‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 318 sur 324 · I. Thêmist., Or. x, p · texte numérisé non relu

I. Thêmist., Or. x, p

On lui avait préparé ses logements dans une maison récenimenl conâtruile, et la chambre où était disposi* «on lit étail enduite de chaux toute fraîche. Le froid étant très-intense, il fit apporter un réchaud, et ne se coucha que quand on eul allumé un grand feu, après avoir d'ailleurs soupe largement et d*aliments fort lourds. Le lendemain au matin on le trouva mort dans son lit, étouiïé par les exhalaisons des murailles et les vapeurs du charbon *. Ce fut la fin de ce court principal, tristement commencé et brusquement fini» au moment même où il promettait d'être heureux, et où, h force de simplicité, de bonté d'âme et de justice, Thonnéte souverain semblait avoir dissipé toutes les préventions et fléchi les rigueurs de la fortune, a Dieu, dit Tévéque Théodoret, montra un si excellent prince à la terre, pour lui foire voir quels biens il pourrait lui donner si elle était digne de les recevoir. » Saint Augustin, dans la CUé de Dieu, fait une remarque plus profonde. Il convenait, suivant lui, à la sagesse divine, d'avoir comblé Constantin de prospérité, pour montrer qu'elle sait récompenser ses serviteurs, et que le démon n'est pas le seul dispensateur des biens de ce monde ; mais il lui convenait aussi de frapper Jovien, malgré sa piété, de peur qu'on ne s'attachât désormais à suivre la foi par l'espoir de prospérités temporelles *.

1. Amm. Marc, xxv, 10. — Zos., m, 35. — Soc., m, Î6. — Soz., ti, 6. -- Eut., 1, 18. — Philost., VIII, 8. — Zon., xiii, 14. i. Théod. IV. 6. — S. Aug. De civitate Dei, v. 25.

LB RETOUR DR l'aRMEE. 491

La mort d'un empereur étail un incident trop fréquemment renouvelé depuis deux années, pour causer à personne beaucoup de surprise ou beaucoup de douleur. A l'exception de la malheureuse Charito, qui n'avait pas même eu le temps de s*asseoir sur le trône, et qui serrait avec angoisse son jeune fils contre son sein, justement inquiète du sort qui lui était réservé Je bon JovieUt qui avait vécu sans exciter d'inimitiés, mourait sans laisser de regrets. Mais il fallait pourvoir de nouveau à la vacance impériale, et cetle fois la circon«stance étant moins urgente, et nul ennemi n'étant là pour presser Félection, on y mit un peu plus de façon. Il ne fut pas question cependant de consulter, ni le sénat de Rome, ni celui de Constantinople. Le petit conseil de hauts dignitaires qui environnait l'empereur fit embaumer son corps, et, précédé de ce cortège funèbre^ continua lentement à s'avancer d'Ancyre à Nicée. Sur la route, on disputait, on intriguait, on pesait les noms et les suffrages, et chacune des nuances et des fractions du conseil mettait en avant son candidat et recrutait des voix. La faveur publique désignait cette fois encore, comme le plus digne du pouvoir suprême, le vieux préfet du prétoire, Salluste Second, étranger à toutes les factions, et qui les dominait toutes par la douceur et la noblesse de son caractère. Pour la forme, on lui en fit de nouveau la proposition, qu'il refusa cetle fois comme la précédente. Quelques personnes parlèrent de son fils, mais le vieillard coupa court sur-le-champ

à cette pensée. « Si je suis trop âgé, dit-il» mon fils est trop jeune. » On mit ensuite en avant le nom du tribun des Scuiaires, Ëgilius, mais c'était un homme de mœurs trop rudes et sans éducation. Puis on parla d*un parent de Jovien, appelé Januarius» qui commandait sur les frontières d*Illyrie; mais il était trop éloigné» et on n*avait pas le temps d'attendre. Comme l'incertitude se prolongeait, on reçut une lettre du patrice Dacien, qui était resté en arrière à Ancyre, parce que ses infirmités et son grand âge ne lui permettaient plus de voyager rapidement en hiver. Il avait gardé auprès de lui le tribun Yalentinien» récemment revenu de Gaule, et, comme il était frappé de ses bonnes qualités, il écrivait à tout hasard pour le recommander à ceux qui cherchaient un maître à donner au monde. L'idée plut généralement » car Yalentinien réunissait des mérites diver*s. Il était originaire de Pannonie, et avait servi vaillamment dans les Gaules sous Julien, ce qui lui conciliait la faveur de tout le parti militaire, principalement recruté dans les provinces septentrionales de l'empire. Mais il était chrétien aussi, et avait même encouru par sa fidélité la disgrâce momentanée de l'apostat. C'était une recommandation pour les anciens amis de Constance. En son absence, et à son insu, Yalentinien fut proclamé empereur. On lui manda de venir en diligence, et en l'attendant, tous les Pannoniciis, Dagalaïphus en tête, firent bonne garde pour maintenir l'armée en repos et empêcher qu'une élection

LE RETOtR DE L AHMËE. 493

improvisée dans le camp ne vtnt tout remettre en question *.

Yalentinien arriva, sans se faire prier, le 28 de février. C'était un homme de quarante-trois ans, grand, bien fait de sa personne : sa contenance était militaire; il avait un air de commandement, et, bien qu'il parlât fort mal le grec et qu'il n'eût évidemment aucune teinture des belles-lettres, son élocution était mâle et incisive. Les troupes trouvèrent que c'était un empereur à leur convenance. On attendit cependant jusqu'au surlendemain pour la proclamation définitive, quoique dix longues journées d'interrègne se fussent déjà écoulées ; mais l'année était bissextile, et le jour complémentaire de février passait pour une date malheureuse dans les annales de Rome ^.

Pendant ce délai, une idée, qui avait déjà pris naissance dans les jours précédents, circula dans les rangs de l'armée et fut bientôt généralement adoptée. C'était d'imposer à l'empereur nouvellement élu l'obligation de partager le pouvoir et de se donner un collègue. Cette division paraissait présenter plusieurs avantages, dont le moindre n'était pas d'éviter ces fréquents intervalles du pouvoir qui mettaient en question la sécurité de l'empire et les places de tous les fonctionnaires. En cas de mort d'un des empereurs, s'il y en avait deux, l'autre

1. Amm. Marc, xxvi, 1. — Zos., iv, 1. — Philost., viii, 8. — Zod., XIII, i 5.

S. Amm. Marc, /oc. «7. et xxx, 8. — Aurel. Vict., Epit, 45.

494 LE KBTOUR DE l'ARHÉE.

serait Ik pour faire liioe k toal e| désigner le sueoeseear. Puis, Tempire une fois divisé» chacun avait chance de rester plue près de chei soi ; il n'y avait plus lieo à des déplacements si considérables de troupes et de fono» tionnaires; les légions qui étaient en Orient, s'y trouvant beaucoup mieui que dans les Gaules » ne souhaitaient que d'y rester, et ne voulaient pas être eipo»'^es à étrs emmenées, à la suite d'une fantaisie militaire» loin de leurs garnisons préférées. Il fut donc convenu que le vœu général serait exprimé à Valentinien dans la céré> monie même de son installation *•

Eflectivement» le 1'' mars 364» à peine Valentinien étaii-il monté» revêtu de la pourpre et du diadème» sur l'estrade qui lui était préparée» comme il allait ouvrir la bouche et étendait la main pour commander le silènes» un cri s'éleva de toutes parts : «Auguste» il nous faut un autre empereur, d La clameur était très-impérieuse» les regards et les gestes des soldats très-animés ; et pro» bablement ils auraient eux-mêmes procédé à la désignation du collègue demandé, si» par une sage précaution» due à la prudence du préfet Salluste» tous les gén<''raux qui avaient pu concourir à l'empire n'étaient convenus entre eux de s'abstenir de paraître à la cérémonie» de peur de fournir à leurs partisans une occasion de tumulte. Telle qu'elle était cependant» la demande n'en contrariait pas moins le nouvel élu» qui avait rapidement

1 . Aram. Marc, xxvi, 2. — Philost., viii, 8. — Zon., xiii, 15. — Sot , VI, U.

LB HETOIIH UE L*ARNÉE. 495

pris goût au pouvoir souverain. Voyant qu'il ne pouvait résister en face à des prières appuyées par des épées, il chercha è se réserver au moins à lui seul le choix de son associé. Prenant donc un ton à la fois doux et ferme. «Je vous dois tout, dit-il aux soldais :. hier je n'étais qu'un citoyen, vous venez de me faire empereur. Accablé par le fardeau du pouvoir, et sachant à quoi est sujette l'humanité, je ne refuse pas d alléger le poids en le partageant. Mais il y faut réfléchir mûrement, car la discorde peut nattre de la division , et c'est la concorde seule qui fait la force des États. Le choix me regarde. Que votre patience et votre justice me laissent m'acquitter des fonctions que vous m'avez confiées. Si vous m'avez fait empereur, c'est pour vous commander. » Cette harangue satisM les uns, intimida les antres, et Valentinien, tiré d'un mauvais pas pnr sa présence d'esprit, rentra sous sa tente, investi, sans plus de difficultés, d'une autorité dont il venait de se montrer digne *.

II n'y aurait pas eu sûreté cependant à méconnaître le vœu public si clairement exprimé. Aussi Valentinien» qui sentait bien celte nécessité, eut bientôt fait son plan pour y pourvoir. Il avait un frère, plus jeune que lui de quelques années, que personne ne connaissait parce qu'il n'avait rempli aucun emploi, ni militaire, ni civil. Mais pour ôtre chargé du rôle de collègue soumis et obéissant, cette nullité (qui d'ailleurs, comme on devait trop s'en apercevoir, n'étaitqu'apparente) semblait un titrede plus.

i. Amm. M.Tv*., — Phîlo?t., — Soz:, for. ^ff.

496 KE HEToru i»E l'armée.

Ce fui donc sur son frère que, par un calcul où Tégoîsme ayaitplusdeparlqueraflection»Valentimen jeta les yeux. 11 n*osa pourtant pas déclarer sur-le-champ son intention. La première fois que, dans son conseil» délibérant sur le choix à faire» il nomma timidement Yalens (c'était le nom de cet obscur personnage)» Dagalaïphus, à qui la part récente qu'il avait prise à Télection donnait encore Tassurance de parler librement : « Très-excellent prince, ditil, si c*est le bien de. votre famille que vous voulez, prenez votre frère. Si vous songez à la république, cherchez ailleurs. » Yalentinien se tut, laissa tomber la^ discussion et contint son ressentiment. Hais, quelques jours après, quand il crut avoir pris solidement racine au pouvoir et qu'il vit l'obéissance suffisamment établie autour de lui, il fit connaître hautement sa volonté, sans prendre la peine de consulter personne. Le 28 mars, au moment d'entrer dans le faubourg de Constantinople (qu'on nommait Hebdomus*, parce qu'il élail encore à sept milles de la ville), il envoya chercher son frère, le produisit devant l'armée, puis le fit monter dans un char avec les insignes impériaux, le nouvel élu lémoignanl paV son attitude humble et ses yeux baissés qu'il se considérait comme un suivant plutôt que comme un ^collègue 2.

Personne ne réclama, et dès le lendemain, Thémish'us

1. Voir sur le faubourg de Constantinople, noramé HeMomus, la grande note de Valois sur ce passage mi^rne d'Ammien Marcellin.

Page 1