‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 297 sur 324 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Le 27 juin 383, quand le soleil se leva sur les plaines d'Assyrie, la situation de l'armée romaine parut dans toute son horreur. L'ennemi, posté sur les hauteurs qui la dominaient, la pressait par derrière; la famine décimait ses rangs, et le soldat devait désormais avancer, sans chef pour le guider, à travers des pays inconnus. Toute la pensée de la guerre , et même de la re^ traite, était dans la tête de Julien. Il disparaissait, ne laissant ni instructions, ni testament, ni successeur dé^ signé, ni héritier naturel. Pour donner h la fois un général aux soldats et un empereur au monde, nul mode d'élection n'était prévu. On avait à peine quelques heures devant soi, pour faire choix d'un commandant el pour arrêter un plan de campagne.

Le conseil des grands officiers, s'adjoignant les chefs principaux des légions, se réunit dès l'aube sous la lente impériale. C'était, comme on l'a vu, l'assemblée la

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plus discordante : il y avait des gens de toute espèce , des chrétiens , des augures, des philosophes. Une profonde et ancienne division existait entre les anciens officiers de Constance conservés par son successeur, tels que les deux maîtres de cavalerie et d'infanterie, Ariotheus et Victor, et les compagnons d'armes de Julien , Gaulois ou demi-Barbares » comme le duc Dagalalphos et le consulaire Nevitta. Les rivalités contenues par l'ascendant du génie de Julien éclataient sur son lit de mort. Les officiers de Constance dédaignaient les parvenus de la guerre qui, à leur tour, n'avaient que des expressions méprisantes pour les militaires de cour. Aucun des deux partis n'aurait voulu du candidat de l'autre. Pour sortir de peine, la majorité du conseil étant païenne, on consulta les oracles. Ils donnèrent un oodseîl fort sage en désignant le préfet du prétoire Salloste Second, dont le caractère conciliant était connu. Mail Salluste était vieux et très-fatigué de la campagne. Il s'excusa sur son âge et sur ses infirmités , et ne voulut se laisser couronner à aucun prix. L*embarras devenait extrême. Un officier d*un grade honorable, dit Ammien Marcellin (sans le nommer, ce qui ferait penser que c'était lui-même)» ouvrit aloi*s Tavis de ne point faire d'élection, de se comporter tout simplement comme on eût faijt en l'absence de Julien, c'est-à-dire de laisser le commandement de Tarmoc an plus ancien en grade, et d'attendre pour choisir un empereur que la retraite fût accomplie et qu'on eût rejoint l'armée restée en

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Mésopotamie; car il n'entrait dans l'esprit de pers^onne qu'un empereur pût être nommé par d'autres que par des soldats*.

C'était le parti le plus raisonnable : ce ne fut pas celui qui prévalut. Avant même qu'on eût été aux voix , il s'éleva un peu de tumulte au bas bout de l'assemblée, qui était fort nombreuse. Une petite partie des membres présents, probablement des officiers d'un grade inférieur, impatientés de ces lenteurs et de ces rivalités auxquelles ils étaient étrangers, se concertèrent entre eux et dirent qu'ils voulaient avoir pour empereur le comte des domestiques, Jovien. C'était un brave officier, d'un grade peu élevé, mais d'une naissance honorable (car son père, le comte Yarronien, comptait de bons services), et d'un caractère facile. Quoique chrétien fidèle, et ayant même bravé la disgrâce pour sa foi, il était ami du plaisir, et on lui reprochait un peu de propension pour le vin et pour les femmes. Ces défauts, qui n'ont jamais été trop mal vus dans les camps, ne l'empêchaient pas d'être très-aimé du soldat. Aussi , dès que son nom fut prononcé , les officiers supérieurs sentirent que le choix était populaire, et qu'il n'y aurait pas sûreté à aller à rencontre. Us acceptèrent donc 1 idée proposée, plus par crainte d'exciter quelque mécontentement que par une résolution bien arrêtée. On jeta à la hâte sur les épaules de Jovien un vêtement de pourpre , beaucoup

i. Amm. Marc, Jir, 5.

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trop court pour sa taille » qui était très-grande. Puis, tout en faisant sonner le départ (car il n'y avait pas un instant à perdre)» on promena le nouvel empereur à travers les légions déjà prêtes à se mettre en route *.

Le cri de Jovien Auguste se propageait d*un bout à l'autre du camp. On fut tout surpris de l'extrême en-thousiasme avec le€[Uel surtout il était répété à Tavantgarde ; mais on le fut bien davantage encore lorsqu'à rapproche du nouvel élu lui-même, ces transports se changèrent subitement en larmes et en sanglots. Une méprise avait trompe le zèle de ce corps » tout compoeé d'anciens soldats de Gaule. Les deux noms de Jovien et de Julien ne diffèrent que par deux lettres, ei présentant à Toreille un son analogue, ces braves gens avaient cru que leur chef revenait à la vie. Mais quand, au lieu de la démarche leste et du port militaire qu'ils connaissaient si bien, ils virent se dessiner une taille longue et un peu courbée, ils éprouvèrent un moment de désappointement qu'ils ne purent contenir ^.

Jovien lui-même n'avançait qu'avec répugnance. La dignité d'empereur n'avait pas beaucoup de charme au fond de l'Assyrie et en face d'un ennemi menaçant. Puis un scrupule troublait cet honnête homme, qui ne vou-

1. Amm. M^rc.^ xxv, 5, 10. — Théod., iv, 1. Cet éciiv.iiu exj'liqiie assoz bien ce (jirAminien avoue indirectoinent, c'est une Jovieu fui élu par le choix de l'armée et des officiers d'un grade inférieur, contre le

gré des olliciers snpériems. Pour Zosime, A urt le- Victor, Eutrope. c\ l'S autres écrivains païens, ils rapportent rélection sans :\^mui ileLul. t. Amni. Marc, /'>\ rit.

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lait ni désavouer sa foi, ni abu8ei;de la confiance qu'on lui tén\oignai(. <c Je ne puis régner sur vous, disail-il; je suis chrétien, et Julien vous a tous imbus de sa déle»* table doctrine. Vous avez tous offensé Dieu ; vous serez vaincus, et vous deviendrez le jouet des Perses. » Ces difficultés ne touchèrentque très-médiocrement ceux qui l'entouraient, accoutumés qu'ils étaient à changer de religion en même temps que d'empereur. » Qu'à cela ne tienne, lui dit-on. Tous les hommes ici ont été élevés dans les principes de la religion chrétienne. Les plus âgés ont eu pour mettre le grand Constantin iui-méme ; les autres ont été enseignés par Constance. Quant à celui qui vient de mourir , il a régné trop peu de temps pour imprimer bien avant la tache de son meqsonge. d Cette remarque très-fondée tranquillisa la conscience de Jo^ vien, et, pour la compléter, il eùl fallu ajouter que les Dieux qui venaient de si mal récompenser Julien n*ér taient point en honneur ce jour-là dans l'armée. Pour la forme cependant, les augures consultèrent encore (es entrailles des victimes; mais les oracles étaient, comme tout le monde, avant tout pressés de partir. Ils répondirent que Jovien était perdu s'il s'arrêtait; mais que, s'il se mettait en route, ses armes seraient certainement heureuses. Le trisle défilé commença donc, un corps d'armée escortant le corps de Julien, qu'on avait soigneusement embaumé et mis dans un cercueil pendant la nuit \

1. Amm. Marc , loc, cit, — Théod., iv, i. — Soc., m, 18. — SoB.,

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La journée ne se p^sa pas sans que le nouvel empereur eût occasion de signaler sa valeur. A peine avaiton fait quelques pas , que les Cataphracfes des Perses fondaient sur les cohortes joviennes et herculéennes. Dans la mêlée qui s'engagea, on remarqua, pour la première fois, l'uniforme des cavaliers royaux de Sapor lui-même, et Ton put juger par là que le grand roi se rapprochait de l'armée romaine , encouragé probablement par le bruit de la perle qu'elle venait de faire. L'escarmouche fut très-sanglante , car elle coûta la vie à trois tribuns militaires. L'avantage resta aux Romains, mais la journée n^en était pas moins perdue. On avait fait très-peu de chemin, puisqu'au moment où la nuit approchait, on retrouva dans la plaine le corps du mailredes offices, Anatole, tué dans la bataille précédente, et qu'on avait négligé d'enterrer. Chaque jour de fêtard enlevait une ration de vivres aux provisions déjà si réduites de l'armée. On réussit cependant, dès cette nuit-là, à se rapprocher du Tigre à la hauteur du château de Somère; et pendant plusieurs marches, au milieu d'attaques diverses et, en quelque sorte de piqûres constantes des Sarrasins et des Perses, on ne cessa de remonter le cours du fleuve. Le qua-

VI, 3. — Ruf., II, 1. — Chron. Alex. — Le fait de Jovien faisant promettre k son armée de redevenir chrétienne, est attesté par le concours de tous les écrivains chrétiens. J'ai dû adoucir un peu leurs eipressions, pour ne pas contredire le récit d'Aramien, témoin oculaire, qui a pu passer sous silence ce qui le gênait, mais non inventer des faits Opposés à la vérité.

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trième jour» on atteignit enfin la ville de Dura > le premier endroit un peu considérable qu*on eût rencontré depuis Ctésipbon *.

L'audace de Tennenii dépassait toute croyance : ses cavaliers venaient à portée non-seulement du trait, mais de la voix» et échangeaient des propos injurieux avec les sentinelles romaines. Une nuit, ils forcèrent la porte du prétoire et pénétrèrent jusqu'à l'entrée de la tente du prince. C'étaient des alertes constantes, qui ne permettaient pas de goûter en paix une heure de repos. Les soldats, harassés, éprouvaient une violente tentation de se dérober à ce supplice, en mettant entre eux et leurs persécuteurs la barrière du Tigre. Ils se rappelaient le passage du fleuve, si hardiment opéré par Julien, et demandaient à grands cris qu'on les laissât tenter d'échapper à une mort lente par un coup de hardiesse. Jovien n'était pas de son naturel porté aux aventures, et celle-ci en particulier présentait plus de périls que d'avantages. Le cours du Tigre était très-rapide en cet endroit, les points de passage tous gardés : les embarcations manquaient, et l'autre rive du fleuve, parcourue par des tribus non soumises à Rome, n'oflrait pas plus de sécurité que celle où on se trouvait. 11 était infiniment plus raisonnable de tendre à marches forcées vers les provinces transtigritanes, voisines de l'Arménie et soumises à l'empire de Rome. Jovien représenta toutes

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