‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 225 sur 324 · IV · texte numérisé non relu

IV

210 iULlEN AUGUSTE.

encore dans le choit des curies, dont beaucoup étaient infectées de christianisme, il leva quelques jours après tout à fait le masque , et un matin on put lire sur les murailles de Conslantiiiople ces paroles étranges et embarrassées, tout imbues du fiel de la vanité littéraire •

c( J'appelle uue saine doctrine , non celle qui apprend rheureux choix des paroles et l'harmonie d*une belle langue, mais celle qui maintient Tàme dans une bonne disposition et lui donne une notion juste sur ce qui est bien ou mal, beau ou laid. Celui donc qui enseigne une chose à ses disciples pendant qu il en pense une autre, celui-là est aussi éloigné de faire un bon maître qu'un honnête homme. Si cette différence de la parole et de la pensée ne porte que sur un objet de peu d'importance, le mal existe toujours, quoique dans une faible mesure. Mais s'il s'agit de choses tout à fait grandes, et qu'un liouime, sur de tels sujets, ens^eigne autrement qu'il ne pense, n'est-ce pas là faire de l'enseignement un trafic, et non un commerce honnête, mais une fraude criminelle ? Car, en enseignant ainsi les choses qu'ils méprisent, de tels hommes attirent, par de trompeui>es amorces el de fausses louanges, ceux à qui ils veulent plus tard communiquer leurs propres \ices. Tous ceux donc qui veulent faire profession d'enseigner doivent être d'abord irréprochables dans leurs mœurs, et se garder de mettre en avant des opinions qui s'écartent des croyances populaires ; mais coux-Ià surtout dui-

vent se monti^r tels, qui enseignent Tart de discourir aux jennes gens, et qui les guident dans Tinterprétation des livres anciens : soit rhéteurs, soit grammairiens; plus que tous, les sophistes; car ces derniers veulent être professeurs, non-seulement de langage^ mais de bonnes mœurs, et ils disent que leur art est la philosophie qui enseigne à diriger la chose publique. Que cela soit vrai ou non, n'en discutons pas pour le moment. Je les loUe de si nobles prétentions, mais je loue surtout ceux qui ne trompent pas le public, et ne se démentent pas euxmêmes en apprenant à ceux qui les écoutent le contraire de leurs vraies opinions. Que vois-je, en effet? Homère, Démosthène, Hérodote, Thucydide, Isocrate ne reconnaissent-ils pas tous quo les Dieux sont les pères et les guides de toutes sciences ? Ne se croyaient-ils pas tou^ consacrés, les uns à Mercure, les autres aux Muses? N*est-il donc pas absurde de voir que ceiix-là même qui interprètent les livres de ces grands hommes insultent les Dieux qu'ils ont honorés? Je trouve cette conduite insensée , non cependant que je veuille contraindre ceux qui la tiennent à changer de sentiment ; mais je leur donne le choix , ou de né plus enseigner ce qu'ils réprouvent, ou, s'ils persistent à enseigner, de convenir alors eux-mêmes et de redire à leurs disciples que ni Homère, ni Hésiode, ïii les autres écrivains qu'ils interprètent, ne sont Coupables d'impiété, de démence ou d'erreur, comme ^u les en afccuse. Car enfin ils vivent des œu\rcs de

212 4ULIEN AUGUSTE.

ces écrivains : c'est leur gagne-pain ; et c'est se recon* naître soi-même pour les plus avares des hommes, que d'enseigner, pour quelques drachmes, ce qu'on croit être le mensonge. A la vérité, jusqu'aujourd'hui il y avait plus d'une raison pour ne pas fréquenter les tempies des dieux : une crainte partout répandue pouvait servir d'excuse pour altérer les vraies notions de la divinité. Mais puisque enfin les Dieux nous ont rendu la liberté, il me parait absurde que des hommes enseignent ce qu'ils ne tiennent pas pour vrai. S'ils reconnaissent quelque sagesse dans ceux dont ils interprètent les œuvres, qu'ils s'étudient d'abord à imiter leur piété envers les dieux. Que si vous pensez, au contraire, que toutes ces opinions sont Taùsses, allez alors aux églises des Galiléens, et interprétez Matthieu et Luc. C'est là que vous apprendrez à vous abstenir des choses sacrées. Quant à moi, je désire que vous régénériez, comme vousdiles,vos oreilles et votre langue par ces leçons divines dont, s'il plaît à Dieu, je ne m'écarterai jamais, ni moi, ni ceux qui m'aiment. Voilà donc la loi que j'établis pour les professeurs et pour les maîtres. Quant aux jeunes gens qui veulent suivre les cours, je ne les en empêche pas, car il ne serait point juste d'écarter du bon chemin ceux qui ne savent encore dans quelle voie ils veulent marcher, et de les retenir de force dans les coutumes de leurs parents. Il sérail juste, au contraire, de les traiter comme des insensés, et de les guérir même malgré eux. Mais nous avons pardonné à tous cette malice, et il

Jl'LIKX AUCrSTE. 213

vaut encore mieux, je crois, éclnirer que punir les insensés*. »

Tel était cet édit étrange, et que , pour la gloire de son héros, Ainmien Marcellin aurait voulu couvrir d'un éternel silence. Malgré Teniharras du langage et les prudentes réserves qui en limitaient la portée, le coup était inattendu et eut un grand retentissement. Il n'y eut pas une ville d'études et d'écoles qui n'entrât tout d'un coup en rumeur. Partout il y avait des professeurs chrétiens; qu'allaient-ils faire? Et les élèves chrétiens se condamneraient-ils à n'entendre et à ne suivre qu'un enseignement consacré désormais sans contradiction à l'erreur? L'incertitude ne fut pas longue. A très-peu d'exceptions près, toutes les chaires chrétiennes se fermèrent d'elles-mêmes. Ce fut l'occasion des scènes les plus touchantes. Apollinaire à Laodicée, Prohérèse à Athènes, durent faire leurs adieux à leurs auditoires, au milieu des larmes de toute la jeunesse. Prohérèse avait été un des maîtres de Julien , qui lui conservait un reste d'affection. On lui fit proposer de l'excepter de la mesure générale, ou du moins , de fermer les yeux sur sa désobéissance. Il refusa énergiquement et dut con-

1. Ep. xLii (éd. Span.), p. 42î. Nous avons placé cet édit, dont la date est incertaine, à cette époque de la vie de Julien» contrairement à la chronologie, du reste si ingénieuse, de M. Desjardins, qui le range parmi les actes de Julien à Autioche. Notre motif est qu'il y a une corrélation naturelle entre cette loi et celle du code Théodosien que nous venons de citer et qui est du mois de mai ; corrélation si évidente que Valois a même cru que les deux pièces n'en devaient faire qu'une. [Commentaire sur Amm. Marc,, xxii, 10.)

damner au silence une voix brillante que toute TAsieet tout Athènes écoutait depuis vingt ans avec adoiiration * . A Rome, un sacrifice plus grand encore émut vivement toute la ville. C'était la démission de Marius Yiclorinus, vieillard vénérable , longtemps païen , chrétien d*hier, mais qui enseignait depuis plus de quarante années. Il avait été le maître de tous les sénateurs et de tous les grands de la ville. Ses anciens élèves professaient pour lui un véritable culte, et lui avaient fait élever, à leurs frais, une statue sur la place publique. Yictorinus était arrivé à la foi, des ténèbres les plus épaisses d'un paganisme fanatique , par une longue et secrète étude. La lecture assidue des Écritures avait fini par toucher son cœur; mais, pendant de longues années, il avait gardé, renfermé en lui-même , le secret de sa conversion. La crainte du dédain des sages, la honte de se démentir, arrêtaient sur ses lèvres la profession de foi prête à s'échapper. (( Je vous dis que je suis chrétien , disait-il à tous ceux de ses amis qui rougissaient de sa timidité, bien que je n'aille pas à votre église. Sont-ce les murailles qui font les chrétiens? » Enfin un jour, nul n'étant prévenu, et personne ne s'y attendant, Yictorinus avait paru à l'église, venant s'asseoir humblement aux instructions des catéchumènes. Puis , quand vint la fête où les postulants du baptême récitaient très-haut et d'un lieu élevé la profession de la foi chrétienne et la confession de

1. Soc.^ 111^ 16. ~ Soz.,y, 18. — Eunap., Vit, Soph. Prohœresiiis p. 492, 493. — Jul. Ep. 11. (éd.Span.). p. 873.

leurs péchés, les clercs appelèrent Victorinus.au milieu (Pune attente universelle. Un murmure de curiosité s'éleva quand on vit le célèbre vieillard monter les degrés de l'estrade, revêtu de la robe blanche, comme un humble enfant. Il attendit que le silence fût rétabli» puis il proféra ses aveux, de cette voix si bien connue, qui lira ce jour là des spectateurs, non les applaudissements dont elle avait été tant de fois couverte, mais les larmes d'une silencieuse admiration.

Ces impressions étaient à peine clfacées, quand tomba dans la ville Tordonnancede Julien. Chacun se demanda aussitôt quel parti Yictorinus allait prendre. On sut bientôt que sa résolution était arrêtée , et que cette épreuve cruelle «n'avait pas été au-dessus de sa foi naissante. Sommé de choisir entre sa vieille renommée et sa croyance nouvelle, il répondit, sans se troubler, que de grand cœur il abandonnerait Técole où il enseignait à bien parler, plutôt que d'être infidèle à la grâce qui sait rendre éloquente la langue même des petits enfants*.

De telles scènes, chaque jour renouvelées au milieu d'une émotion croissante, portaient au comble l'irritation publique. Les rapports que la paix avait établis entre les hommes se trouvaient tout à coup violemment rompus. Les jeunes chrétiens, s'empressant de partager le dévouement de leurs maîtres, dédaignèrent de profiter de

t. s. Aug., Conf,^ TUI, % 5.

/a faculté dérisoire que Julien leur laissait encore. Peulêtre aussi ceux d'entr*eux qui se présentèrent aux auditoires païens furent-ils reçus de manière à ne pouvoir honorablement y reparaître. En tout cas, toute communauté d*éludes cessa promptement par le fait ; et, malgré les termes formels de Tédit de Julien , Topinion s'accrédita qu'il était interdit non-seulement aux maîtres chrétiens, d'enseigner, mais même aux élèves chrétiens, d'apprendre. Cette supposition a passé dans le récit de plusieurs historiens qui attribuent ainsi à la volonté de l'empereur un effet qu'il aurait dû prévoir, mais qu'il n'avait nul motif de désirer *.

1. Amm. Marc, xxii, 10 ; xxv, 4, et voir les commentaires sui ces deux passages. — Soc, m, 16.— Soz., v, 18. — Théod., m, 8.— Ruf., i. Si. — S. Grég. Naz., Or. m, 4, 5, 100, 105. — S. Aug., Cotï/*., viii, 5; De civ. Dei, xviii, 52. — P. Orose, vu, 30. — Presque tous ces auteurs, à Texception d'Ammien MarceUin, affirment que la prohibition s'éteodit, non- seulement aux maîtres, pour les empêcher d^enseigner, mais aux élèves, pour les empêcher d'apprendre. Socrate, Sozomène, Rufin s'expriment sur ce point en termes positifs. Il y a donc eu là matière à une discussion très-vive entre les érudits, et généralement les historiens ecclésiastiques inclinent à penser que Tinterdiction de Julien fut absolue. Je ne puis partager cette opinion, que le texte de l'édit ei le témoignage d*Ammien Marcellin me semblent contredire formelle ment. Et Ammien Marcellin ici n'est pas suspect, car il est impci sible de porter sur la conduite de Julien, en cette occasion, un blà plus sévère que celui que cet historien émet. Maintenant, il est trè^ naturel de supposer qu'après une mesure qui mettait dans toutes \^^^ ^ villes d'écoles les deux religions en présence, la fréquentation des écoL^^---jjgj païennes par des élèves chrétiens devint, par le fait, impossible, . ^

probablement les parents chrétiens qui consentaient à envoyer lecLw- ^un enfants à des coiirs païens, quand l'enseignement profane avait pcr^-^goof correctif un autre en sens opposé, s'en abstinrent, du moment où \'"^ ^M'erreur seule eut droit de parler. Le résultat fut donc le même q""—^ q gj les jeunes gens avaient été bannis des écoles, et cela suffit r ■ j.ijij

-es-

jrijKN AU(;usTK. 217

Le résultat de la mesure prise n'en élaii pas moins d'interdire aux familles chrétiennes lout accès pour leurs enfants dans les rangs élevés de la société, car les belles- lettres étaient l'entrée nécessaire de toutes les fonctions, et les priver de ces hautes connaissances c*était les marquer au front d*un stigmate d'humiliation. Il y avait eu des persécutions plus rudes, aucune peut-être n'avait été plus blessante. Le Irait n'était pas mortel , mais laissait dans la plaie le venin le plus acre. Personne ne ressentit plus vivement Tinjure que les anciens compagnons d'études de Julien, à qui, a vrai dire, l'édit était adressé , et qui pouvaient s'y reconnaître a chaque |>arole. Grégoire surtout en fut navré : bien longtemps encore après, il ne pouvait s'en taire, et à l'abondance indignée de ses invectives on reconnaissait ce qu'il avait souffert, a De quel droit, s'écriait-il, cet homme, cet binant de la Grèce et de l'éloquence, prétend-il que le çrec lui appartient , à lui et à ses Dieux?... De quel droit nous interdit-il la parole que le Verbe de Dieu a placée ^ntre les hommes comme un lien , pour rendre leur vie ^ouee, humaine, sociable?... Parce que le grec a été jiarlé par des auteurs païens , est-ce une raison pour nous l'interdire! Ne sont-ce point les Égyptiens et les Sébreux, leurs sages maîtres, qui ont inventé 1 usage des lettres, et les Eubéens le calcul? Qu'arrivcrait-il donc si les Égyptiens, les Phéniciens et les Eubéens

«xpliqaer Fassertioa des historiens ot détermiuer le sens des phrases vagues et générales dont se sert S. Gi-égoire de Nazianze.

allaient réclamer pour eux seuls toutes ces découvertes? Ne faudrait-il pas les leur céder d'après ces nouveaux principes, et faut-il nous priver de toutes ces choses?... Tu es en armes, ô guerrier courageux. . . mais ces armes, d'où te viennent-elles? N'est-ce pas des Cyclopes, qui ont inventé l'art de forger le fer?... Tu es revêtu de la pourpre, vas-tu la rendre aux Tyriens qui ont su, les premiers, la découvrir * ? »

Ces malédictions, dont Técho lui revenait de toutes parts, irritaient Julien sans l'ébranler. A chaque instance nouvelle qui était faite auprès de lui pour lui représenter l'injustice ou Timprudence de sa conduite : « Non, disait-il, Téloquence, c'est notre affaire: gardez votre ignorance et votre rusticité; votre philosophie n'a qu'un mot : Croyez ! Contentez-vous de croire , et cessez de vouloir connaître. »

Chose étrange , il semblerait qu'il y eût aussi des chrétiens (en petit nombre, 5 la vérité, et à qui le» maîtres de l'Église ne laissaient pas prendre le verbe haut), mais qui tout bas s'applaudissaient des violences de Julien et professaient la même opinion que lui sur les bornes où devaient être renfermées les sciences chrétiennes. Ces héritiers des étroites doctrines des Tatien et des Terlullicn ne voyaient pas, à ce qu'il paraît, sans plaisir, enlever aux mains des chrétiens

1. s. Grég. Naz., Or. iv, 105, 108, passim. Nous ne nous sommes point astreint ici à une traduction exacte, cherchant seulement dans les écrits postérieurs de Grégoire la trace des sentiments qu'U éproQTa.

les livres profanes des maîtres grecs, et fermer devant eux les portes des écoles d'éloquence et de dialectique. Ils craignaient pour les âmes élues la contagion de la métaphysique et delà fable, et se félicitaient que ces sources, impures à leurs yeux, d'où Thérésie avait plus d'une fois découlé, fussent tout d'un coup détournées du champ de la foi. Pour eux une foi naïve, ignorante, dédaigneuse de la sagesse humaine, la foi des premiers et obscurs disciples des Apôtres, était Tétat idéal et parfait d'une âme fidèle. Ils redoutaient la foi savante dont la haute société chrétienne , plus récemment convertie, avait contracté l'habitude et sentait vivement le besoin. C'est à ces esprilsexallésque l'historien Socrate, parvenu à ce point de son récit, croit devoir répondre en quelques termes graves et sensés. Il rappelle, en peu de mots, que la philosophie des Grecs avait su par ses propres forces atteindre jusqu'à la connaissance de Dieu, que saint Paul a cité leurs poëtes, et qu'il a toujours été permis, dans la guerre , de battre l'ennemi par ses propres armes, et il conclut que les chrétiens d'alors eurent raison de résister de toute leur puissance aux exclusions humiliantes que Julien voulait leur imposer*.

Le sage historien avait raison. Ni Julien , ni les chrétiens de peu de foi qui entraient , par un scrupule déplacé, dans la conspiration de sa haine, ne comprenaient les vues de la Providence et les secrets de l'ave-

Page 1