IV
foulée en Helvétie avait rencontré Tarniée de Barb^ tion, el que ce perfide officier» joignant rincapacité i la trahison, s*était laissé mettre en déroule par des bandes elles-mêmes vaincues et en retraite. Il avait tout perdu dans cette attaque inopinée» bagages, chevaux et gens de suite. N'osant , après un tel désastre , affronter ta sévérité de Julien » il fit rentrer précipitamment m troupes en Gaule, et, après les avoir dispersées dans leurs quartiers d'hiver, il prit» comme son prédécesseufi le chemin de Milan pour s*y justifier, suivant le mode ordinaire, en accusant son général.
Un si grand échec rendit aussitôt courage aux Barbares. Un transfuge leur fit connatlre que Tarmée deE Julien était, par cette défection, réduite à treize mllm hommes. Le moment leur parut donc favorable pour j tenter un nouveau coup, et cette fois avec toutes leun troupes rassemblées. Un de leurs rois, Chnodomaires qui avait envahi déjà une fois la Gaule, au momer~3 de Tusurpalion de Magnence, guerrier d'une valeM éprouvée, d'une haute stature, redoutable surtout pa un visage sévère que surmontaient d'épais sourcils, & rendit au quartier général des Alamans, accompagnée/^ quatre autres princes. L'un d'entre eux, Agénaricb» fi75 d'un frère de Chnodomaire, avait été longtetnps retenu en otage dans la Gaulo,où même il avait changé son nom contre la dénomination orientale de Sérapion. L*oncle et le neveu étaient des Barbares un peu dégrossis » qui mettaient de raiTectation à imiter les habitudes et
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les façons d*agir,de8 soufcrnins civilisés. Chnodomnîrc prétendait même avoir eu avec Constance des rapports de puissance à puissance, et montrait des lettres scellées du seing impérial qui lui conféraient le droit de s*établir dans les provinces voisines du Rhin. Ce fut en vertu de ce litre qu'il envoya une ambassade régulière pour se plaindre des moissons enlevées sur son territoire» et sommer /ulien d'avoir à s'abstenir désormais d'y mettre le pied. Pour être juste envers la mémoire de Constance, il feut ajouter que Libanius seul parle de ces lettres , et quWmmicn Moreellin, témoin, bien informé, et peu ^•scret sur les torts de l'empereur, n'en dit pas un »»«t*.
Trais ou faux, ea tout cas, ces documents ne devaient Pc^a même obtenir de Julien l'honneur d'un instant ^*eiamen. Les députés barbares le trouvèrent à frw- ^^Atnup, occupé à visiter les murailles qu'il faisait ^^iistniire. Il les reçut avec beaucoup de hauteur, et ^ borna à répondre que jamais prince barbare n'ayant l*<^ti86é l'insolence jusqu'à envoyer de tels messages à empereur, il tenait leur mission pour une imposturo les faisait arrêter comme espions^. Puis, réunissant troupes dès le point du jour » et les rangeant devant '^î en bataille sous la forme d'une esi>èce de coin dont Occupait le milieu , il leur proposa hanliment de se ^^tlre en marche et de franchir en une journée les
^* Amm. llarc.»xyi, li. Lilma.» t6i(f., p. i69, C73.
^quatorze lieues gauloises ou vingt et un milles romains qui les séparaient du fleuve. Son généreux langage , le mâle accent de sa voix et le souvenir de ses victoires remplirent les soldais de confiance. Un cri d'enthousiasme s'éleva ; on entendit de toutes parts le son des piques frappant sur les boucliers. <c Marchons ! s*écria un porte-enseigne en levant son étendard. Pars devant nous, heureux César; suis la fortune qui te guide. Enfin nous trouvons en toi la prudence et la valeur qui vont combattre pour nous. » La marche commença surle-champ *.
Elle fut rapide, mais prudente. Julien ne cessait de regarder autour de lui pour s'assurer s'il ne découvrirait pas quelque embûche. En effet, sur le sommet d'une petite colline chargée de moissons, d'où le Rhin s'apercevait déjà, on découvrit trois vedettes ennemies à ebeva.
qui prirent sur-le-champ le galop pour aller annonc^^ l'arrivée des Romains aux Barbares. Un piéton, ne poi vaut les suivre, tomba entre les mains des Romain qui apprirent par lui que les Barbares avaient mis trc» ^ jours et trois puits à franchir le Rhin. Les avant-posS.4K de ces deux armées si inégales en nombre étaient en vt^^s la bataille était inévitable, et chacun s y prépara.
Julien rassembla toute sa grosse cavalerie , bardé(3 mJe fer, sur sa droite, où il devait commander lui-même, lia
1. Amm. Marc, lor. cit. : Perge, felicissime omnium Capsar, cioo te fortuna prosnerior diicit. Tandem per te virtiit»*n^ ot ronsilia m î//tare censpiinis.
alerie légère eut la gauche, sous le commandement Sévère-: les légions formaient le centre. Chnodoire, pleinement informé de toutes ces dispositions, r en opposa de semblables. Il se mit lui-même à la i de son aile gauche , couvert d'une riche armure, aisque surmonté d'une aigrette brillante, et brandisit un large sabrai Il était monté sur un cheval tout imanl. Le Germain civilisé, Sérapion, se chargea de conduite de la droite. La cavalerie formait le gros de deux corps, mais on avait eu soin de répandre entre cavaliers quelques fantassins légèrement armés et trcés à ramper en quelque sorte, dans la poussière, de DÎère à pouvoir, dans les charges, se glisser sous le ttre des chevaux ennemis et leur percer le flanc. Dans fossés qui bordaient la plaine, et que cachaient les issons déjà hautes, des embuscades avaient été pla-
LUX premiers sons du clairon. Sévère se mit en moulent, mais il n'eut pas fait deux cents pas, qu'aperant l'embuscade cachée dans les fossés, il craignit s'aventurer et s'arrêta tout à coup. L'hésilalion se andit dans les rangs de l'infanterie. A cette vue, ien , se détachant de la droite avec deux cents cava- "8, se porta immédiatement vers le centre intimidé y parcourant les rangs, adressant à chacun des paroles ives, mais ardentes , il se mit en devoir de ranimer courages. « Voici le jour, amis, disait-il aux uns, s vous avez tant désiré : les Barbares courent d'eux-
mêmes entre vos mains. — Il faut laver notre bonte, disait-il à d*aulres; je n*ai consenti à être césar que pour cela. » tout en parlant, il étendait son froni de bataille» pour faire face à l'infanterie ennemie qui avan» çait^
Dans les rangs de cette infanterie des Iroublea 9mm vîfos*élevaient. Les Barbares n'étaient point accoutuméa aux dispositions que leurs chefs avaient adoptées pour résister aux Romains en les imitant. En voyant le roi Chnodomaire parcourir les rangs de son armée^montésur un cheval, ils crurent qu'il avait voulu se pourvoir d*un moyen de fuir à temps en cas d'échec » et de les laisser dans le péril. De tous les rangs on cria que les prinoea devaient mettre pied à terre, pour partager le sort des soldats. Chnodomaire no se le fit pas dire deux fois» et sautant à bas do son cheval , donna l'exemple à toui les autres chefs. L'attaque commença alors des deiiE parts avec une égaie fureur.
Les charges de la cavalerie alamane contre les GaUh phractes (bardés de fer)» furent terribles. Jamais lei troupes romaines n'avaient vu de si près» et dans une si chaude mêlée, l'horrible aspect des Barbares , avec leurs crinières flottantes au vent et le feu qui sortait da leurs yeux vordâtres. Puis, au moment où les cavaliers romains levaient tous ensemble leurs boucliers pour
1. Amm. Marc, loc. cit. : Adveuit, ô socii, jiistnm pugnandi tem-
piis Eu^ commilitoues, diu si^ratus proisto est dies... Hi simi Bar^
bari quos rabics et iinmodicus furor ad perniciem renim suaram cogit accuriere.... qu£ conlem plans Cœsaris nomen cunctando sascepi.
former une muraille qui pût résister à la grêle des piques et des traits, plus d'un se trouva subitement jeté à terre par les coups que les piétons germains» se glissant sous des nuages de poussière, savaient porter dans le ventre des chevaux. Une surprise de ce genre coûta la vie à un des ofBciers principaux , et ce fut le signal d'une déroute dans Tescadron entier, qui se rejeta en d^rdre vers les légions qui formaient le centre (le Tarmée.
C'était là que Julien se trouvait encore, n'ayant pas
voulu quitter ce point d'abord menacé. Se reporter en
hâte sur sa droite ébranlée fut l'affaire d'un bond et d'un
instant. A la vue de son étendard bien connu (c'était un
'ragon de pourpre, glorieusement mutilé dans les com-
i^c^t8),lesftiyards s'arrêtèrent, et les ofHciers, tour à tour
Polissant de crainte et rougissant de honte, se mirent en
<*«voir de reformer les rangs. Ce temps d'arrêt vint à
P'^^^pos, car les ennemis, suivant le mouvement de recul
^® la colonne des Cataphractes, s'étaient déjà précipités
le centre, et les légions se trouvaient ainsi pressées à 'a fois
par les assaillants et par les fugitifs. Les corps soutenaient ce nouvel assaut étaient les Cornutes 'Syriens et les Bracates gaulois, excellentes troupes, ^^Puis longtemps aguerries. Sans s'émouvoir, ces braves ^^'ïs entonnèrent un chant national, nommé barrit , ^^l^de clameur d'abord assez basse, puis grossissant '^'^ degrés, qui commençait comme le giurmure d'un ^^nt léger, et finissait par gronder comme le mugisse-
ment des flots dans la tempête \ Ils formaient en même temps, en élevant leurs boucliers au-dessus de leurs têtes» la fameuse manœuvre de la tortue. La lutte acharnée qui s^engagea sur ce point dura plusieurs heures avec un succès incertain » les Germains ayant Favantage du nombre et de la force, et les Romains leur opposant toutes les ressources de l'adresse et de Tagilité. A la fin, cependant, les légions semMaient plier, et une brèche se faisait dans les rangs. Le groupe des princes barbares crut le moment venu pour porter un dernier coup, et se lança, Chnodomaire en tète» « dans la mêlée. Ils chargeaient sur le point central, qu*oiifl nommait le camp prétorien , et où ils croyaient trouvent le trésor de Tarmée. Ce fut une manœuvre imprudenta qui les perdit ; car c'était aussi le point le mieux défendu. Ils y rencontrèrent un gros de troupes encore fralche=:s qui avaient peu donné dans la journée, et qui les reçu.^ rent sur la pointe de leurs épées. Cette résistance inattendue et la perte de plusieurs des leurs les poussèrent à une retraite un peu brusque, qui eut aux yeux de leurs soldats, déjà inquiets de leur fidélité , rapi>arenoe d'une fuite. La terreur se mit dans les rangs, et en un clin d'œil toute cette puissante armée était en déroute et regagnait précipitamment les bords du Rhin. Les Romains se lancèrent à sa poursuite avec des cris de
i. Amm. Marc, loc. cit. : Barritum civere vel mai imam, qui clamor ipso fervore certaminum a teuui susurro exoriens paulatiuupie adolescens rita extollitur flactuum caatibus illisoram.
Irioinpke, et vainqueurs et fugitifs anivùreal ensemble sur le bord du fleuve.
L'année romaine comptait, on l'a vu, dans ses rangs d'habiles nageurs. Ils demandèrent avec instance à Julien la permission de se mellre à Teau pour suivre les Barbares qui fuyaient de toutes parts comme ils pouvaient, les uns à la nage, les- autres assis sur leurs iH>ucliers, d'autres enfin sur les esquifs qui avaient servi, deux jours avant, à leur passage. Julien ne consentit pas à exposer à de nouveaux périls ses troupes déjà lèfctiguées. Il les rangea au contraire sur la rive, et leur l^ermit seulement d'accabler de leurs Iraits les fugitifs.
fut alors, dit Ammien Marcellin, comme au ihéâlre, ou on a de grandes émotions sans péril On voyait le flleuve couvert de nageurs qui paraissaient, puis disparevissaient à la surface, les uns plongeant pour éviter les Coups, les autres s'engloutissant pour ne plus revenir. tLmes flots roulaient une écume sanglante. Ce spectacle, à l>eine terminé, fut suivi d'un autre plus touchant. C'était arrivée du roi Chnodomaire, qu'on avait trouvé à peu distance de là, renversé par son cheval dans un mar^ais. Une nombreuse escorte, également captive, l'accompagnait; elle aurait pu s'échapper, mais elle avait ^oulu mourir avec son roi. Le vieux chef s'avançait, Iràle, défait, la tète basse, et demandant merci.
Lorsque l'armée regagna le soir ses quartiers, tra-
1. Amm. Marc., loc. cit, — Et velut la quodam theatrali specta- Ciilo molta Ucebai jam sine metu videie.
versant la plaine que couvraient sii mille cadavres germains S Tenlhousiasme fut au comble. Au moment où passait Julien» suivi de son royal captif» on entendit des voix s*élevcr qui joignaient h son nom celui d'auguste. Le prince se retourna vers ces imprudents : « Je ne prétends pas à ce titre» et je ne l'espère pas, di{A\ sèchement. » El dès le lendemain il faisait partir Chnodomaire pour la cour de Milan» avec le messager qui portait le récit de sa victoire.
Constance attendait les nouvelles avec impatience. Il était à peine de retour de son voyage triomphal à Rome et passait dans le nord de Tltalie pour ' se rendre à Sirmium » où il allait porter un coup« terrible à la foi par la chute d*Osius et de Libère*. ^ 11 eût été fort épouvanté si Julien avait été vaincu ;s
1. C'est Ammicn Marcellin qui donne ce chiffre et évalne la pett& des Uoniains soulemont à deux ceut quarante hommes. Ce noiabns* nous paraît d'une faiblesse incroyable. En revanche, Zosinie (m, 3]C «évalue à soixante mille le nombre de morts de {Kirt et d'autre, ce qnf^ ôto toute vraisemblance au reste de son récit. Aussi» à Texemplc des autres biographes de Julien, nous passons sous silence rhistorielte qull^ raconte, à savoir que Julien , pour punir ceux de ses cavaliers qai3 avaient fui dans le combat» les Qt habiller en femmes le lendemain eC défiler dans ce costume devant Tannée. En général, tous les détails militaires qui ne sont pas mentionnés dans le récit si détaillé d'Ao»* mien, ne méritent aucune confiance.
2. L'exacte chronologie des faits de cette année n'est pas facile à dé^ terminer. La bataille de Strasbourg a dù être livrée dans le coarast d'août 357, puisque Aminien Marcelliu dit un peu plus luin que, quand Julien passa le Rhin, l'équinoxc d'automne était passé. A cette époque, d'après la chronolojj'ie du Code Thcodosicn, Constance devait être encore à Milan, pix^t à se l'end re à Sirmium, où on le trouve dans les derniers jours de novembi'e. (CW. Tftéod., Chron.^ p. 57.)
JDLIBN BN GAULE.
il n*élaît guère moins contrarié qu'il fût vainqueur. En attendant, ses courtisans, sûrs de lui plaire, se moquaient volontiers, à l'arrivée de chaque dépêche ^ des succès partiels dont Julien tenait modestement mais fidèlement registre. Ils lui avaient donné par dérision le sobriquet de Vietorinus*. Celte fois, cepen* daot, il n'y avait pas moyen de contester que le petit ^nquewr eût remporté une grande victoire. Aussi Constance ne crut pouvoir mieux faire que de se Tapproprier. Il envoya Chnodomaire à Rome, où on lui assigna une demeure sur le mont Cœlius, qu'il ne devait pas ha-^ iMter longtemps, car il mourut, peu après, de consomptk>fi« Puis l'empereur fit savoir à ses sujets d'Orient qu'il avciit gagné luininème une grande bataille sûr les bords du Rhin, vanta les savantes mesures qu'il avait prises, et décrivit dans un édit tous les incidents de la journée, y ^^nipris la soumission de Chnodomaire, qui était venu, dit-il, se mettre à genoux devant lui. Tout était vrai, à ^laprèsque le nom de Julien était partout remplacé par ^^ui de Constance. Le sénat de Constantinople, dupe ou ^^^plioe de la fraude, complimenta l'auguste en toute ^te parl'organe de son panégyriste à gages, Thémistius, ^ le félicita d'avoir vengé l'empire des outrages des ^i-bares».
Amm. Marc, loc. c//. — Victoriniim iJeo nominabant,quod, vererefereofl quoties imperaret, saperatoe indicebat sspe Gennanos. j Amm. Marc., xvi, 12. — Zos., m, 2. — Liban., Or. 10, p. 272- C^LT" Aurél. Vict., de Cœs., 13; Epist. 8. — Eut., x, 14. — S. Jér. - Themiit., Or. 4, p. 67. Jul., Ad J/Ae»., p. 5t2.
Mais Julien savait de reste que la gloire ne 8*achèlc pas par des compliments officiels» et il n'en continuait pas moins à la chercher obstinément sur les champs île bataille. S'il avait arrêté ses troupes sur le bord da Rhin, c'était pour modérer leur ardeur, non pour laisser échapper l'ennemi. Après quelques jours de repos pris à TreS'tahemœ^ il se dirigea vers Mayence, pour y passer le fleuve sur un pont de bateaux. Ses troupes, doot le courage était maintenant refroidi, hésitaient à s'avancer dans les profondeurs mystérieuses de la Germanie.. Ce fut au tour de Julien de les exciter; et» pour leav donner cœur à l'ouvrage, il les autorisa à tout piller et à tout détruire sur leur passage. Les soldats usèrea largement de la permission, et répandirent autow d eux une telle terreur que les Barbares se croyaB mal en sûreté dans les forêts qui avoisinent le Mein , — où les Romains tentaient déjà de pénétrer, vinrev humblement demander la paix. Julien ne l'accordb qu après avoir relevé sur leur territoire un fort autrefois construit par Trajan , depuis longtemps abandonné, et où il laissa un corps de troupes, pour répondre de la tranquilité du pays. Il exigea des Barbares la promesse de ne point attaquer cette citadelle, et de la ravitailler même à leurs frais, si elle venait à manquer de vivres. Puis, pressé par la neige qui commençait à tomber, il regagna en toule hâte les plaines de Gaule.
Un dernier péril l'y attendait, dont il se tira aussi
hardiment et aussi facilement que des autres. C'étaient des Francs, au nombre de six cents (Libanius dit même mille)» qui s'étaient répandus dans les campagnes voisines de la Meuse, pour profiter de Tabsence des troupes romaines et faire diversion sur leurs derrières. A l'arrivée de Julien, ne sachant comment s'échapper, ils s'enfermèrent dans deux châteaux situés sur le bord de la rivière, et délaissés depuis longtemps par les troupes romaines, pour l'usage desquelles ils avaient élé construits. Leur espoir était que, le froid croissant tous les jours, le fleuve se prendrait et qu'ils pourraient s'échapper sur la glace. Mais Julien devinait leurs calculs, et chaque nuit il fit casser les premières croûtes de glace ^uî se formaient sur la rivière. Pressés par la famine, les Francs durent enfin se rendre : fait presque sans exemple chez cette tribu héroïque et opiniâtre. C'était Mlle si grande nouveauté de voir des Francs prisonniers, Julien crut devoir les envoyer sans autre commen- ^'•^e à Constance, et le jaloux souverain, devant ce té- '^^îgnage vivant qui valait mieux qu'aucune dépêche, Put s'empêcher de s'écrier : €t Ah! ceci est pourtant Cadeau. » Puis il incorpora ces braves dans ses lés, croyant, dit Libanius, y faire entrer autant de *^Urs invincibles *.
^ • Amm. Mauc., xvii, 1, 2. — Liban., Or. 10, p. 278 : Xaêwv ô PanXiô;, ttivopA9f. Nous avoDS donné à ceUe phrase le sens naturel adopté t*abW de la Bletterie, Vie de Julien^ p. Ii8. Valois l'avait inter- * j autrement ; il suppose que Consianc»», voulant rabaisser le nié- ^ l'enroi de Julien, dit : « C'est sans doute quelque cadeau d'un
46 JULIBN BN GAULB.
L'onnée 3Sg était déjà commencée et l'hiver dan toute sa rigueur» lorsque Julien revint enfin prendri tranquillement ses quartiers en Goule. L'expérience d l'année précédente lui apprenait assez que le lieu qui choisirait pour s'établir n'était point indifférent. Il Tallal se placer dans une plaine asset vaste pour nourrir aiaé ment ses troupes, et pourtant h portée d'une place asae bien gardée pour qu*on pùt s'y retirer et s'y détendn en cas de surprise. Son choix s'arrêta sur une villi placée au. confluent de deux rivières, déjà important! comme entrepôt de commerce et de navigation , et d'oi il croyait pouvoir avantageusement observer et conleni les Barbares. C'était Lutèce, cité gauloise , fondée pa la tribu des Parisiens.
Lutèce, à le bien prendre, n'était qu'une tie de^ Seine, située ou-tlessous du point où ce fleuve reçoit cours de la Marne. Habitée par une petite tribu gaulois qui avait rejoint l'ile aux deux rives par des poti (le bois, celte bourgade avait joué un rôle consiilf rable dans la défense des provinces septentrionales dp (laulcs, tentée par Camulogène contre le lieutenant (f« César, Labiénus. Le héros de l'indépendance gauloiM paraissait en avoir senti l'importance comme place iN {guerre, car quand il eut renoncé à la défendre, il ^ avait mis lui-même le feu pour qu'elle ne tombât pn^ entre les mains des ennemis. Mais ces jours de gloire
roi barbare. » Cette traduction est forcée et sans rapport arec l'oipr î gi^néral du passa pe d*Aniinion Marcel liu, xvii, S.
JULIEN BN ttAULE. 47
en même temps que de péril » avaient été courts « et» pendant les premiers temps de la conquête romaine, le nom de Lulèce n'avait guère été connu que de quelques commerçants. Une corporalion de naules (navigateurs) s*y était établie sous le règne de Tibère, et y avail bâti, £i la pointe de Tlle, un temple de Jupiter, orné de riches loas-reliefs, où flguraient, accolées par un mélange l>izarre, les divinités grecques et gauloises. On y voyait, â coté des statues de Yulcain, de Castor et de Pollux, le celtique Hésus coupant un chêne, Siviéros exorcisant un serpent, et Cernunnos, coiiîé d'un bois de ccrr. Le taureau aux trois grues, le Tarv Trigaran des Druides, y apportait ses hommages à Jupiter. Non loin de là , une petite chapelle chrétienne s était bientôt élevée, gardant les ossements du martyr Denys et de ses compagnons, immolés dans une persécution, sur un des coteaux de la rive droite. On nommait le lieu de leur supplice le mont de Mars, et les chrétiens, jouant sur le mot en l'altérant , en avaient déjà fait le mont des Martyrs. Ainsi se pressaient et s'entassaient Tune sur l'autre les trois religions successivement maîtresses de la Giiule. La corporalion des mutes, enrichie peu à peu, avait Hni par prendre rang parmi les uuinicipes, et c'étaient ses richcï^ses sans doute, aussi bien que s<i forte position, qui lui avaient valu le triste honneur de devenir, lors de la révolte desBagaudes, sousMaximien- Hercule, une des premières prises des insurgés, et une des dernières quil fut possible de leur enlever. Quoi
qu'il en soit, à partir de ce moment, Lutèce étail devenue une des places d'armes favorites des empereurs de Gaule. En fnce de la ville, sur la rive gauche de la Seine, Constance-Chlore avait fait bâtir pour son habitation un vaste palais » dont les constructions , jardins et dépendances diverses s étendaient depuis la rive du fleuve jusqu'au pied de la colline qui le surmonte de ce côté, alors appelée Locatitius,-et aujourd'hui consacrée par le souvenir de sainte Geneviève. Autour du palais, un vaste faubourg avait été bientôt construit et peuplé; un camp retranché en gardait l'entrée ; la grande voie militaire venant d'Autun et d'Orléans (Augustodunun et Genabum), y aboutissait; c était le point de départ d« belles promenades qui longeaient le cours de la Seine et venaient se terminer à un grand canal ; des cirque des basiliques, y avaient apporté tout le luxe des niœik.^ romaines. Mais ce quartier neuf pouvait toujours él abandonné en un clin d'œil en cas d'alarme, et, le i)o^zit de bois une fois coupé, la cilé proprement dite rest^ // imprenable derrière la double barrière de son fleiiw-^(? et sous la garde de ses braves mariniers *.
1. Au sujet de la situation de Paris à cotte époque voir la no de Valois sur Animiea Marcellin ; Dulaure , Histoire de Parir^^' Amédéc Thierry, les Gaules sous r admistration romainr^K. \%. p. 22, 23, 326 et suiv., et une dissertation de Bonamy, Mémoirt V Académie des Inscriptions, t. xv, p. 656 et suiv. — Ce derni^^' auteur nous parait avoir fort bien prouvé qu'il y avait déjà, à cet* éï»oque,,un vaste faubourg sur la rive gauche de la Seine, et probable ment un autre aussi sur la rive droite du côté du nord. — Les ruin
du lemiile construit sur lÏMaplacement actuel de Notre - Danie, voient dans la sallo ron^^orvée des Thermes de Julien au Musi-^^^
Ce fut là que Julien s'établit, et il prit bientôt un goût très-vif pour celte résidence et ses habitants. Tout lui plaisait : la simplicité vive du caractère national, la pureté des eaux, jusqu'au climat qu'il trouvait doux, et au vin du voisinage qu'il trouvait savoureux *. Il y goûtait avec délices les premières jouissances d'une renommée déjà 'grande et d'un pouvoir désormais affranchi de toute entrave; mais il les goûtait sans en être enivré. L'exaltation naturelle de son âme était séduite par d'autres objets. Nourri, dès l'enfance, dans Jes leçons de la philosophie stoïque, prenant au sérieux, avec la candeur d'un néophyte, toutes les prescriptions sévères tracées par Porphyre, pour la purification et même la déiGcation de l'âme, il avait conçu sérieusement la pensée de se les appliquer h lui-môme. Faire voir un philosophe sur le trône, c'était le reve de son imagination. Épaminondas,Caton et Marc-Aurèle étaient les images qu'il ne perdait point de vue; c'était Tidéal vors lequel tendait l'essor d'une âme jeune, ardente et ^■•gueilleuse, et s'il se mêlait à cette ardeur vertueuse ^ïie ambition secrète de grandir et de commander, il ^ la déduisait à lui-même, et ne s'y abandonnait pas ^ns contrainte.
Sa vie n'avait point cessé, à partir du jour de son ar-
^^'^lUmerard. Ces Thermes ne sont autre chose que le palais con- ^^^t par Constance Chlore, mais où Julien habita et qui garda son
Jlil., ilfi«)p.,p. 6Î,C3.
rivée dans les Gaules» d'être sévèrement réglée d'après les modèles qu'il trouvait dans les livres de philosophie. Rien n'égalait sa sobriété et sa vigilance. Constance avait cru faire merveille de régler d^avance y par écrit , pour le tenir en bride, tout son régime et jusqu'à l'ordinaire de sa table. Julien se fit montrer le menu de ses repas, tracé par la main impériale. Il y avait des mets délicats, des faisans, des viandes de porc exquises » découpées avec ces raffinements qu'a seule inventés la sensualité antique*. Julien raya de sa main tous ces articles, et commanda qu'on lui servit la ration ordinaire du soldat. Son lit fut formé d'une simple couverture sur laquelle on jetait une peau de bête. C'était là qu'on le voyait tous les soirs (au dire de son biographe), sans doute pour empêcher le sommeil d'allanguir ses sens, invoquer à genoux Mercure, le plus agile des Dieux, celui qui représentait dans les symboles philosophiques l'esprit vivant du monde, et qui était chargé de communiquer le mouvement à tous les êtres animés^.
Un tel repos n'était pas long et ne consumait qu'une faible partie de la nuit. De sos heures de veille il faisait deux parts distinctes : l'une pour les affaires, ^
1. Amm. Marc, xvi, 5 : Phasiaaum et vulvam et somen exigi TC,r» tuit et inferri, munificis militis vili et fortuito cibo contentas. On pm^^ voir dans Pline l'explication de ces mets divers, inventés par la n ■■ cherche de la cuisine antique.