‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 4)Chapitre 258 sur 321 · IV · texte numérisé non relu

IV

malheurs (le leur patrie 5 car c'était l'un des thèmes les plus usités de la rhétorique ancienne. Il fil venir les principaux commerçants et les grands propriétaires ruraux, et, essayant sur eux Teffet de son éloquence, les engagea à modérer leurs prix et à venir en aide à leurs concitoyens dans l'indigence. Us promirent tout ce qu'on voulut, ne firent que peu de chose, et en réalité ne pouvaient rien. Le prix du pain monta toujours. Julien se fâcha alors de ce qu'on ne lui tenait pas parole, el se vanta qu'il saurait bien nourrir son peuple. Il y a deux moyens connus dans cette occurrence, également irapuissants l'un et l'autre, bien que toujours mis en pratique par les despolismes de toute nature : ce sont les approvisionnements officiels, et un tarif maartmtim imposé au commerce. Julien ne manqua pas d'employer l'un et l'autre, malgré les représentations de la curie de la ville, qui, éclairée par des expériences antérieures, pressentait les dangers de ces mesures. On essaya vainement de le détourner de celte tentative insensée, par l'organe de son ami Libanius, qui se vante fort d'avoir porté ce jour-là la parole et même, pour se servir de son expression, les armes au nom du sénat, a C'était un mauvais génie, s'écrie-t-il, qui avait suggéré ce conseil à Tempereur. » Il ajoute qu'il fut si hardi dans son allocution, qu'un des courtisans voulait le faire précipiter dans les flots de l'Oronte. Julien l'écouta plus patiemment, mais ne se laissa pas convaincre *.

1 . Jul., Misop.-^ Liban, Or. 10, p. 306; De vita sm, p. 43. — Amm-

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Ueffet fui celui qu'on avait prédil, el qui ifa jamais manqué. Les approvisionnements faits par ordre de l'empereur, qui ne montaient pas à moins de quaire cent vingt-deux mille mesures de blé, et ne coûtaient pas moins de vingt-huit mille pièces d'or, furent gaspillés et dévorés en peu de jours ; et le commerce, ne pouvant soutenir ni une concurrence ruineuse, ni des conditions tyranniques, cessa tout d'un coup ses opérations. Les propriétaires n'envoyèrent plus à la ville , ni blé, ni vin, ni huile. Toutes les boutiques se fermèrent, et d'une extrême cherté de vivres on passa à une disette absolue. On mit quelques commerçants en prison, mais sans réussir à tirer d'eux ce qu'ils n'avaient pas ; et Julien se trouva devenu responsable devant la population, aussi bien du mal qu'il avait causé que de celui qu'il avait promis de soulager * . .

Ce fut alors un cri général : païens, chrétiens, riches, pauvres, sénateurs, marchands et ouvriers, tous à l'envi chargeaient son nom d'anathèmcs. C'était un feu roulant de railleries. Sa barbe inculte, sa petite taille^ la saleté de son costume, la minutie de sa dévotion, tout devint matière à plaisanterie. « Voilà l'ours, disait l'un sur son passage. — Non, répondait l'autre, c'est l'homme-singe, qui a de grandes épaules et de petites

Alarc, xxii, 14. Cet historïeu n'hésite pas à bl&mer encore ici très-sérèremeut Julien : Nulla probabili ratioue, dit-il, popularitatis amore vilitati studebat venalium rerum. — Soc, m, 17. — Soz., v, 19. 1. Jol.^ Liban. — Amm. Marc. — Soc. — Soz., loc. cit.

jambes. — Comme il marche à grands pas! CroîMI avoir neuf coudées de long, comme les Titans Olus et Éphialte dont parle Homère? Où va-t-il ? Il va préparer le sacrifice. — Non, c'est le boucher qui va tuer la bête ! — Il n'est pas étonnant que la viande soit si chère, quand lous les animaux passent en hécatombes. » Julien entendait tout, le visage contracté, les lèvres pâles, et courait répandre aux pieds de ses dieux, dans des prières interminables, la douleur et Tirritalion de son âme \

Après la prière, c'était la rhétorique qui lui servait à décharger sa bile. Ce qu'il venait de raconter aux Dieux, il le confiait au papier. Dans ce duel engagé entre lui et la population entière d'une grande cité, il ne voulut être en resle ni de railleries, ni d'invectives. Antioche faisait des quolibets contre lui : ^ il fil un pamphlet contre Antioche. Sous le titre des Mîsopogon (l'homme qui hait la barbe), il dépeint e"^

déchire d'une dent mordante et venimeuse toute cett

sociélé polie de TOrient, où païens et chrétiens ne di feraient souvent que de nom et se confondaient da^^ une recherche commune des sensualités de la vie des raffinements du luxe. Ici le rhéteur dispara* ;

1. Jul. — Soc. — Soz., loc. cit. — Amm. Marc. : Ridebatur Quim ut oorcops, lioino b revis, humeros extenlans angustos et barbam prj se ferons liiroiuain, grandisque iiicedens tanquam Oli fraler et Epbia/tis, «luoruin proccrilatem Homerus in immensum lollit : idemque vietiinariiis vro sacricola dicebalur, ad crebritatem hostiarum alludentibns multis : et culpabatur hinc opportune. — Sur le sens de quelques-unes de ces railleries, voir le commentaire de Wagner, t. ii, p. 490.

toutes les conventions de Técole sont emportées dans l'élan d*une colère parfaitement naturelle, où la vanité offensée emprunte les accents de la morale indignée. Cette œuvre de Julien est celle peut-être qui a le moins d'art et le plus d'éloquence. Quand il flagelle les vices de tout le grand monde d'Antioche, la haine lui fait parfois trouver des traits qui ne devaient sortir ni plus justes, ni plus piquants, de la bouche de Chrysostôme.

Diogène, d'autre part, n'aurait rien osé de plus hardi, de plus sauvage que ce début : « Il n'y a point de loi qui défende à un homme dédire du bien ou du mal de luimême: du bien, quand je le voudrais, je n'en ai pointa dire; mais du mal, tant qu'on en voudra. Je commence par mon visage. La nature, je pense, ne lui avait donné ni beauté, ni grâce; mais, par une maussaderie chagrine, ^ et pour le punir sans doute de n'être pas plus beau, j'y ai ajouté la barbe épaisse que vous voyez. La vermine s'y promène à l'aise, comme les bêtes fauves dans la forêt; cette barbe m'empêche, ou de manger avec avidité, ou de boire tout d'un trait : car je courrais risque de dévorer du poil en même temps que du pain. Il ne faut pas que je me soucie ni de recevoir, ni de donner des baisers ; car une telle barbe ne permet point d'approcher les lèvres des lèvres dans un pur et doux embrassemenl. Vous dites qu'on pourrait tisser des cordes avec ma barbe. Je vous le permets de grand cœur, si vous pourrez toucher ses poils rudes sans blesser vos mains déli-

cales... Mais je ne me contente pas d'être barbu delà sorte , j*ai de pins la tète mal peignée ; mes cheveux sont rarement taillés; mes ongles rarement coupés; mes doigts sont tachés d'encre. Et, si vous voulez même queje vous dise ce que vousnevoyez pas, j'ai la poilrine hérissée et velue comme celle du roi des animaux, et je ne me suis jamais mis en peine de la rendre polie... Si j'avais une verrue, comme Cimon, je vous le dirais ; mais je n'en ai pas. Voici maintenant une chose que vous savez : ce n'est pas seulement mon corps qui est tel, c'esl ma vie tout entière qui est austère et rude. J'ai la sottise de me bannir du théâtre : j'ai si peu de goût queje ne fais point dresser descène dans ma cour, excepté aux fêles de la nouvelle année ; el encore est-ce pour l'acquit de ma conscience, comme un paysan paie le tributà un maître dur... J'ai toujours haï les jeux du cirque, comme les débiteurs délestent le forum où il faut payer. Je ne m'y rends que rarement aux fêles des Dieux, el je n'y passe pas ma journée, comme faisaient mon oncle et mon frère. A peine ai-je vu la sixième course, et encore sons plaisir et avec fatigue, j'ai hâte de me retirer. Voilà pour rexlérieur de ma vie. Quant au régime (|ue je suis dans mon intérieur, sachez queje couche sur un matelas, sans couvertures ; queje ne mange niùme jamais à ma saliélc'^; et que tout cela fait une manière d'être qui doil déplaire à une ville de délices comme la vôtre. Ce n'est pourtant pas pour vous seuls que j'ai adopté colle règle. C'est dès mon enfance qu'une sotie

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erreur m'a conduit à déclarer la guerre à mes appélits. Je ne permets point à mon estomac de se remplir de viandes : et il ne lui arrive jamais de se soulever pour rejeter l'excès des aliments * . . . Tant que j'étais en Gaule, la rusticité des Celtes supportait de telles mœurs; mais une ville riche, fleurie, populeuse, s'en indigne h bon droit; une ville dans laquelle se trouvent des musiciens, des danseurs en si grand nombre, plus d'histrions que de citoyens, mais nul respect pour les magistrats. Dussent les hommes sans cœur en rougir, il convient à de grands courages comme les vôtres de festiner dès le matin, de réserver la nuit à la débauche, et de faire voir, non par des discours, mais par desTaits. que vous êtes au-dessus des lois... Et tu as pu croire, continue-l-il en faisant parler tous les habitants d'Antioche, 6 insensé Julien, que ta grossièreté, ton inhumanité, ta rudesse, pourraient s accorder avec des gens connue nous? 0 le plus odieux et le plus importun des hommes, qui crois devoir, suivant les conseils des maîtres fameux , orner ta petite âme par la tempérance! Reviens de ton erreur : la tempérance, nous ne savons ce que c'est; nous en avons quelquefois entendu le nom, mais la chose, nous ne l'avons jamais vue. Si être tempérant c'est ce que tu le proposes d'être, à savoir servir les Dieux et les lois, vivre sur un pied d'égalité avec ses égaux, user modestement de ses avantages.

i, Misop.j p. 56-60.

avoir soin que les pauvres ne soient pas opprimés par les riches, supporter dans cette pensée les haines, les colères, les injures, ne point s'en offenser, ne point se livrer aux emporlempnls de son cœur, mais le gouverner et le contenir ; si c'est aussi une partie de la tempérance de s'abstenir en public de tout plaisir, même de celui qui n'est ni tout à fait déshonnête , ni entièrement honteux, parce que l'on pense qu'on ne peut être sage dans son intérieur si l'on est dissipé au dehors, et si on se plait au théâtre ; si tout cela est la tempérance, mais tu te perds et tu veux nous perdre avec loi : c^r nous ne pouvons supporter l'idée d'une telle servitude. Obéir aux Dieux et à nos lois!... Non vraiment, la liberté est trop douce Et quelle n'est pas ton hypocrisie! Tu ne veux pas qu'on t'appelle Seigneur: tu ne supporles pas ce nom, et tu t'en indignes; tu as ^ même persuadé à beaucoup de personnes, qui y étaient ^ accoutumées, tie le supprimer comme une désignation»::, odieuse j mais tu nous forces à servir les magislrals elT ^ les lois, et cependant combien ne sei ait-il pas pluscom^^: mode (le le donner le nom de rnaîlrc, et d'élre libre e: vérité ! Tu parais aux regards le plus doux des homme^^s

en fait, tu es le plus dur à servir. Tu nous tues quai

lu nous forces, riches, à être justes au tribunal; pa^ mvres, à ne pas calomnier les riches; quand lu renvo%^ nos comédiens, nos mimes, nos danseurs. Voilà sep/

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