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conséquent , qui n'encourageât les fidèles h braver celle vexation et à user sans scrupule, comme dit TApôlre, des aliments mis devant eux. Mais les popuKitions, bien que chrétiennes, étaient loin de comprendre encore Tesprit de l'Évangile. Elles transportaient dans leur foi nouvelle bien des habitudes superstitieus&s de leurs pères, et quand elles avaient mangé d'une viande ou bu d'une eau consacrée aux idoles, elles se croyaient souillées et perdues. Leur irritation fut donc très-grande. D'autres griefs encore vinrent l'accroître. A la porte des temples, dont les autels fumaient nuit et jour, on distribuait aux soldats les viandes, encore toutes chaudes, des sacrifices , dont l'armée se nourrissait. C'étaient d'excellents mets , car Julien choisissait pour la table des Dieux les animaux et les oiseaux de l'espèce la plus rare : les soldats s'en gorgaient tout à leur aise dans de véritables orgies, et quand ils rentraient, le soir, à moitié ivres, ils forçaient les passants à les prendre sur leurs épaules pour les rapporter à leurs casernes. Les Pétulants et les Celles surtout, les favoris de Julien , ses vieux camarades de Gaule, se livraient sans ménagement à ces excès, compensation inespérée des longues privations qu'ils avaient souffertes. Mais les soldats chrétiens étaient fort scandalisés. « Cette vie est insupportable, s'écriaient-ils. Bientôt nous ne pourrons respirer, car l'atmosphère est toute pleine de vapeurs empoisonnées. » On rapporta à l'empereur ces paroles séditieuses, et on lui signala en particulier deux cou-
pables : c*élaient deux jeunes gens, nommés Juventin et Maximin. Il les fil venir, prit connaissance luimême de leur délit , les lit fouetter de verges et les retint plusieurs jours en prison. Comme ils refusaient de faire aucune soumission, il les livra enfin aux bour^ reaux, el on les mit à mort de nuit dans une basse-fosse. Le même sort fut réservé, peu de jours après, à deux autres soldats, Bonose et Maximilien, porte - drapeau dans une compagnie récemment arrivée en Orient, qui s étaient refusés à faire disparaître la croix de leur étendard. « Nous sommes chrétiens, répétaient-ils jusqu'en présence des bourreaux, et*nous n'oublierons point ce que nous avons promis au grand Constantin le jour que nous reçûmes le baptême avec lui, à Aschiron, près de Nicomédie. » Et comme toutes ces exécutions se faisaient en secret, pour ne pas exciter de troubles, le bruit se répandit bientôt qu'on massacrait des chrétiens pendant la nuit, et que les flots ensanglantés de TOronte entraînaient chaque malin vers la mer des monceaux de cadavres
Par ces violences, qu'il essayait de couvrir encore d'une ombre de justice, et qu'il rougissait de produire au grand jour, Julien donnait aux chrétiens à la fois la mesure de sa haine et de son impuissance. L'une et l'autre apparurent bien plus nettement encore dans un
1. Amm. Marc, mi, 12. — Thêod., m, 15. — S. Ghrys., m Juv, et Maxim, mart., t. ii, p. 690 et suiv. — Actes du martyre de S, Bonoêe dans la collection de Don Kuinart.
grave incidenl qui acheva de l*exaspcrcr. Il y avait aux portes d*Aotioche une bourgade ou, pour mieux parler, un faubourg qui portait le nom de Daphné. C'était là, disaient les habitants, que la nymphe aimée d'Apollon avait échappé aux embrassements du dieu en prenant la forme de l'arbre qui, en grec, portail encore son nom (^oéçvvi, laurier] ; et bien que cet honneur fût dispulé par beaucoup d'autres contrées, la tradition était assez accréditée en Orient pour avoir fait la renommée d*un teffl[ffe élevé sur le lieu même de la métamorphose prétendue. On y admirait une magnifique statue d'Apollon, tenant sa lyre d'une main, et de l'autre une coupe d'or, d'un travail exquis qui la faisait comparer au Jupiter de Phidias. Un paysage délicieux, une riche forêt de cyprès qui s'élevait tout auprès, et où jamais le soleil ne pénétrait, une source pure, qu'on nommait la fontaine de Castalie, et dont les ondes passaient pour être douées d'une vertu prophétique, de vastes pelouses éniaillées de fleurs, achevaient de faire de Daphné la promenade fovorite des citoyens d'Antioche. La petite ville n'avait même pas autant perdu qu'on pouvait le croire , au changement de religion de la grande cité. Car, si le temple était maintenant délaissé et dégradé, si la fontaine même élait tarie ou bouchée, si l'on ne venait plus chercher à l'ombre de la forêt des rendez-vous amoureux, en revanche le césar Gallus avait fait élever dans cet endroit même, avec beaucoup de pompe, le tombeau de saint Babylas , évêque d'Antioche, martyrisé
SOUS Décius. Ce lieu , autrefois lémoin de bien des scènes voluptueuses, se trouvait ainsi sanctifié , et la piété nouvelle des habitants prenait encore un chemin ^ frayé par leurs anciennes habitudes *.
Julien ne pouvait manquer de visiter cet endroit célèbre, objet de tous les pèlerinages de dévotion ou de curiosité; mais il n'avait nulle intention de faire honneur h saint Babylas. Il choisit au contraire le jour de la féte d'Apollon, et se rendit droit au temple avec de grands sentiments de piété, et se préparant à aœisler à d'antiques et curieuses cérémonies. Il se représentait déjà en imagination, nous avoue-t-il lui-même, les victimes , les libations , les chœurs de musique et les enfants vêtus de robes blanches. Il n'avait prévenu personne de sa venue, croyant que pour une telle fête la précaution était inutile, et qu'une si grande ville ne pouvait 'manquer de se mettre en frais pour un si grand dieu. Il fut donc fort surpris de trouver le temple vide; point de cierges allumés , point de prêtres en costume , point de victime préparée. Ne polivant en croire ses yeux : « Ils sont quelque part , disait-il , là dehors, et ils attendent que le souverain pontife donne le signal, k A force de chercher, on finit par trouver enfin un seul prêtre, à qui on enjoignit de commencer-^ le sacrifice. « Quelle viclime avcz-vous? lui demand^^
1. Soz., y, 19. " Amin. Marc, xxii, 12, 13. — Liban., fie Daph^^^ Apoll. fano, p. 183. — Ruf., i, 35, 38. — Soc., m, 18, 19. — Théo^».^ 111,10,11.
Julien. Qu*est--ce que la ville vous a envoyé? — J*ai un oison dans ma basse-cour , répondit le pauvre prêtre, et je Toffre volontiers. Mais, quant à la ville, elle ne m*a rien envoyé du tout. » Force fut de se contenter du prêtre et de Toison. Le sacrifice commença, mais rofficiant ne trouva pour Taider qu'un de ses enfants, qui s'y prêtait de très-mauvaise grâce, et à peine la cérémonie était-elle achevée que le père s'aperçut que son fils s'était sauyé. Le petit homme était chrétien depuis plusieurs jours, sans en rien dire, converti par une diaconesse du voisinage, et ni menaces ni coups ne purent le décider à reprendre son service dans le temple d'Apollon
Julien rentra tout irrité dans Antioche, et mandant le sénat de la ville, lui adressa des remontrances trèssévères sur son avarice et sa négligence, a Un bourg des extrémités du Pont, dit -il, ferait les choses avec plus de libéralité que vous qui possédez d'immenses territoires. » Puis, voulant réparer plus efficacement le scandale, il se mit activement à l'œuvre pour rendre au temple son ancienne splendeur. Toujours avide d'ailleurs de pénétrer l'avenir, où ses regards ne plongeaient qu'avec inquiétude, il était pressé de rendre la parole à Toracle de Castalie, se flattant de recevoir ses premières
1. Jul., Misop.y p. 96, 97. — Tbéod. , m, 14. — Le temple de Daphné ajant été brûlé au moment de sa restauration, l'incident rapporté par Théodoret ne peut s'être passé qu'à la première visite de Julien.
confidences. Mais, pour que le dieu parlât en liberté, il fallait qu'on le délivrât du méchant voisinage d'un mort qui l'importunait. Libanius, du moins, l'affirme gravement, et c'était d'ailleurs une croyance générale parmi les païens, que les oracles ne voulaient jamais parler devant les impies : manière ingénieuse d expliquer pourquoi les dieux étaient devenus si muets depuis que la piété envers eux était si rare. Ordre fut donc donné aux chrétiens d'exhumer sans délai les os de leur martyr, pour faire place nette devant le temple. Ils s'empressèrent d'obéir, et dès qu'ils eurent enlevé le corps, Jes prêtres païens se mirent en devoir de faire les cérémonies de la purification, suivant le rite adopté par les Athéniens dans un cas pareil, à Délos, et dont Thucydide avait laissé une description détaillée *.
Pendant qu'ils étaient à l'œuvre, ils entendirent des chants dont le son ne dut leur plaire que médiocrement. C'étaient les chrétiens s'en retournant à la ville, chargés de leur précieux fardeau et entonnant à pleine voix, tantôt en chœur, tantôt en partie, le verset du psaume 90 : « Quq ceux-là soient couverts de confusion, qui adorent des statues et se confient dans des simulacres. Dieux des nations, courbez-vous devant le Seigneur. » Les populations des hameaux voisins accouraient; les passants s'agenouillaient, ou s'empressaient pour loucher les reliques du saint. Julien se trouvait ainsi avoir