclamèrent-ils d'une voix timide pour qu'elle fût précédée de la déclaration de foi qui leur avait été promise : la majorité passa outre, sans les entendre, et eux-mêmes, aOaiblis par leur précédente concession, débordés de toutes parts sur le terrain qu'ils avaient laissé gagner autour d'eux, n'opposèrent qu'une molle et courte résistance. Un seul évêque, Paulin de Trêves, sut se défendre de cet entraînement général, et le prompt exil qui suivit son refus d'obéir, en attestant la violence que souffrait l'Église, ne servit qu'à mettre dans un plus triste jour la lâcheté de la plupart de ses autres représentants1.
La défection des légats de Rome fut accueillie en Gaule et en Ualie par la plus morne stupeur. Tous les yeux aussitôt furent fixés sur Libère, qui en éprouva lui-même une douleur et une confusion inexprimables. Son chagrin était envenimé par la pensée qu'en laissant remettre lui-même en question, au moins par son altitude irrésolue, ce que tant de conciles avaient décidé, il avait placé ses députés sur la pente de l'abîme où ils venaient de se laisser tomber. 11 n'hésita pas pourtant à les désavouer très-haut, et de toute la force de son âme, par des lettres énergiques envoyées aussitôt dans les principaux diocèses. « Je ne dois rien cacher à votre con-
i. S. Hil.. ibid., et ad Constantium Auq., p. lîîî. Sulp. Sév., u, 33. — S. Athan., ApoL, p. 692.
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science, écrivait-il au grand champion île Nicée, à Osius. De concert avec beaucoup d'évêques d'Italie, j'ai demandé au religieux empereur Constance qu'il voulut bien donner des ordres pour qu'un concile fût réuni à Aquilée ; et votre sainteté saura que notre députation fut confiée à Vincent de Capoue, et à Marcel, qui est de Campanie comme lui. J'espérais beaucoup de Vincent, et parce qu'il connaissait très-bien cette affaire, et parce qu'il avait eu à siéger plusieurs fois avec vous, comme juge dans cette cause ; et je pensais qu'entre ses mains rÉvangile ne subirait aucune atteinte. Non-seulement il n'a rien obtenu, mais il est tombé lui-même dans le mensonge. Après un tel fait, je suis navré de douleur : je passerai pour avoir trahi l'innocence, oupourm'être prêté à des doctrines contraires à l'Évangile. Il ne me reste donc plus qu'à mourir pour mon Dieu1.
Mais le mal était plus facile à déplorer qu a réparer. Enhardi par la faiblesse des représentants de Rome, Constance prenait le ton très-haut avec tous les évêques d'Occident et d'Italie, et les pressait, par toutes sortes de menaces, de joindre leurs adhésions à celles qu'il avait déjà obtenues des évêques réunis à Arles. II s'irritait des désaveux de Libère, et répandait en Italie des proclamations de sa main, très-injurieuses pour ce pontife. Libère ne vit d'autre moyen d'arrêter la contagion des défections, que de demander lui-même une nou-