Kiii., lit. Pat., r
culion rattendait : Antoine sentait sa tâche finie, cl allait mourir dans la solitude. Sur sa roule, il traversa de nouveau tous ses monastères, laissant à chacun ses instruclions. Partout on voulait le retenir; nulle part il ne se laissait arrêter. Le lieu le plus reculé du désert était celui qu'il avait choisi pour finir seul, sous les yeux de Dieu, une vie que Dieu seul avait remplie, et rendre secrètement à la terre une dépouille mortelle à qui il ne pouvait pardonner d'avoir si longtemps retardé son ûme dans la voie du salut *. Au fond d'une grotte creusée dans une montagne, sa retraite de prédilection, il sentit la
^e qui lui échappait, et fit venir auprès de lui les deux seuls disciples dont il eût souffert la compagnie : « J'eDlre, dit-il, comme il est écrit, dans la voie de mes pères, et je vois que Dieu m'appelle. Vous autres, veillez el jeûnez, et ne perdez pas le fruit de votre long excîr- C'ce... Vous coiniaissez les démons qui vous font la guerre; vous savez qu'ils sont farouches, mais qu'ils s^nt impuissants : ne les craignez donc point, mais respirez toujours l'esprit du Christ *, et ayez confiance. Vivez comme si vous mouriez tous les jours... Point de commerce avec les schismatiques, ni avec les hérétiques ariens. Vous savez que je les ai toujours fuis, P^rceque leur hérésie fait la guerre à mon Christ... Si >ous avez eu quelque souci de moi, gardez mon souvenir coimne celui d'un père; ne souffrez point qu'on
^•^ Athan., Vit. Ânt., p. 501.
3JG LA PKKSKCITIOX ARIENNE.
porte mon corps en Kgyple, de pcnr qu'on ne le ganle dans dos maisons particulières, comme c'est la coutume : car vous savez combien j'ai blâmé souvent ceux qui font ainsi, et combien je les ai détournés de cette habitude '. Ensevelissez donc mon corps, et caeliez-lc sous la terre, et que personne que vous seuls ne connaisse le lieu de ma sépulture. Au jour du jugement, le Sauveur me rendra cette chair devenue incorruptible. Distribuez ainsi mes vêtements : donnez une de mes tuniques de poils de chèvre à Tévêque Athanase; joignez-y mon manteau, qu'il m*a lui-même donné quand il était neuf, et que je lui rends tout usé. Mon autre tunique est pour révoque Sérapion : pour vous, gardez ma chemise de crin. Et puis, salut, nn^s enfants! Antoine vous quitte» et ne demeurera plus avec vous -. »
Quand les disciples du saint vinrent à Alexandrie, pour s'acquitter du legs modeste dont ils étaient chargés, ils y trouvèrent tout en rumeur et les choses poussées enfin aux dernières extrémités. Le duc Syrien, soit qu'il eût reçu des ordres secrets, soit que la crainte de mécontenter Constance par ses hésitations, remportât sur celle de se compromettre par des violences, avait enfin pris son parti, et, joignant la mauvaise foi à la cruauté, il avait rompu la tiôve sans prévenir. Le ven-
1. s. Athanase cxi'liquo qu»*lqiios lignes pins haut que cette coutume de garder les morts sans les enterrer, en les cmhanmant, afin de leur témoigner un respect snpeistitieux. déplaisait heau coup à s^'iint Antoine, et que ce fut sa raison principale pour aller mourir au désert.
i. S. Athan., Vit. Ant„ p. 503.
LA PEKSÉCLTIOX AKIENNE. 317
dredi, 9 février, au moment où le peuple et Tévêque
étaient réunis en prières, sans aucune crainte, il fît
subitement irruption dans Téglise tic Saint-Théonas, et
remplit tout le sanctuaire du bruit et de réclat des
armes.
« Il était nuit, dit Athanase, et il y avait dans Téglise du peuple qui faisait la vigile de la fête du lendemain. Le chef militaire, Syrianus, apparut tout à coup avec des soldats au nombre de plus de cinq mille, ayant des armes et des épées nues, des arcs, des flèches, des lances; et il les rangea autour de l'église, de manière à empêcher toute personne de sortir. Moi qui ne croyais pas juste, dans un si grand désordre, d'abandonner mon peuple, et qui préférais m'exposer le premier au péril, ni'étaut assis dans ma chaire, j'ordonnai au diacre de lire le psaume : La miséricorde de Dieu est grande dans '« siècles ; je dis au peuple de répondre et de se retirer ensuite chacun dans sa maison. Mais le chef s'étant élancé dans le temple, et les soldats assiégeant de toutes parts le sanctuaire pour me saisir, le peuple et les prêtes me pressent, me supplient de prendre la fuite : je refuse de le faire avant que chacun d'eux soit en sûreté. Mêlant donc levé, et ayant prié le Seigneur, je les conjurai de se retirer. J'aime mieux, disais-je, être en péril flue de voir maltraiter quelqu'un de vous. IMusieurs étant déjà sortis, et les autres se préparant à les suivre, quelques solitaires et quelques moines montèrent jus- 1"^ moi et nrcntrainèrent. lit ainsi, j'en atteste la
318 LA PKKSfiClTIOX ARIEXXE.
suprême vérité, malgré tant de soldats qui assaillaient le sanctuaire, malgré ceux qui entouraient Téglise, je sortis sous la conduite du Soigneur et j'échappai sans être vu, gloriliant surtout le Seigneur de ce que je n'avais pas trahi mon peuple, et de ce que, Tayanl mis d'abord en sûreté, j'avais pu être sauvé moi -même et me dérober aux mains qui voulaient me saisir '. »
Ce sobre récit ne disait pas tout. Du haut du siège où rattachaient son devoir et son courage, Alhnnase iravait pu tout voir, et son regard ne pouvait tout protéger. Pendant que le sanctuaire retentissait encore des accents de la prière, dans les bas côtés de l'église plus d'une lutte sanglante s'était engagée entre les fidèles et les soldats. Les sabres brillaient, les flèches volaient dans Tair, des cris se mêlaient aux chants sacrés, et le lendemain , quand le jour se leva sur cette scène d'horreur, des cadavres presque méconnaissables à force d'avoir été foulés sous les pieds, des débris d'armes, d'épées, d'ornemenîs d'église, jonchaient le pavé du temple. Des femmes évanouies et à moitié nues étaient étendues sur les marches, le sang rnisselîiit de toutes parts, et Alexandrie entière, plongée dans une inexprimable confusion, apprit que le crime était consommé et que son évêtiue avait disparu.
1. s. Albm., /!/'<;/., p. 71G-717. Nous- iivoiis emprunté à M. ViUemaiii la traductioii de cet a«liiiiral)k' récit {Tahlmu de reiiMfu*>nce rhnitlruuv nu iv sii-r/r). Il n'y a ri. 'H, ce senil»!»?, du mieux à faire que de reproduire ce que l'on ne saurait espérer de suri>asser.— Soi., IV, 9.
Sous l'empire d'une indignation qui dominait leur eiïroi» les catholiques se réunirent dans la matinée du lendemain» pour adresser à Tempereur une protestation indi^nt'e contre les violences de son agent. Syrien , qui fut informé de leur démarche et qui savait bien qu'il avait agi sans ordre exprès, s'en montra a^sez troublé. Rien n'eût été si conforme au caractère de Constance que de désavouer les violences commises, tout en en recueillant le profit. N'ayant cependant plus d'autre ressource que depousser jusqu'au bout l'intimidalion, le duc manda les ^signataires de la protestation et icui* ordonna de menlionner expressément dans leur lollre, que l'exécution ^m\\ passée sans troubles et sans couler la vie à personne. En même temps il envoyait des soldats à l'église de Saint-Théonas pour enlever les cadavres et les dél^ris d'armes qui attestaient encore la lutte nocturne. ^ chrétiens résistèrent tant aux ordres impérieux du ^"c, qui les faisait frapper de coups de bâton, qu'aux <îforls des soldats; et ce fut l'occasion de nouveaux désordres, à la suite desquels fut rédigée une seconde protestation, que nous trouvons dans les œuvres d'Atha- "3SC, et qui commençait en ces ternies : ^ Le peuple d'Alexandrie, qui est sous la direction
"i^ li'ès-respeclable Alhanase, fait savoir les faits suivants :
" f'>r un premier acte, nous avons porté témoignage delà violence nocturne qui a été faite tant à nous qu'au l^mple du Seigneur ; et ce témoignage n'était pas néces-
3t?U LA PKUSKCITIUX AUIBNNE.
saire, car toute la ville a vu ces faits et les connatl. Les cadavres des gens tués, trouvés dans Téglise, ont été exposés publiquement, ainsi que les arcs et les autres armes qui attestent, comme des témoins qui crieraient à haute voix, la violation de la loi qui a été commise. Mais puisque le clarissimc duc Syrien veut nous contraindre par la force de déclarer qu'il n'y a point eu de troubles et que personne n'a péri, c'est pour nous une preuve trèsassurée (|ue ce qui s* est passé n'est pas TefTet de la volonté du très-clément Auguste Constance; car le duc ne concevrait pas de crainte de toutes ces choses, s'il les avait accomplies par ordre... Nous renouvelons donc notre témoignage, et comme quelques-uns d'entre nous font roule vers le très-pieux Auguste, nous les avons adjurés par le salut du très-pieux empereur (que le Dieu tout puissant garde!) , nous prions aussi le préfet d'Kgyple, Maxime, et tous les curieux, et tous les magistrats clarissinies, de raconter tout au pieux empereur. Nous iidjurons aussi tous les pilotes de divulguer ces faits en tous lieux où ils aborderont, alin de les faire parvenir aux oreilles du prince, et de tous les préfets, et (le tous les magistrats, et afni qu'il soit connu que, sous le règne de Constance, des vierges et beaucoup d'autres personnes ont été martyrisées parles ordres de Svrien. »
Suivait le récit dos faits, semblable à celui d'Athanase, à cette exccpiion près qu'ignorant encore ou ne voulant pas révéler la reiraite du prélat, les signa-
taires déclarent qu'il a été enlevé à demi mort, sans connaissance, et qu'on ne sait s'il est encore en vie. Puis ils continuent :
« Si tout ceci est la volonté du prince, à savoir de nous persécuter à outrance, nous sommes prêts à subir lemartyre : s'il en est autrement, nous prions le préfet d'Egypte, Maxime, et les autres magistrats, dé conjurer le prince que de tels crimes ne se renouvellent pas, et de (aire en sorte que nos prières parviennent jusqu'à lui. Qu'il ne permette pas qu'on nous impose un autre é^êque, ce à quoi nous résisterions jusqu'à la mort, ne voulant que le respectable Athanase que Dieu nous a donné suivant la succession de nos pères, et que le religieux empereur a envoyé ici avec des lettres expresses, et sous la garde de son serment *. »
La ville, occupée militairement, attendit avec anxiété, ^enrepos,la réponse de Constance à cette prière, qui 0^ partit sans doute pas sans être accompagnée d'un ^i^ du duc Syrien destiné à en prévenir l'effet. Plusieurs ^maines durent se passer ainsi dans cette pénible an- Emisse, et pendant tout ce temps on ne savait ni dans quel 'ien Alhanase était réfugié, ni s'il respirait encore. Enfin k réponse impériale arriva, et elle éteignit la dernière lueur d'espoir des fidèles. L'empereur, très-soulagé d'ap- Prendre que le coup était frappé et qu'Alexandrie lui obéissait encore, avouait, approuvait tout, et ne témoi-
*• s. Alhan., Pop. Aiex, prot,, pw 8Ô6-868.
gnait qu'un regret : c'est qu'on eût laissé échapper Athanase. Délivré de la crainte qui seule mettait des bornes à sa fureur, il n'apportait plus de ménagements dans ses expressions. « Sénat, peuple d'Alexandrie, assemblezvous, disait-il; vous tous, jeunes gens de la ville, réanissez-vous. Pour suivez le traître, ou sachez que je vous tiendrai pour mes ennemis. S'il est réfugié chez les Barbares, il faut l'en tirer. » Et il désignait spécialement, comme la retraite où il soupçonnait qu'on pourrait trouver le fugitif, le petit royaume d'Auxume,districtd'Éthîopie voisin de l'Egypte, converti par les soins d'Atbanase, et gouverné spirituellement par son disciple et ami, Fm— menée. Athanase assure que l'empereur prit soin d'écrire par le même courrier au prince d'Auxume, pour le prier de lui livrer le maître et le disciple*.
Le porteur de ces ordres, le comte Héracle, ne paraissait nullement disposé à en laisser languir l'exécution. A peine arrivé, il fit afficher la lettre impériale et y joignit, en son nom, de nouvelles menaces. Il déx^lara au peuple que, si la moindre résistance s'élevait dans la ville, toule distribution de pain serait suspendue, et qu'on jetterait en prison tous les séditieux. « A aucun prix, répétait-il à tout venant, l'empereur ne veut plus .entendre parler d'Athanase, et toutes les églises vont être remises aux ariens, v Ces paroles étranges circulaient dans la ville, où elles causaient une grande émo-'