Amm. Marc, xxiv
et son général Piisœus fut reçu dans l'amitié romaine. Philuthas, autre forteresse située un peu plus bas sur le fleuve, fit meilleure contenance. La garnison refusa d'ouvrir ses remparts et promit seulement, en raillant» à Julien, que, quand il aurait soumis toute la Perse, elle suivrait l'exemple commun. 11 aurait fallu, pour la réduire, un siège de plusieurs jours, et le temps était précieux. Julien se déci^la à passer outre. L'armée défila devant les murailles de la forteresse, sous les yeux des habitants, qui la regardaient passer sans proférer une seule parole. Le soldat se vengea de cet affront en pillant, à quelques lieues de là, plusieurs villes ouvertes que leurs habitants avaient abandonnées. Sozomène remarque avec raison qu'il eût été plus prudent de ne pas affamer un pays par où on était exposé à revenir*.
On arriva ainsi, sans autre incident, jusqu'à l'entrée de cette contrée fertile et fameuse qu'enferment dans leurs ondes subitement rapproch('Cs les deux grands fleuves de l'Kuphrate et du Tigre : étroite langue de terre qui doit à sa position privilégii^e les plus abondantes richesses naturelles et la plus ancienne réputation de l'histoire. Dans cet espacé de quelques lieues, arrosé par les plus vastes courants d'eau que le monde ancien ait connus, se heurtaient, se coudoyaient, pour ainsi dire, les capitales de tous les empires à qui la fortune avait tour h tour livré et retiré la domination de l'Orient. C'é-
1. Amm. Marc, xxiv, 1. 2 — Zos., m, 1'», 15.— Soz., vi, l.— Liban., Or. 10, p. 313.
tait là que, Tune après l'autre, toutes les dynasties asiatiques étaient venues vaincre , n^gner et périr. Sur les deux rives de TEuphrate, l'antique cité de Nabiichodonosor, la Tabuleuse Babylonc» étalait ses ruines gigantesques. Un peu plus haut, sur le bord occidental du Tigre, Séleucie, capitale des successeurs d*x\lexandre, également ruinée, n'offrait plus que des vestiges effacés d'une grandeur moins poétique ; mais en face, de l'anlre côté du même fleuve, et reliée seulement à l'ancienne ville par un pont, s'élevait la résidence nouvelle des Sassaniles, Ctésiphon, d'où les (ils d*un brigand parthe bravaient depuis tant d'années les aigles romaines.
La terre gardait la trace de ces couches successives de conquêtes entassées Tune sur Taulre. Chaque gouvernement y avait laissé quelques travaux de dérense ou de culture. A l'entrée de l'isthme formé par les deux fleuves, on trouvait encore les débris d'une ancienne muraille élevée par les rois d'Assyrie pour se préserver des invasions desMèdes. Un art plus moderne et plus savant avait remplacé ce rempart impuissant par une série de places fortes, habilement échelonnées, qui défendaient plus efficacement le passage. Une infinité de canaux tracés à travers un sol très-friable, permettait à toute espèce d'embarcation de passer incessamment d'un fleuve à l'autre. Une de ces communications, connue sous le nom de Nahar-Malcha (fleuve du roi), qui s'abouchait à l'Euphrate, à l'extrême limite de la Mésopotamie, et venait déboucher dans le Tigre, au-dessous
de Scleucie, était navigable aux plus gands bâtiments. Un peu plus haut, on trouvait les vestiges d*une tranchée analogue, entreprise et menée à fin par Trajan, mais depuis abandonnée. Des digues, des travaux d'art de toute espèce, établis sur les deux rivières, permettaient de contenir les eaux dans les temps orageux ou de les lâcher à volonté sur la plaine.
La marche à travers le désert avait employé tout le mois d'avril. Ce fut dans les premiers jours de mai, en approchant de l'antique muraille de Macepracta, qu'on s'aperçut pour la première fois de la présence de Tennemi. Jusque là, Julien, toujours aux aguets, envoyant à toute heure et dans toutes les directions des éclaireurs, s'étonnait de ne pas rencontrer d'obstacles. Le prince Ilormisdas découvrit le premier, de l'autre côté d'un des petits canaux embranchés sur TEuphrate, les feux d'une armée en campagne. Il voulait pousser plus loin la reconnaissance, mais il en fut empêché par l'état du petit bras de rivière que des pluies avaient grossi, et où il craignit de ne pas trouver de gué. Il s'arrêta, et fort heureusement pour lui, car dans la nuit les ennemis (c'êlaienl eux en effet), encouragés par ce mouvement rétrograde, passèrent l'eau eux-mêmes et se trouvèrent prêts le lendemain pour l'attaque. Les Romains éprouvèrent un court moment de surprise devant des armes et des manières de combattre qu'ils ne connaissaient pas. La force extraordinaire et le nombre des archers les déconcerlaient; l'éclat inusité des armures éblouis-
sait leurs yeux. Ils se remirent pourtant assez vile de leur surprise, et, élevant leurs boucliers sur leurs têtes, chargèrent en masse avec une impétuosité qui mit en déroute tout ce qui se trouva devant eux. Cet engagement d'avant-posles livra l'entrée de la contrée. Le corps d*armée persan recula et alla se placer derrière le canal de Nahalmarcha dont il se proposait de disputer le passage. Il n'était point, comme on Tapprit, commandé par Sapor lui-même, mais par son premier lieutenant qui portait le titre de suréna. C'était le nom qu*on donnait au plus grand dignitaire du royaume, et que les écrivains romains, dans leur ignorance de la laiigue persane, prennent habituellement pour un nom propre. Le suréna était appuyé par le chef des Sarrasins Àssanites, Malech-Podosace, fameux brigand, dit Ammien, connu par toutes sortes d'atrocités commises sur les frontières romaines * .
En reculant ainsi de quelques milles, l'ennemi comptait que les éléments et la disposition même des lieux allaient combattre pour lui. Partout, en effet, les digues étaient levées, et la campagne transformée en une vaste plaine d'eau où on ne pouvait faire un pas sans enfoncer dans la boue jusqu'à mi-jambe. Puis on rencontrait, sans les apercevoir, les canaux d'irrigation où un homme pouvait disparaître tout entier. La persévérance et l'habileté des légionnaires vinrent à bout de tous ces