Soz. — Auim. Marc. — Liban. — Soc. — Théod., ioc. dt
JULIEN PEItSÉCUTEUR. 285
organisé, snns s'en douter, une procession chrétienne à travers les campagnes et les rues d'Antioche. Tout irrité d'èlre pris pour dupe, il se promil bien d'eflacer peu de jours après cette pompe improvisée, par le faste qu'il déploierait h l'inauguration du temple restauré. Un grand sacrifice était préparé, et déjà on avait rassemblé tous les bœufs et tous les moutons nécessaires pour une hécatombe. Déjà même Julien avait passé plusieurs heures en prière aux pieds de la statue du dieu, les couvrant de ses baisers; tout était prêt pour la fêle. Malheureusement une nuit le feu prit au temple, et le lendemain il ne restait plus que quelques pans de murailles et quelques fûts de colonnes.
La colère de l'empereur ne connut alors plus de bornes; il ne douta pas un instant que les chrétiens ne fussent les auteurs de l'incendie. Les chrétiens ne doutèrent pas davantage que le feu du ciel ne fût tombé sur le temple pour venger le sacrilège; et personne, dans cette excitation générale, ne songea à l'explication peutêtre plus simple qu'Ammien Marcellin nous offre. Il remarque que la veille un philosophe de la cour de Julien, nommé Asclépiade, avait pénétré avec lui dans le temple, pour offrir à l'idole l'hommage d'une petite statue d'argent, et y avait laissé son offrande environnée, suivant l'usage, de cierges allumés. Les poutres du temple étaient vieilles et desséchées ; une étincelle avait pu suffire pour leur faire prendre feu. Quoi qu'il en soit, on s'empara de la personne des chrétiens qui s'étaient
fait remarquer par leur zèle le jour de la procession des restes de saint Babylas, et on les mit à la quesHon pour leur faire avouer leur crime. On étendit même le supplice aux prêtres du temple qu'on pouvait croire, sinon complices du méfait , au moins en mesure d'en faire connaître les auteurs. Le préfet Sallusle (ce n'était pas Tami de Julien, mais le même qui était déjà intervenu en faveur de Marc d'Aréthuse), chargé d'exécuter cette commission , ne s'y prétait qu'avec répugnance. (( Prenez garde, disait-il à l'empereur, vous allez faire des martyrs ; c'est tout ce que les chrétiens désirent. » Il avait raison. La torture dura deux séances et n'arracha aucun aveu ni aucun renseignement, pasmêmeani prêtres païens. Un jeune homme, nommé Théodore, fut livré deux fois, depuis le matin jusqu'à quatre heores du soir, à des bourreaux qui lui déchiraient les oAtés avec des ongles de fer, et le dos avec des coups de fouet. 11 ne cessa pas un instant de chanter le fameuï verset du psaume qui avait si fort contrarié Julien. Sallusle, frappé d'admiration, retourna auprès de l'empereur, et lui représenta de nouveau le tort qu'il faisait à sa cause en donnant ainsi des héros à célébrer à ses adversaires. Julien se rendit enfin à cette raison, etpe^ mil qu'on relâchût Théodore. « Ces chrétiens, dit-il avec impatience, volenl au martyre comme les abeilles à la ruche. » Le confesseur quilla le chevalet avec regret. Pendant tout le supplice, il avait vu à ses cotés, disaitil, un jeime homme assis qui lui essuyait sa sueur avec
un linge blanc et lui jetait de l'eau fraîche pour le ranimer; et la douceur de cette vision était telle qu'elle effaçait tous ses tourments '.
On ne pouvait pourtant laisser l'injure du dieu tout à lait impunie. Libanius, pour le consoler, avait bien fait en son honneur une déclamation ou, comme on disait, une monodie sur le déplorable événement, où il invitait Apollon à se montrer contre ses nouveaux ennemis tel qa*il avait paru autrefois au camp des Grecs, quand Chrysès l'invoquait sur les bords releutissanls de la mer de Troie. Il ne demandait pas mieux que de redire sa pièce d'éloquence à tout venant, mais lui seul pouvait trouver cette réparation suffisante. A défaut de victimes vivantes, Julien résolut d'exercer ses représailles sur la pierre et le bois des temples chrétiens. Il ordonna que la grande église d'Antiochc fût fermée, démolie, et que toutes ses richesses Gsseiil retour au trésor public. Il confia l'exécution de sa commission à son oncle maternei, le comte Julien, aidé du comte des largesses sacrées et du comte du domaine privé, Félix et Elpidius, l'un el l'autre jadis chrétiens et convertis par la toute-puissante éloquence du maître. Le comte Julien était dans le même cas : il avait été chrétien, au moins de bouche; mais il entrait maintenant avec passion dans les desseins de son neveu.
1. 8o£. — Rnf. — Soc. — Théod., loc. cit. — S. Chrys., t. ii, p. 692. — Amm. Marc., zxii, 13 : « Ad id us«]ue imperatoreiii ira provexit ut qoantioDes agltari juberet solito acrioies. » Cet aveu d'un historien païen confirme tons les récits des chrétiens.
L*ordre de Tempereur fut accompli sans dîfScultcs. La grande église était au pouvoir des Ariens qui n'essayèrent pas de la défendre. On sempara de tous les ornements el de tous les ustensiles sacres qui décoraient les autels. Les trois comtes eux-mêmes, en les enlevant de leurs propres mains , se livraient aux railleries les plus indécentes, et les faisaient servir aux usages les plus impurs. « Voyez, disait Julien à Félix, en lui montrant les plats et les vases d*or donnés par Constantin et Constance, dans quelle vaisselle on sert le fils de Marie. » Puis il riait de ce dieu, prétendu toutpuissant, qui laissait ainsi profaner son temple sans le défendre.
Quand on eut fait main basse sur toute la décoration extérieure de Téglise, il fallut trouver et se faire ouvrir le trésor, où étaient renfermés des objets d'an plus grand prix , ceux qui servaient seulement dans les grands jours de cérémonie. On fit chercher le trésorier de réglise, simple prôtre nommé Thoodoret. Bien qu'engagé au service des Ariens, puisqu'il était resté à la grande église, Théodoret était un homme de bien, etsa foi, qui pouvait avoir été séduite par quelques subtilités théologiques, était restée vive et sincère. Il s'était signalé, sous le règne précédent, par son ardeur contre Tidolâtrie. En ce moment il était occupé à sauver les débris du pillage de l'église, et il rassemblait les chrétiens éperdus dans une petite chapelle où il célébrait le saint sacrifice et les exhortail. On le saisit et on Ta mena, les
mains liées derrière le dos , devant le comte Julien*.
Le comte lui fit subir un interrogatoire, auquel Théodoret refusa de répondre. L'audace de l'accusé irritant le juge, il ne fut bientôt plus question entre eux ni du trésor, ni des richesses de Téglise, mais simplement de la foi et du martyre. Théodoret reprocha tout haut au comte de se faire l'instrument et le protecteur des démons. Julien, exaspéré, répondit en livrant son interlocuteur au bourreau pour être étendu sur un chevalet. La tension qu'on Ot subir aux muscles du patient était (elle qu'il paraissait, en quittant l'instrument de torture, avoir pris huit pieds de long. Tranquille et même gai au milieu de son supplice, Théodoret continuait de lancer au comte des paroles piquantes qui le mettaient hors de lui. a Crains Dieu, lui dit enfin l'officier rappelant ses
1. Actes de S. Théodoret. Tillemont et Baronius se sont livrés à de longues dissertations pour explitiucr comment Théodoret, trésorier de l'église ïHîndaut qu'elle était au pouvoir des Ariens, et resté en communion avec des hérétiques, avait pu recevoir la qualification de saint. Ils supposent qu'il y a erreur dans les textes et qu'il n'était point trésorier de la grande église d'Antiocho, mais de Tune des chapelles que possédaient les catholiques dans cette ville. Cette conjecture nous parait gratuite. Depuis le concile d'Alexandrie, il y avait eu presque partout une réconciliation entre les Aiitus non obstinés et les orthodoxes; et, bien que cette réunion fût moi us complète à Antioche qu'ailleurs, à cause de la résistance de Lucifer de Cagliari, on peut supposer cepen. dant que les prêtres de la grande église d'Antioche avaient fait leur soumission. A b vérité, Th^idorct fait figurer dans la sctne du pillage l'évéquc intrus des Ariens , Euzoïus, nominalement excommunié à Alexandrie; mais ce détail peut très-bien être controuvé, et Théodoret peut avoir confondu Euzoïus avec Mélèce, évoque des semi-ariens, peu avant rentré daus la comumuion d'Athanase.