Liban., Or., 10, p. 308. — S. Greg. Naz., loc, cit
JULIBIf PERSÉCUTEUR.
condamnée à périr. L'exécution commença, mais quand le dévorant incendie eut enflammé l'horizon de ses lueurs lugubres, un murmure sourd gronda de toutes parts. Le soldat pleurait sa patrie, désormais séparée de lui par des montagnes de sables et par les anneaui redoublés de deux fleuves infranchissables. On cher* chait des yeux le transfuge, conseiller funeste désigné à rindignation publique. Tout à coup on ne le trouva plus : il avait disparu, laissant Tarmée sans moyens de retour et sans guides pour avancer. Quelques hommes de sa suite, arrêtés et mis à la torture, avouèrent qu'il n'était venu que dans le dessein de tromper l'empereur; et Julien, couvert de rougeur, dut reconnaître sa crédulité. Son orgueil fléchit, et il ordonna qu'on éteignit le feu; mais il était trop tard pour en arrêter les pro* grès*.
Force était donc de marcher en avant et un peu au hasard, puisque, après la flotte perdue, le siège n'était plus possible et qu'on ne pouvait plus reculer. On comptait au moins, pour se nourrir, sur les ressources des plaines fertiles de l'Assyrie. Vain espoir! Les Romains avaient dévasté eux-mêmes dans les jours précédents, pour aflamer plus aisément Ctésiphon, toutes les campagnes qui bordaient immédiatement le Tigre; et le
I. Amm. Marc, xxiv, 7. Le récit d'Ammien, qui reprend ici, s'accorde parfaitement avec celui des écrivains chrétiens, puisqu'il parle de Taveu des transfuges et du repentir de Julien. Zosime (m, 26 y raconte rincendie de la flotte sans aucun détail. — Zon.^ xiii, 18. — Soz.,
patriotisme des habitants continuait plus loin cette œuvre de destruction. Partout les villages étaient abandonnés; les habitants, réfugiés dans les villes fortifiées et sur les montagnes, avaient mis le feu à tous les champs de blé et à tous les pâturages. Les herbes enflammées empêchaient l'armée d'avancer. Ailleurs, on avait levé les digues, et Teau achevait les ravages commencés par le feu. Du sein de ce sol dévasté, puis détrempé, s'élevaient des milliers d'insectes et de mouches venimeuses, qui mettaient les bêtes et les hommes nuit et jour au supplice. Aux extrémités de la plaine, on apercevait les escadrons détachés de l'armée persane, reconnaissables à l'éclat de leurs armures brillantes et flexibles. Mais leurs mouvements rapides et irréguliers» paraissant tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche de l'armée romaine, ne donnaient aucune indication claire sur la situation véritable du camp de Sapor, ni sur la direction qu'il fallait suivre pour Tatteindre. Quelques prisonniers qu'on réussit à faire, et que Julien lit voir avec ostentation 5 ses légions découragées, ne donnèrent pas des indices plus certains. On cheminait au milieu de mille souffrances, sans bien savoir ce qu'on cherchait ni 011 on allait.
. Un immense cri, un vœu insensé, mais irrésistible, de retraite et de retour, s'éleva dans toute l'année. Les légions se refusèrent obstinément à faire un pas de plus dans ce chemin pénible qui ne menait nulle part. Julien les harangua inutilement, et leur représenta sans
fruit que la retraite élail plu^i périlleuse que la marche, et que la victoire était la seule ressource des situations désespérées. Ces arguments, qui contenaient Taveu de son imprudence, ne relevaient pas les courages : on s'en emparait seulement pour l'accuser et le maudire. Il consultait les oracles : ils étaient muets ou sinistres. L'idée d'une malédiction attachée à sa personne commençait à se répandre. Le Dieu qu'il avait offensé se vengeait de lui ; ceux qu'il avait servis Tabandounaient. Les deux religions semblaient le condamner. La superstition des païens voyait en lui la victime d*un destin capricieux. La piété des chrétiens adorait la justice qui frappait un sacrilège. Chrétiens et païens ne voulaient plus marcher à sa suite. A|)rès beaucoup de délibérations, Julien se résigna à commander la retraite, mais non en rejoignant le Tigre, comme le demandaient les soldats aveuglés, car il eut été aussi honteux qu'impossible de repasser en déroute sous les murailles de Ctésiphon. Il tendit vers le nord en ligne droite pour gagner, en longeant la montagne, les provinces de Corduène, limite méridionale de l'Arménie. Peut-être aussi par cette route, qui le maintenait plus longtemps en territoire étranger , espérait-il encore rencontrer quelque part l'ennemi et rétablir ses affaires par une grande bataille. Ce fut le IG de juin que le mouvement de retraite commença, et il y avait soixante-dix jours que la frontière perse avait été franchie ^ 1. Amm. Maic.,xxiv, 8. Ce récit est le seul qui mérite confiance. Zo<
Rien n'est triste comme I3 retraite d'une armée vaineue en pays ennemi. Le péril et la mort y apparaissent dans leur horreur, dépouillés de tout prestige de gloire. Pour Julien» surtout, Tangoisse était affreuse ; car, si la route était pénible, le retour n'offrait en perspective que les outrages d'une secte abhorrée. Il n'eut pas pourtant beaucoup le loisir de savourer l'amertume de ces peiw sées. La première nuit de la retraite fut obscure et sans étoiles, « comme il arrive, dit le superstitieux Ammien, dans toutes les conjonctures douteuses. Nul n'osa ni s'asseoir, ni éteindre ses feux. » Hais & l'horizon on distinguait confusément quelques masses noires que les uns prenaient pour des onagres marchant en troupei afin d'éviter les attaques des lions; les autres, pour des tribus de Sarrasins. Au point du jour, on. reconnut les cuirasses éclatantes de la cavalerie perse; et l'au* dace des escadrons volants , qui se mirent à harceler les flancs de l'armée de plus près que de coutume, fit voir que les ennemis comprenaient tout le péril de la
sime,pour éviter de convenir que Julien était en pleine déroute, quand U fut tué, embrouille les faits à dessein, de manière qu'on ne peut distinguer ni la marche ni la retraite. Ce qui peut l'autoriser dans cette confusion, c'est que Julien, au lieu de rétrograder vers le Tigre, ayant entrepris de revenir par rintérieur de TAssyrie, put espérer jusqu'au dernier moment de rencontrer Sapor et de rétablir ses affaires par ime bataille. Puis il n'est pas douteux qu'il y eut, comme on le verra, ua accord de tous les païens pour faire retomber sur le successeur de Julien l'issue fâcheuse de la campagne. Peut-être même la fin glorieuse de Julien diminua-t-elle dans Tesprit des troupes la grandeur de Téchec qu'il était en train de subir. C'est ainsi qu'on peut eipliquer qu'Eutrope, qui faisait partie lui-même de Tarmée, puisse dire en parlât 4e JiUidB : victqr rediit.
situation des Romains. Cinq jours s'écoulèrent en marches pénibles et en escarmouches constantes et meurtrières. Le 22 juin, aux environs d'un lieu assez vaguement désigné sous le nom de Maronga, une attaque un peu plus sérieuse eut lieu . La grosse cavalerie des Perses, avec ses hommes tout bardés de fer, et un corps d'armée soutenu par des éléphants, approchèrent à distance de combat. Julien crut avoir retrouvé la fortune, et se hâta de saisir l'occasion de vaincre. Il ne fut que trop ardent et son armée trop courageuse, car l'ennemi, effrayé sur-le-champ, recula en lui laissant seulement quelques prisonniers.
Se battre, en effet, pour les Perses, était superflu : la fomine suflisait pour achever ce qui était au-dessus de la force des armes, Elle devenait chaque jour plus affreuse : on était obligé de distribuer aux soldats les provisions mises en réserve pour les ofliciers, et l'empereur lui-même ne permettait plus qu'on servit sur sa table autre chose qu'une bouillie épaisse, dont le dernier de l'armée n'aurait plus voulu ^
Bien que son âme fût navrée de douleur et son corps épuisé par le jeûne et les fatigues, son esprit pourtant travaillait toujours. Les récits de Thisloire, les fables des poêles, se présentaient confusément à son imagination et s'animaient devant ses regards, la nuit, pendant cet état incertain entre la veille et le sommeil, que con-
i. Amm. Marc., xxv, i, %, — Zos., m, 25-S9.
naissent tous ceux qui ont souiïerl. Un malin, il fit appeler en toule hâte les aruspices et leur raconta ce qui suit : Pendant qu'il était couché à terre, suivant son usage, et plongé dans la lecture d'un livre de philosophie, à l'heure des plus profondes ténèbres, il avait vu entrer sous sa tente le génie de l'empire, portant les mêmes traits sous lesquels il lui était déjà apparu, à Lutèce, la veille du jour où il fut fait Auguste, mais cette fois pâles et défigurés. La vision passa devant lui, sans dire mot , en couvrant de son voile sa tête et sa corne (l'abondance. Il s'était levé brusquement pour la suivre; puis, n'y pouvant réussir, il s'était précipité hors de sa tente pour aller olTrir un sacrifice aux Dieux ; mais, à ce moment, il avait aperçu dans le ciel une lueur brillante qui traversa l'air et s'évanouit. Les aruspices connaissaient problablement Plutarque, et, s'ils avaient pris soin de la raison défaillante de leur empereur, ils l'eussent engagé à songer moins souvent 5 Brutus veillant dans les champs de Philippes. Mois ils consultèrent gravement leurs livres, et lui firent voir, dans un ouvrage d'un célèbre augure, Terquitius, sur les choses divines, qu'on ne devait jamais engager de combat quand on avait vu un brandon céleste. Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre, entre un ennemi pressant et une armée affamée Aussi la dévotion céda à la nécessité, et ce-jour là, en
J . Amm. Marc, xxv, 2.
dépit des augures, la marche ne fut qu'un long combat. Les Perses attaquaient partout, en téte, en queue, au centre. De chacune des collines dont le pays était coupé, et qui dominaient la route, à tout instant, on voyait déboucher un gros de cavaliers qui chargeaient à fond, puis se retiraient à toute bride, ou bien on recevait une grêle dé traits lancés par des mains invisibles. Julien courait de tous côtés pour faire face sur tous les points menacés. D'ordinaire, il marchait à l'avant -garde, et, dans un moment de relâche, il avait détache sa cuirasse pour respirer plus librement. Un cri d'alarme le rappela vers l'arrière-garde : il y courut. A peine y otait-il que les Calaphractes des Perses fondaient sur le centre avec ces terribles éléphants dont l'odeur seule, pendant ces jours de chaleur excessive, faisait fuir et cabrer les chevaux des Romains. La cavalerie, pour ce motif, ne pouvant.faire son office, ce fut à la tete de l'infanterie légère que Julien soutint cette charge redoutable. En dirigeant habilement les traits des archers sur les jambes des chevaux et des éléphants, il fit reculer les assaillants, qui se hâtèrent de rejoindre l'éminence qui leur servait d'abri, et dont ils ne voulaient pas s'écarter. Son ardeur s'anima à la vue des ennemis qui fuyaient, et les montrant du doigt à la cohorte qui l'entourait et qu'on nommait les Candidats, sans doute à cause de la blancheur de ses vêlenïenls : « Suivons-les, » leur dit-il. Mais personne ne se pressait de lui obéir; on s'effrayait de le voir sans armure, et on le priait en grâce de s'arrêter. Comme il résistait et s'ar-
iULIBN PBUSÊGUTBUH.
rachait des mains de ceux qui retenaient son cbetal, nh javelot vint lui raser le bras, et, en lui perçant les côtes, se loger dans la partie inférieure du foie. Il porta précipitamment la main sur la blessure, et essaya d'arracher le trait; mais le tranchant de Tacier lui coupa les doigts. Alors il poussa un grand cri en regardant le cieli et tomba sans connaissance. Le combat continua sans lai, avec un eiTroyable acharnement. L'ardeur des Perses était doublée par Tespérance d'et terminer Tennemi d on seul coup ; celle des Romains, par Thorreur de leur situation. La nuit seule mit fin à la mèlée^ qui coûta la vie^ do côté des Romains, au maître des offices, Anatole; du côté des Perses, aux deux satrapes Méréna et Nofaodare*.
A peine les armes posées, tout le monde s'assemblA près de la tente où Ton avait transporté Temperenr blessé , et où §on médecin et son ami Oribase était èl train de sonder et de panser sa blessure. Les bmiLs les plus sinistres circulaient ilvjh, La blessure était grave, et lui-même, disail-on, s'était senti frappé à mort. Sans doute aussi on rapportait déjà diversement le cri qui lui élail échappé. Suivant les uns, il s'était écrié : « 0 Galiléen, tu as vaincu ! » suivant les autres : « Soleil, lu m'as trompé ! » et il avait maudit ses Dieux. Le retour da
1. Amm. Marc, xxv, 3. — Zos., m, 29. — Soz., vi, 2. — Zon., un,
13. — Pliilost , vu, 15. — Liban., Or. 10, p. 304, etc. — Nous avonsuivi le récit d'Ammiim Marcelliu, le sool digne de confiance, et nous n'y avons inlercalé qu'un seul trait, le cri p<.>ussé par Julien en tombant, parce qu'il est attesté par tous les autres historiens, bien qu'ils rapportent diversement les paroles qu'il prononça.
JULIBN PERSÉCUTEUR. 399
blessé à la vie mit flii à ces commentaires. Il se réveillait plein d*ar(jleur et demandait ses armes et son cheval pour combattre. Il cherchait surtout avec inquiétude son bouclier, qu'il craignait d'avoir laissé tomber dans la mêlée. On le lui apporta et il le prit d'une main ferme, avec une joie visible. Mais bientôt après le sang se remit è couler avec abondance de la blessure , et les forces commencèrent à baisser sensiblement. Il demanda alors le nom du lieu où il était tombé; on lui répondit que c'était un petit endroit nommé Phrygia. Ce nom parut lui causer une grande surprise, car il cessa de s'agiter sur sa couche, et demeura frappé de stupeur : a C'en est fait, dit-il enfin, on m'a toujours prédit que je mourrais en Phrygie *. »
Il ne songea plus dès lors qu'à finir en philosophe. Il tnanda tous ses amis et leur tint un discours touchant qui n'était pas exempt d'afTeciation, et qui en a pris plus encore sous la plume d'Ammien : « Mes amis, leur dit-il , le temps est venu, vous le voyez , où il faut sortir de la vie et rendre, comme un débiteur exact, à la nature ce qu'elle m'a prêté. Je m'acquitte envers elle avec joie, et non avec les regrets que le vulgaire peut supposer. L'opinion commune des philosophes m'a appris, en efTet, que le bonheur réside dans l'Ame et non dans le corps, et qu'il faut se rejouir plutôt que s'affliger
1. Amm. Marc, xiv, 3. Mansit immobilis, ideo spo deiaceps vivendi ahsnmpta, quod pcrcnnctando Phrygiam appcllari locum ubi ceciderat compirit. Hic enim obitaram se prsscripta audierat sorte.
quand la meilleure partie de nous-mêmes se sépare de l'inférieure. Je fais aussi réflexion que la mort est souvent la plus grande récompense que les Dieux célestes puissent envoyer aux gens de bien. Je la reçois donc comme une grâce qu'ils bie font pour que je ne succombe pas dans ces extrêmes difficultés, et que mon âme ne s'abatte ni ne s'avilisse; et je sais par expérience que toute douleur, insupportable pour les lâches, cède devant le courage. Je n'ai rien fait dont je me repente, ou dont le souvenir me fasse rougir, ni dans le temps où on m'avait relégué dans un coin du monde obscur et écarté, ni depuis que j'ai pris en main l'empire. J'ai regardé ce pouvoir comme une émanation de la puissance divine : je crois l'avoir conservé sans tache, gouvernant les aflaires civiles avec modération, et n'entreprenant de guerre, soit agressive, soit défensive, que pour des motifs mûrement pesés. Et si l'événement ne répond pas de tout point à la sagesse des conseils, c'est que les Dieux se sont réservé pour eux-mêmes le droit de décider du succès des entreprises. Convaincu que la iin de tout bon gouvernement doit être riiilérèt el le salut des peuples, j'ai toujours été, comme vous le savez, porté vers la niodéralion. J'ai écarté de toutes mes actions cette licence capricieuse, qui corrompt les mœurs et les États. Toutes les fois que la patrie, cette mère qui a droit de commander à ses fils, m'a ordonné de marcher au-devant des périls, j'y ai couru avec joie. Rien n'a pu m' ébranler, et j'ai accou-
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tumé mon ftme à fouler aux pieds la fortune. Je ne crains point de l'avouer , il y a longtemps déjà que j'ai appris d'un oracle prophétique que je devais mourir par le fer. Je remercie donc l'cternelle divinité de ne m'avoir réservé à périr, ni dans les embûches d'un assassin, ni dans les longues angoisses de la maladie, ni de la mort des coupables; mais de me retirer de ce monde par une issue glorieuse, au milieu de ma carrière, et dans la fleur de ma renommée. Â juger sainement, il y a égale timidité à désirer la mort hors de propos, et à la craindre quand elle se présente. » Sentant alors sa voix faiblir et le souffle lui manquer : a J'en ai dit assez pour mes forces, ajouta-t-il. Je ne vous parle point de l'empereur que vous avez à nommer. Je pourrais ne pas trouver le meilleur choix; ou bien celui que j'aurais désigné se verrait préférer quelque autre, et se trouverait par là même dans un extrême péril. Mais, en fils dévoué de la république, je désire qu'elle trouve après moi un bon chef. ï>
Puis il fit approcher ses familiers les plus intimes, et, dictant une sorte de testament militaire, il distribua entre eux ce qu'il possédait. Un seul ne répondit pas à son appel : c'était le maître des offices , Anatole, tombé le malin même sur le champ de bataille. Le mourant le choreha des yeux : a II est maintenant bienheureux, )> dit le préfet Sallusle, par une expression toute chrétienne, bien étrange à entendre au lit de mort d'un païen. Julien la
comprit pourtant, cl donna de bonne grâce qm-l jucs IV. «6
JULIKN PBRBtCUTBUR.
regrets à ion ami \ Mai» autour de lui on n*ÉiraU dé , pensée et de Itutnaa que pour lui lauK La désespoir était général j eaux qui rataient maudit la matin la pleuraient dans cette nuit d'épouTante. Le bruit des gé» missements et des sanglota parvint jusqu'à ses oreilles t « Silence, dit-il, c'est trop de regrets potur un prinss qui va rejoindre le ciel et les astres, a On ae tut : si penchant alors vers les philosophes Maxime etihriseui» il engagea atec eut un entretien sur la nature et k dignité des diverses sortes d*esprits. Mais sa pensée était confuse et embarrassée; en parlant, son gosier brùlaiti On lui apporta de l'eau glacée pour se rafraîchir i il prit la coupe, la but d'un trait, et, en la posant, il e^ pira* Il était dans la trente^euxième année de sa via il la aeconde de son règne.
Cette mort sanglante, dans un Age si jeune , aprds tt pouvoir si court, au fond d'un désert si lointain, art demeurée dans la mémoire des hommes comme un des jeux les plus tragiques de la fortune , ou un des cbâtiments les plus signalés de la Providence. La génération contemporaine des chrétiens, soudainement affranchie du péril suspendu sur sa téte, n'a pu se défendre d*applau« dir au coup imprévu qui la délivrait. La postérilé,.à qui plus de sécurité permet plus d'indulgence, s'est laissé souvent prendre de pitié pour la jeunesse, pour la gloire, pour la fleur trop tôt tranchée d'une destinée si bril-
1. Quem cum bcatum fuisse Sallustius respondissel pTfpfrcliis, intellcxil iK'cisuiii.
Uinle. Un jugement plus calme ne saurait partager ni ces transports, ni ces regrets. Au point où la folie de tout un règne, couronnée par le malheur d'une seule guerre, avait conduit le pouvoir de Julien , quoi qu'il arrivât, sa (arrière de grandeur élait terminée, et sa gloire pour jamais obscurcie. Il élait parti d'Antioche, ne pou*» vant plus régner : il revenait de Perse, n'ayant pns su vaincre. Ses plus cruels ennemis ne pouvaient lui souhaiter de pire fortune que de rentrer ainsi sur le lerri* toire de Rome, poussant devant lui les débris d une armée et attirant h sa suite, comme une nuée de sauterelles, les escadrons d*un ennemi rnpace. Après un tel désastre, rKvangile pouvait bien commander encore aux fidèles de rester soumis à leur oppresseur^ mais la voix de la religion n'eût pas sufG pour dominer celle de tant de soldais irrités, prompts à publier dans toutes les cités et toutes les chaumières de l'empire les fautes, l'aveuglement de leur capitaine , et les indices assurés de la colère céleste. Les populations du monde ro^ main , trop accoutumées à juger les hommes d'après leur fortune , et les Dieux sur l'efficacité de leur protection, n'auraient plus balancé entre le labarum de Constantin et l'étendard humilié de son infidèle héri'* lier. Pour les contenir désormais dans l'obéissance , il n'eût point suffi à Julien de violences hypocrites et déguisées , comme celles qui avaient déjà souillé les rues d'Antioche : il eut fallu engager avec les chrétiens frémissants une lutte ouverte; donner un
éclatant démenti à l'équité vantée du philosophe, et aux promesses de liberté qui avaient honoré le début de son règne. La flèche qui le frappa dans les plaines dePhrygie en lui prenant la vie lui sauva Thonneur; en lui épargnant la nécessité de nouveaux crimes, elle a laissé sa renommée en problème devant l'histoire. Les chrétiens seuls peut-être ont eu sujet de regretter sa perte prématurée. Quelques jours de plus, l'instruction était plus complète : le monde aurait appris, par un exemple irrécusable, et pour n'en plus jamais douter, que l'erreur est condamnée à la violence par la fatalité de sa faiblesse ; qu'elle peut promettre la liberté à la conscience , mais jamais la lui donner ; que la vérité seule, en un mot , peut se passer de la force, qu'elle seule aussi sait braver. Une telle leçon n'eût pas été trop payée du sang généreux de quelques martyrs.
Tel qu'il fut cependant, le rapide passage du transfuge païen sur le trône laisse de grands enseignements pour la moralité de cette histoire. Pour les recueillir tout entiers et les apprécier dans toute leur étendue, il ne faut pas craindre de faire libéralement la part aux mérites de Julien , à ses vertus, à la sincérité même de ses sentiments. Devant une telle impuissance, si rapidement démontrée, tout ce qui excuse le héros condamne la cause. Les torts, les malheurs, les crimes même dont on décharge la mémoire de Julien , passent au compte des divinités fatales qui l'ont captivé et perdu.
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Julien eut des talents : aucun n*é(ait tout à fait du premier ordres mais leur combinaison inattendue formait un des mélanges les plus originaux qui aient jamais paru. Avant tout, il excella dans la guerre; c'est pour Je combat qu*il était né, c'est sur le champ dé bataille qu'il parut tout ensemble le plus simple et le plus grand. L'audace et la prudence, le calcul et l'élan, l'art de profiler de la victoire et la modération de n'en point abu* ser : toutes ces qualités contraires, dont l'équilibre fait le capitaine, se balançaient chez lui dans une juste mesure. César, reparaissant sur les rives du Rhin , n'eût point désavoué son héritier. Il se fût reconnu dans ces harangues vives qui savaient parler aux passions soulevées des hommes, ou à leurs courages abattus. Julien était orateur : jl avait l'improvisation et l'art, l'ardeur spontanée qui jaillit du choc des événements, et cette délicatesse exquise qui s'éprend de la beauté parfaite et poursuit la grâce achevée de l'expression. Pour une époque de décadence, et malgré une culture excessive qui avait surchargé plus que développé ses dons naturels, son goût est pur et sa diction élégante. Son génie politique était plus borné. La première des conditions du gouvernement, la droiture du sens^ lui manquait. Il ne voyait pas bien les faits, ne connaissait pas bien les hommes, rêvait et tentait l'impossible. Constantin n'avait étudié dans aucune école; mais, quand il vit la terre étendue sous ses pieds, il la mesura sans vertige, et discerna d'un coup d'œil les besoins de son
temps et les désirs de ses peuples. Il fit une révolufion heureuse et fonda une institution durable. Si Julien n'eut point de ces éclairs qui illuminent les voies de l'avenir, il était doué pourtant des qualités moyennes qui honorent les souverains .* il avait l'esprit d'ordre, le gouvernement équitable, comme dit Bossuet, le goût des serviteurs honnêtes, l'application aux afiaires, la possession de soi dans les jours de péril , souvent le charme qui séduit et toujours l'autorité qui fait obéir.
Ces dons si heureux et si rares passèrent 3ur une téle royale sans le plus léger profit pour le monde. Une idée malheureuse, une manie perverse, a tout cor^ rompu. De tant de qualités diflérentes, Julien ne sut tirer ni une conquête, ni une loi, ni même un écrit qui lui ail survécu. 8a dévotion puérile, enveloppée dans les nuages d'une philosophie inintelligible, rend sei meilleurs ouvrages inabordables pour le lecteur le moins prévenu. Le «ujet, d'ailleurs, communique à l'écrivain sa fadeur : on cherche on vain ce courant de feu qui circule dans les écrits chrétiens de ce siècle. En sortant du désert brûlant d'Aihanase, ou de la retraite délicieuse de Basile, pour s'asseoir avec Julien sur son Olympe dépouillé , dans le chœur de ses vieilles divinités, au milieu des fleurs fanées de sa rhétorique, on se sent saisi d*une oppression qui fait languir. C'est une atmosphère épuisée dont tout l'air respirable a disparu sans retour. Le môme souffle de mort qui dessécha son éloquence frappa aussi de stérilité tous les
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actes de son gouvernement. Entre ses déclamations républicaines et ses habitudes despotiques, il ne sut ni se reconnaUre , ni faire son choix. Servile imitateur du passé, n'osant rien condamner de ces institutions anti^ ques qu'avaient fondées des demi-Klieux et approuvées des philosophes, il resta sourd par système aux nouvelles aspirations du monde. Il parla beaucoup de Tégalité des hommes, du soin des pauvres, de la protection des faibles; mais, ô vertu des doctrines et néant des hommes! Témule de Marc-Aurèle a. moins fait pour l'humanité souffrante que le père égaré de l'infortuné Crispus : nul opprimé, dans la suite des siècles, ne lui a dù sa délivrance ; il n'a brisé les fers d'aucun esclave. Enfin ces mêmes dieux qui enchaînèrent sa pensée , égarèrent aussi ses armes; et c'est pour rapporter une couronne sur leurs autels qu'il s'enfonça dans les plaines où lui-même a trouvé la mort, et où Rome a laissé sa gloire.
Julien eut des vertus : à quoi servirait de les méconnaître? Ce serait, dit un sage historien, trop priser les vertus humaines de penser que Dieu les refuse à ses ennemis <. Il maîtrisa ses sens, modéra ses désirs, fut dévoué è sa patrie et fidèle à ses amis. Ces mérites excellents étaient, il est vrai, dénués de leur plus grand charme, car aucun n'était tout à fait naturel. Toute sa personne était étudiée. On ne le vit jamais, comme les
i. La Bleterie, Fréfttce de la vie de Julien,
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âmes Yraiment généreuses , emporté vers le bien sans regàrd sur autrui et sans retour sur soi-même. 11 imila toujours un modèle et posa toujours devant un spectateur. Cette contrainte , qui ne doit point ôter Testime^ mais diminue singulièrement l'attrait, se reliait à on défaut plus profond, qu'il serait dur de lui reprocher trop sévèrement, car le malheur de sa jeunesse en fut Torigine et l'excuse. Julien, opprimé dès son enfance, ne connut jamais la franchise. Jamais la vérité ne sortit pure de ses lèvres , qui laissaient passer le mensonge sans répugnance. Dans cette ème, ainsi partagée entre de grandes vertus et un très-grand vice, une religion insensée intervint et flt pencher du côté du mal la balance encore incertaine. Le paganisme vaincu, réduit à feindre comme les fiaibles, lui inspira à la fois ses haines et ses ruses. Ses Dieux n'étaient pas de œux qui veuleat être adorés tout haut et qui commandent le martyre. Pour leur complaire, il dissimula toujours; il fit taire ses ressentiments, son ambition, son enthousiasme, et porta sur le trône l'habitude de Thypocrisie. En face da christianisme tout-puissant, il avait feint la ferveur en consommant l'apostasie : avec les chrétiens soumis , il feignit la justice en méditant la persécution. Il avait commencé par flatter ses maîtres; il finit par tendre des pièges à ses sujets.
Chose étrange, que la postérité a peine à croire et qu'il faut pourtant qu'elle admette : de tous les sentiments qui animaient Julien, le plus profond peut-être.
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celui dont l'expression jaillit le plus naturellement de son cœur, c'est sa dévotion au polythéisme. Elle réparait sous trop de formes dans ses écrits» tint trop de place dans sa vie, lui inspira, même sur son lit de mort, trop de pieuses effusions pour qu'on puisse douter de sa sincérité : une comédie ne saurait être ni si longue ni si bien jouée. Quand il s'écriait dans un élan de fer* veur : « J*aime les Dieux , je frissonne devant eux, je les respecte et je les redoute, » sa voix prenait un accent iVémotion que nulle feinte ne saurait imiter *. Résignons-nous donc à penser qu'un homme d'esprit pouvait encore, quatre siècles après Jésus-Christ, s'aveugler jusqu'à chérir les fables dont souriait déjà Cicéron. Dans cette âme ardente, tourmentée du besoin de croire et d'aimer, dès que la foi eut disparu , la superstition s'étendit comme ces végétations parasites qui absorbent la fécondité du sol quand la culture l'abandonne. Elle y régna en souveraine : ni la réflexion ni l'étude n'ébranlèrent son empire. Les lettres et la métaphysique ne servirent qu'à l'orner d'une parure décente qui lui permit de s'asseoir à la table d'un roi, et de veiller au chevet d*un philosophe. Mais elles lui enlevèrent d'un même coup, et la simplicité qui l'excuse, et cette bonhomie naïve qui, chez l'humble paysan, lui prête parfois des charmes. La crédulité pédante de Julien n'échappe au dégoût que par le ridicule. Les incré-
1. Toî>; 6eM>; irsçpixa, y.ai 91X0», xai xat à^c|xai ( Jul. , Or. 7 , p. t96).
JULIËN PERSÉCUTEUR.
(Iules, les sceptiques de tous les siècles, qui ont admis Julien dans leurs rangs, ont soigneusement laissé dans l'ombre ce trait si marqué cependant de son caractère. Il ne leur plaisait pas de reconnaître que le modèle qu'ils donnaient aux rois avait consulté d'autres oracles que ceux de la philosophie. Dans leur dédain commun de toute croyance, il leur convenait moins encore de montrer en face d'Athanase, seul, et soutenant sans frémir Teflorl combiné de tout un empire, Julien, sur le trâne du monde, pâlissant devant les entrailles d'uv victime. C'est que si la foi donne la force, la superstition souffle la terreur. Si Julien n'eût eu du sang des béroi dans ses veines, ses Dieux l'allaient rendre lâche. La peur insensée des présagea troubla ses dernières nuits et fit palpiter ce cœur intrépide de le^ seule émotion qui en ait jamais précipité les battements.
C'est ainsi que le paganisme étendit sa malédiction sur les dons les plus heureux de son dernier apôtre et en paralysa tout l'efl'el. Peut-être que cotte épreuve suprême était nécessaire; peut-être, pour attester la dé* chéance fatale des doctrines qui avaient jusque-là gou* verné le monde, fallait-^il qu'un dernier appel leur fût adressé, au nom de la philosophie, de la gloire et de réloquence, parlant un instant par la même bouche. Rien ne répondit, rien ne bougea, tout resta muet et mort. Bien loin de voir revivre le polythéisme à sa voix, ce fut Julien qui, plein de vie et de jeunesse, dut s'ensevelir avec lui. C'est que les institutions humaines
ont leur temps marqué de prospérité et de décadence, et ne ressuscitent jamais quand Thcure de leur déclin a sonné. Celles-là seules qui descendent du ciel peuvent s'arracher des bras de la mort. A ce signe, on reconnaît à travers les âges Torigine céleste de l'Église. Le sGoau inimitable de sa divinité, c'est encore moins en eSed de durer et surtout de briller toujours, que de refleurir incessamment sur sa tige et de renaître en tous lieux de ses propres ruines. Depuis douze siècles qu'elle a triomphé, combien de fois sa destinée a paru toucher à son terme, et la pâleur du sépulcre a semblé se répandre sur elle ! Combien de fois les peuples ont pu croire qu'elle allait rejoindre à son tour, dans la nuit du passé, tant de religions adorées, puis oubliées ! Les hérésies lui ont disputé les âmes; les abus ont obscurci sa lumière; les conquêtes ont fait reculer son empire; les tressaillements de la liberté humaine ont brisé son joug : toujours et partout elle a su puiser en elle-même la source d'une vie nouvelle. Si la papauté s'asservit, c'est Grégoire VII qui se dresse pour raffranchir. Si Luther et Calvin triomphent, toute une pléiade de génies que Bossuet commande va s'élever pour leur faire tête. Sur le sol rasé par la révolution française, de nouveaux temples viennent jeter de plus solides fondements. Toutes ces renaissances successives ne sont point dues au bras des protecteurs couronnés. L'Église ne tolère pas dans son sein ces Julien, à la fois empereurs et ponlifes, qui prétendraient la réformer et la
rélablir, et lui distribuer à leur gré leurs faveurs et leurs réprimandes. Elle n*a besoin d'être défendue ni corrigée par personne. Quand elle reparaît, aux yeux des peuples, après une éclipse passagère, c*est au contraire l'adversité qui la retrempe; ce sont ses vertus seules qui la font reconnaitre. Le martyre la précède, et la charité l'accompagne. Forte de ces deux appub, elle ne craint point de paraître succomber sur un point et pour un jour, parce qu'elle a, depuis le Calvaire, l'babitude de la résurrection : Besurgens, non moritur.