‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 4)Chapitre 310 sur 321 · Soc, III, 24. — Soz., Vf 4. — Philost., viii · texte numérisé non relu

Soc, III, 24. — Soz., Vf 4. — Philost., viii

chrétiens par excellence ; ils n'iavaienl jamais faibli , et faisaient société à part depuis trente ans.

Ne pouvant trouver ni en lui-même, ni à côté de lui, les lumières dont il avait besoin , Jovien fut inspiré d'une idée lumineuse qui fait honneur à la droiture de son cœur et de son sens. Parmi toutes les grandes figures de l'Église qu'on lui avait appris à révérer dès son enfance , il en était une qui dominait toutes les autres, et qui semblait planer entre le ciel et la terre , environnée de lauréole du martyre et de la gloire. C'était Athanase, le chef reconnu de la plus grande, de la plus sainte partie de l'Église chrétienne. Et pourtant de tous les prélals chefs de partis, c*élait le seul qui ne se pressât point de lui écrire ou île lui faire parler. Jovien, sans attendre davantage, résolut de demander conseil à Alhanase sur ce qu'il devait croire, comme chrétien, et faire, comme empereur.

Mais où était cet Athanase, et où le trouver? car on disait qu*il avait disparu depuis son quatrième exil, sans indiquer le lieu de sa retraite. La recherche ne fut pas longue : courrier par courrier, on fit savoir en effet à l'empereur qu'Athanase était tranquillement à Alexandrie, dans le palais épiscopal. Un jour, le lendemain de celui où on avait appris la mort de Julien, le peuple étant rassemblé dans l'église , il avait paru tout à coup, était monté à sa place ordinaire, et avait fait continuer roffice comme d'habitude, sans paraître ni partager ni comprendre l'émotion que causait sa pré-

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sence. La foule l'avail reconduit en triomphe à sa demeure, elle sol d'Alexandrie ne se ressentait déjà plus de la pluie d*orage dont la petite nuée passagère de Timpiété Tavail un instant recouvert *. Sur-le-champ, et pour tout mettre en règle, Jovien envoya au prélat un ordre de rappel conçu dans les termes les plus respectueux, le félicitant sur son courage qui lui avait fait considérer toutes les menaces des tyrans « comme Técuoie de la mer,y> et le priant d'offrir à Dieu, pour lui, ses précieuses prières ^. Puis, par une seconde lettre, simulta- ' nément envoyée , « ille conjura , dit saint Grégoire, de lui enseigner la vérité sur notre foi démembrée , lacérée, divisée en mille opinions diverses^ afin d*y ramener tout le monde, s'il était possible, par la vertu du Saint- Esprit ; et si une telle réunion ne se pouvait pas, de rester au moins lui-même attaché à la meilleure doctrine et de lui prêter appui pour être soutenu par elle à son tour ^. »

Une telle lettre eût comblé de joie quelque évéque arien, et l'eût fait accourir tout exalté à la cour pour s'emparer du pouvoir : Alhanase la reçut sans s'émouvoir, et ne mit aucun frivole empressement 5 ré-

i. Soz.,v,7.— C'est ici évidemment, et non apr^sla mort de Georges, qu'il faut placer ce fait, trop analogue d'ailleurs au caractère d*Aihanase pi»ur être mis en doute. Nous n'en dirons pas autant des anecdotes rapportées sur ce même retour , dans la vie d'Athanase insérée dans la collection des BoUandistes (texte grec), et qui ne peuvent concorder avec la suite des faits.

«. S. Alhan.. i. n, p. 33-34.

S. S. Grég. Naz., Or. xxi, 38. - Théod., iv, «. — Soc, m. «4.

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pondre. Comme s'il se fûl méfié de ses propres lumières, il appela auprès de lui les évèques de sa province, el, de concert avec eux, il rédigea, pour èlre mise sous les yeux de l'empereur, une consultation qui porta uniquement sur les points de dogme et de foi. Nulle allusion à la politique; nul conseil sur les mesures à prendre ou les lois à faire; nulle ingérence, en un mot, dans le domaine du gouvernement. L'évéque éclairait la conscience du fidèle, sans se mettre en devoir, en aucune manière, d'inspirer la conduite de l'empereur.

La pièce commençait dans ces termes pleins de noblesse : a C'est une chose qui sied fort à un prince pieux que le désir de s'instruire sur les choses du ciel ; et c*est par là que, véritablement, votre cœur sera placé dans les mains de Dieu. Puis donc que votre piété souhaite apprendre de nous quelle est la foi de l'Église catholique, après avoir rendu grâces au ciel de vous voir un tel désir, nous avons pensé que rien ne convenait mieux que de rappeler à votre religieux souvenir la foi professée par nos pères à Nicée. Quelques hommes, il est vrai, ont répudié celte croyance, lesquels nous ont tendu beaucoup de pièges, parce que nous ne voulions pas suivre la secte d'Arius , et ils ont été cause de beaucoup d'hérésies et de schismes dans l'Église catholique. Mais la foi saine et véritable de Jésus-Christ est restée manifeste pour tous, telle qu'elle se lit distinctement dans les saintes Écritures. Les saints l'ont scellée par leur martyre; et maintenant, délivrés

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de leurs peines , ils se reposent dans le Seigneur. Et elle serait resiée sans atteinte, si la malice de quelques hommes n'avait essayé de la dénaturer... Sachez donc, religieux empereur» que c*est là ce qui a élé annoncé dès le commencementdes ftges... et que toutes les églises répandues par le monde y rendent témoignage , celles d'Espagne» de Bretagne^de Gaule» de toute Tltalie» de la Dalmatie»delaDacie» de la Mésie»de la Macédoine et de toutela Grèce» et toute l'Afrique, la Sardaigne » Chypre» la Crète» la Pamphylie, la Syrie» Tlsaurie» TÉgypte» la Libye» le Pont et la Cappadooe... Nous connaissons la foi de toutes ces nations, ou pour en avoir entendu l'expression de leur bouche» ou pour en avoir reçu le témoignage écrit; et un petit nombre d'hommes qui la contredisent ne peuvent prévaloir contre la terre tout entière. (Suivait le texte du symbole de Nicée, rapporté tout entier » sans addition et sans commentaire.) Et voilà» religieux empereur» disaient les rédacteurs de la lettre en terminant» dans quelle foi il faut demeurer» car elle vient de Dieu et des apôtres *. »

Et en même temps» pour suivre sous toutes les faces et relancer dans toutes ses retraites l'hérésie qu'il chassait devant lui depuis plus de quarante années» Atbanase publiait et répandait en Égypte un long traité dogmatique qu'il avait composé dans les loisirs du désert» sur la divinité du Saint-Esprit. C'était la dernière transformation* et comme le dernier masque de l'Arianisme t. Théod., iT, 1. — S. Athan.» i. i, p. 1*5.

qu*il secouait d*iine main vigoureuse; et, cette fois encore, i) contraignait l*herésie, comme le Protée de la fable , à apparaître au jour sous sas véritables traits , ceux de la vieille idolâtrie, qui accordait à une créature les honneurs divins, en refusant au Dieu suprême toute communication avec le monde *. Il épuisait toutes les ressources de son langage, toutes les métaphores de sa riche imagination, pour donner une apparence d'explication sur les rapports mystérieux des trois personnes divines entre elles, et faire pénétrer dans ces ombres de la foi quelque reflet de lumière. Le Père est la source, le Fils le fleuve qui en sort, le Saint-Esprit Teau du fleuve que boit Tâme fidèle : le Père est la lumière, le Fils la splendeur, le Saint-Esprit le rayon ^. Puis, lassé lui-même de ses efforts impuissants pour faire comprendre l'inintelligible, il en revient aux textes de l'Écris ture et entasse verset sur verset pour montrer la même action, le même rôle, attribué indifféremment, en plus d'un endroit, au Fils et au Saint-Esprit; et, dans l'impuissance de la raison à sonder de telles profondeurs, il la traîne humblement aux pieds de l'autorité : « La Divinité, dit-il, ne peut être atteinte par des démonstra-

1. s. Athan., Ad Serap., De Sptritu sancto^ p. 903. Ce traité fut composé par Athanase, au désert, comme cela re&sort très-évidemment du teite ; mais nul doute qu'il ne fût destiné dès lors à répondre aux nouvelles difficultés élevées par les semi-Ariens sur la personne du Saint-Esprit, et qu'il n'ait reçu une plus grande publicité au moment où ces difficultés sont devenues importantes.

i. Ibid., p. 193, 194.

lions logiques ; on y arrive par la foi et les raisonnements de la piété faits avec circonspection »

La lettre et les instructions d'Athnnase furent reçues par Jovien avec un mélange de joie et de respect. Ce langage convenait à son esprit droit et soumis. Il était catholique dès son enfance ; il le devint encore davantage, et plus éloigné que jamais des hérésies. Mais il n'était pas homme à se contenter de directions aussi générales, et il lui fallait, pour agir, des conseils plus précis. Ne pouvant les obtenir, par écrit, de la réserve d*Athauase, il se décida à le mander auprès de lui, et lui envoya une invitation formelle de venir à sa cour. Athanase, on l'a vu, n'avait point de goût pour ces sortes de convocations. Il respectait les princes, mais ne les recherchait pas; il avait fait de leur humeur mobile une expérience qui n'atténuait pas la répugnance natarelle à toute âme indépendante pour l'atmosphère des cours. Pressé cependant par les conseils de ses plus sages amis, et en particulier des vertueux solitaires Théodore de TabenneetPammon d'Antinoé,il se décida à partir pour Antioche, plutôt encore dans la crainte de décourager par un dédain affecté les bons sentiments de l'empereur que dans l'espoir de tirer du pouvoir impérial aucun appui durable pour la vérité

Il arriva donc à Antioche ; mais on chercherait vaine-

1. s. Athan., ibid, p. 194 : ift 7«p 6ear«ç ouk <v àiso^tifyi Xcryii» 1. Soi., VI, 5. — S. Epiph., Hœr, , lxyui.

LE RETOUR DE l'aRMÉË. 473

ment dans ses œuvres les détails de son entrevue avec Jovien. Accueilli dans ce même palais d'où Libanius sortait naguère le visage radieux et illuminé par le soleil de la faveur, Athanase n'a pas jugé à propos, comme le rhéteur, de tenir note de tous les sourires ou de tous les compliments qu'il obtint du maître du monde. Parlant toujours, même à l'empereur, le langage afTectueux et sévère de l'Évangile, il ne songea point à donner à des flatteries un tour gracieux et littéraire, dont le modèle dût être conservé pour la dernière postérité. Mais, s'il se tut, par indiflerence peut-être encore plus que par discrétion, sur les détails d'une intimité royale qui tint si peu de place dans son existence, ses actes ou plutôt ceux de Jovien parlèrent pour lui. Par les décisions du souverain on peut deviner aisément quelles furent les inspirations du conseiller.

La règle de conduite adoptée par l'empereur et consacrée, on n'en peut douter, dans une loi formelle, fut de laisser à chacun pleine liberté d'adopter et de suivre la religion qui lui convenait. Païens, Ariens de toutessectes, et catholiques, tous durent également avoir la faculté de professer leur culte et d'aspirer sans distinction à toutes les dignités de l'État. Les scandales seuls de la magie avec ses orgies souvent sanglantes, restèrent exclus de cette liberté commune

i. Thém., Or, 6, p. 67, 70.— Soc., iif, «4.-- Nous ne retrouvons pas dans les codes la loi à laqueUe Thémistiùs fait allasion, et cette lacune ftit bien naturelU, puisque le malheur des temps et la fin prématurée

Après les égards léinoignés à la conscience, vinrent les hommages dus à la vérilé. L*armée retrouva ses étendards, symboles de la protection divine et consacrés par la victoire; TËglise recouvra toutes les franchises, toutes les immunités nécessaires au plein exercice de son culte et aux bienfaits de sa charité. Mais Jovien tempéra cependant ses faveurs dans la mesure nécessaire pour ne pas accroître le malheur des temps par des contributions excessives ou d*injustes dispenses des services publics. C'est ainsi que la ration de blé assignée à chaque église par Constantin pour Tentretien de ses ministres, fut provisoirement, en raison de la famine et tant que durerait la disette, réduite au tiers de son chiffre nominal. Une disposition spéciale, enfin, assura aux saintes filles qui se consacraient à Dieu la protection de la loi contre la brutalité de la soldatesque et de la populace

Dans l'application, ce Tut la même sagesse et la même douceur. La voie de liberté, tracée par Athanase à Jovien , ne fut point, comme celle que Julien avait semblé ouvrir aux chrétiens, semée de pièges et d embûches. Tout fut franc et sincère, et Teffet répondit aux paroles. Nulle délation, nulles représailles. Libanius convient lui-même que, dénoncé à Jovien, il ne fut pas même inquiété. En admettant son témoignage, nous ne

de Jovien ne lui laissèrent que peu de durée ; mais il n'y a point de doute qu'eUe n'ait été portée : les termes de l'orateur grec sont trop formels.

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