Cod. Theod., xvi, t
1 Cod. Theod., ix, t. 17, 1. î, 8.
3. Aiûâi Vitrasius Orûtus, six années préfet de Rome sous Ck)n8tance,
conduite incohérente les éloges ou les invectives les plus contraires des avocats des deux partis» et souvent des mêmes écrivains * .
On pourrait se demander quelle était celte force occulte du paganisme qui, décrédité et déchu, tenait tête pourtant encore au flot montant de l'opinion et aux dépositaires ardents d*un pouvoir ahsolu. Elle était grande et persistante : car c'était la force du passé dans une société vieille de dix siècles de puissance et de gloire. Un mélange de superstitions populaires, de traditions politiques, d'hahitudes sociales, et de goûts littéraires, défendait encore contre l'invasion des mœurs nouvelles les restes solides et massifs, bien que brisés, du vieux culte. Toute la société romaine était pénétrée de ses souvenirs et de ses croyances : la langue populaire, administrative, poétique ou élégante, en était également imprégnée. Les campagnes, les curies, les écoles, rcgor-
éleva un temple à Apollon (Bcugnot, p. 153; Gruter, p. 88, n» 67). Turcius Apioui.'inus, préfet de Rome en 335, en dédia un au Génie du peuple romain. (Beugnot, ib.).
1. Les contradictions des écrivains sont positives, et nous ne voyons pas d'autre explication à en donner que celle que nous présentons ici. Sf•zom^ne (m, 17) dit que les flls de Constantin liront fermer tons les temples, tant dans les campagnes que dans les villes. — Lihanins {Or. p. 691) dit que G-instancc détruisit les temples de fond eu comble : KOLTiaKCL^i Tcù; vac6;. Mais Syinmaque (1. n, ép. 5^ ), tout en reprochant à Constance d'avoir enlevé la statue de la Victoire du sénat, ajoute qu'il n'enleva aucun privilège aux vierges sacrées, donna le sacerdoce aux nobles, et ne refusa pns de pourvoir aux dépcuses des cérémonies. Du reste, il y a, comme nous verrons, une distinction à faire entre la conduite de Constance avant et après l'insurrection de Magncnce.
geaienl encore de paîensavoués ou secrets. Le vieil arbre frappé de la foudre» et atteint à la cime, n'avait point cessé d'étendre ses fortes racines sous le sol ; et, comme il arrive souvent aux vaincus, l'adversité même préparait aux derniers païens des ressources nouvelles, en resserrant leurs rangs et en leur rendant l'union au défaut de la puissance.
Nous avons vu, en effet, dans quelle division et dans quel chaos étaient tombés, aux derniers jours de leur puissance, la philosophie comme le culte qui subsistaient à Tombre du polythéisme. Nous en avons compté les éléments divisés et confus; mais l'époque où nous sommes parvenus présente un spectacle différent. Sous l'empire d'une nécessité commune, à la veille d'être enveloppées dans une destruction pareille, toutes ces forces diverses qui se neutralisaient naguère, se réunissent, se rapprochent et se préparent, moins par un calcul réfléchi que par l'instinct irrésistible de la défense, à tenter de concert un dernier effort. Il faut suivre, à tous les degrés de la société romaine, cette dernière et fébrile excitation de l'agonie qui devait prendre pendant quelques jours les apparences de la résurrection.
De toutes les formes différentes qu'avait revêtues le polythéisme, la plus intacte en apparence, mais la plus sévèrement atteinte au fond, c'était la religion officielle, cette fille de la Grèce et de Rome, produit mélangé des souvenirs de la république et des emprunts de la conquête, fondus par l'habile conciliation des premiers
Césars. Comme elle s*étail concentrée, au fond, tout entière, d'abord dans Tabslraite divinité de la ville éternelle, puis dans la personne déiOée de Tempereur, la défection du souverain la faisait trembler sur sa I)ase. Cétait son Dieu même qui descendait de Taulel et donnait Texemple de l'apostasie. Aussi, malgré les murmures du vieux sénat romain, malgré la répugnance plus redoutable d'une administration qui ne se cabrait jamais sous la main du mailre, mais qui entravait longtemps ses volontés par le poids d'une masse inerte, le vieux cadre de la religion légale n'aurait pu résister longtemps à l'action continue du zèle et de la puissance. Si le polythéisme officiel n'avait eu d'autre appui que les corps constitués, la servilité eût bien vite étouffé chez ses derniers champions les murmures du préjugé ou de la conscience. Mais il conservait des racines sur un sol plus résistant que celui des lois : il s'appuyait, non sur les mœurs politiques, mais sur les plaisirs populaires. Ce fut là son dernier et longtemps son inviolable asile.
Le droit de se divertir aux frais de l'État et de ses maîtres était pour le peuple de Rome le dernier des droits politiques. C'était le seul qu'il n'eût jamais sacrifié, et celui qui avait absorbé peu à peu tous les autres. L'onéreux devoir d'amuser des concitoyens demeurait l'unique prérogative réservée aux fonctions électives. La préture ne conservait plus guère, on l'a vu, que cette attribution, et le revenu le plus clair du patrimoine d'un noble de Rome passait à décorer un cirque ou à faire venir
à ses frais des artistes savants de la Grèce ou des bêles sauvages de grand prix du fond des déserts d'Afrique. Esclave partout ailleurs, le peuple au cirque était matlre et se souvenait qu'il avait été roi. Il exerçait ce jour-là tous les droits de la souveraineté» y compris celui de décider, par ses faveurs ou ses cris, de la vie de ses sujets d'un jour. Disposant du magistrat qui se ruinait pour lui plaire, et de Tacteur qui épuisait sa voix et souvent son sang sur un ordre parti de la foule, le parterre d^in théâtre goûtait avec les émotions d'une joie brutale l'orgueilleux plaisir de commander.
Cette passion de jeux qui de la Grèce avait gagné Rome, et de Rome s'était répandue par contagion sur le monde, était, toute frivole qu'elle puisse paraître, l'un des obstacles les plus sérieux que rencontrât encore le développement de la religion nouvelle. Le faste parfois cruel et toujours voluptueux, la sensuelle oisiveté de tels divertissements, étaient repoussés par tout l'esprit de la loi chrétienne. Parmi les jeux consacrés, quelques-uns ne pouvaient à aucun prix, sous aucun prétexte, être tolérés par rÉglise : c'étaient ceux qui repaissaient la foule de la vue du sang et de l'agonie humaine. Un gladiateur se faisant un jeu du meurtre, un chasseur de bêtes féroces risquant dans une lutte inégale une âme rachetée par le Christ, étaient des spectacles intolérables pour les regards d'un chrétien. La pudeur chrétienne n'était pas moins choquée par la nudité des athlètes, par les attitudes lascives des pantomimes et les
refrains erotiques des chanteurs. Les courses de chars, de chevaux ou de piétons, les luttes d'adresse, spectacles en eux-mêmes peut-être plus innocents, consumaient pourlant en passetemps frivoles des moments précieux, réclamés par les soins du salut. Puis, tout dans de telles cérémonies rappelait les souvenirs du paganisme. Point de Jeu un peu célèbre qui ne fût consacré à la mémoire d'une divinité; et dans le rituel ordinaire de cessolen* nités, une promenade publique où figuraient les statues des dieux était un prélude obligé*. Enfin, n'y eût-il eu que le souvenir encore mal effacé de la persécution, il n'eu eût pas fallu davantage pour détourner les enfants des martyrs de venir chercher un plaisir bruyant dans les lieux tout baignés encore du sang de leurs pères.
Aussi la sentence de TÉglise primitive avait-elle été impitoyable pour les spectacles de toute espèce. Ce n'était pas seulement Tertullien, avec sa fougue accoutumée, c'était le sage Cyprien lui-même qui avait fait de leur interdiction absolue un cas de conscience sans restriction^. Les antiques constitutions apostoliques, plus
1. Tertull., De spect., vu : Quanta praeterea sacra, quanta sacriflcia procédant, intercédant, succédant; quot collegia, quot sacerdotia, quot officia moveantuT, sciunt homines illius urbis in qua daemoniomm conventus consedit... Et si pauca simulacra conférât, ih uno idoloUtria est.
2. /6/rf„ XXIV : Numquid orgo super est ut ab ipsis Ethnicis respoQsum fiagiUmus? — lili nobis jam renuntiant an liceat ChristiaDis spectatulo uti. Atqui hinc vei maxime iutelligunt factum Christianum de repudio spectaculorum.
tard le concile d'Elvire*, avaient porté sur la profession d'acteur et même sur celle de cocher du cirque des anathèmes formels. Enfin Cyrille de Jérusalem, du haut de sa chaire» s'exprimait encore dans le même sens : a La pompe du diable, c'est la folie des théâtres, les courses de chevaux dans Thippodrome, les chasses dans le cirque, et les vanités du même genre. Ne gardez aucun goût pour cette folie de théâtre, où vous verriez les honteuses et indécentes agaceries des mimes, les folles danses des hommes efféminés... Fuyez même les courses de chevaux, spectacle insensé et qui dissipe rame. Ce sont là les pompes du diable auxquelles vous renoncez par le baptême ^. »
Aucune décision de l'Église n'était plus positive; mais
aucune n'était moins obéie. Chrétien pour tout le reste,
consacrant même souvent à la défense du christianisme
une passion un peu aveugle, un habitant dAntioche ou
de Constantinople redevenait païen le jour où le cirque
s'ouvrait. La fureur du plaisir brisait à ce moment tous
les liens de la foi, et rien ne contribuait plus à rétablir
dans les grandes villes le crédit ébranlé des magistrats
païens, et à faire porter sur leurs noms tous les suffrages,
que l'espérance de trouver en eux des amateurs décidés
des plaisirs populaires, qu'aucun scrupule n'empêche-
rait d'en assurer l'éclat et d'en couvrir la dépense ^
1. Const. Apost. citée dans l'introduction du tome !«' de cette histoire, p. 143. — Cîonc. Elv., eau. lui. î. S. Cyr., Catech, xix, § 6.
3. Nous citerons en preuve de cette importance conservée aux jeux
Voisine du cirque était l'école, autre refuge du paganisme proscrit. Malgré les efforts heureux que faisait chaque jour la science chrétienne pour s'approprier tous les secrets dés lettres profones, malgré les modèles d'un art vif et délicat que donnaient déjà dans leurs écrits ou dans leurs chaires» les Athanase, les Eusèbe et les Cyrille, le paganisme conservait pourtant encore sur toute la littérature de cet âge comme un droit de paternité. Il était la souche primitive de toute poésie, de toute philosophie, de toute éloquence : la greffe chrétienne, non encoie détachée de Tarbre, n*en avait point
aspiré toute la sève. Aussi, même du sein des familles converties, on envoyait les jeunes gens achever dans les écoles païennes le cours de leurs études profanes. Ils passaient ainsi plusieurs années au pied des chaires de maîtres habiles, consommés dans Tart de parler élégamment. Ces sophistes, comme ils se nommaient eux-mêmes par un nom emprunté aux plus beaux jours du génie grec, n'étaient point des pédants de collège, enfermés dans un cabinet et pâlissant sur des parchemins. Ils avaient gardé sous le despotisme impérial quelque chose des libres allures du Portique et de l'Académie. Ils vivaient avec leurs élèves, les enseignant plus encore par leurs conversations familières
publics, et principalement aux jenx de bètes, même dans les vUles chrétiennes, plusieurs lettres de la volumineuse cerrespondance de LibaniuS; demandant des indemnités pour des magistrats qui se sont rainés aux jeux, ou annonçant des envois de bétes farouches pour le ciiqiie d'Antiodie. (Liban., Epist, 218 et seqq. 458, etc.}-
ît dans des promenades, que dans des leçons régulières; saptant leurs applaudissements; prétendant à diriger leurs mœurs, à former leurs croyances, et leur inspirant souvent pour les Muses et leurs interprètes un véritable culte d*enlhousiasme. Ils passaient ainsi de ville sn ville, dans des promenades triomphales, partout attendus» célébrés, fêlés, et faisant entendre à des spectateurs ébahis d*admiration quelque déclamation sur des points de morale, ou quelque amplification mise dans la bouche des héros de T histoire ou de la fable. En Grèce, en Asie, partout où demeurait encore la passion de bien dire, un sophiste était Tenfant gâté de la foule. Un groupe de disciples s'attachait à ses pas. Possédant d'ailleurs dans leur tète la courte encyclopédie du savoir antique , familiers avec Platon comme avec Homère , mêlant comme Âristote Tétude de la nature à celle de l'âme, la physique à la métaphysique, ces héritiers de a Grèce antique ne laissaient naitre dans Tintelligence le leur élève nulle question à laquelle ils ne se piquassent de répondre; il n'y avait nul acte de sa vie qu'ils ne prétendissent régir. Et comme, par suite de l'importance qu'avaient gardée les hommes de lois, l'étude de l'art oratoire était l'indispensable préliminaire de toute carrière publique, c'étaient eux, en fait, qui préparaient tous les candidats aux grandes fonctions de l'État. Tous les rangs de l'administration étaient remplis de leurs anciens disciples, demeurés leurs admirateurs. Leurs recommanddtious étaient écoutées dans tous les prétoires ; leurs cor-
respondances bien accueillies, même à la cour : et parfois même on ne dédaignait pas de leur confier quelques emplois honorifiques, comme la présidence des sénats. Ils y trouvaient l'occasion de consacrer au panégyrique de l'empereur vivant, ou à des invectives contre ses rivaux terrassés, le flux d'une éloquence verbeuse, maladroitement imitée de Cicéron , et renouvelée de Pline et de Quintilien.
Un de ces derniers héros des lettres païennes destiné h jouer quelque rôle dans l'histoire, et dont le nom va fréquemment reparaître, nous a conservé de celte vie animée un récit assez curieux bien qu'un peu diffus. Par l'importance qu'il se donne à lui-même, on juge de l'action qu'il exerçait autour de lui et du sentiment qu'il avait conçu de sa dignité. Libanius était né à Antioche, d'une famille honorable bien que ruinée, où la profession oratoire était héréditaire*. Il avait perdu son père de bonne heure, et sa mère comme ses oncles l'auraient volontiers détourné de la carrière des lettres; mais le feu sacré s'alluma dès l'enfance dans son âme, et, bien que privé de maitres habiles (Antioche n'en possédait pas alors], il se mit h étudier sans guide, passant la journée dans la solitude, la tête cachée
1. Tout ce récit est tiré du discours de Libanius, De vita sua, morceau fort curieux, mais d'un style coulourné et difilcile qui en rend certains détails fort obscurs. On ne saurait guère le comprendre dans la traduction qu'en a donnée l'éditeur Morelli et qui fourmille de nonsens. I^s notes mises par Reiske à l'édition de Libauius publiée à AlteQbourg,t78U éclaircissent beaucoup les difficultés .
TRANSKUKMATION Dli P^liANISMR. 145
dans quelque livre. Son ardeur élait telle qu*il ne s'aperçut point un jour d un orage qui grondait dan» le ciel, et que le toniierre vinl tomber à ses pieds sans quil s'en doutât. L'ébranlement lui causa une douleur de tête qui ne le quitta plus. JVIais i^a passion détude n'en Tut point refroidie, et bientôt il ne Tut question dans Antioche que du jeune rhéleur et de ses travaux. Aih tioche oiïrait |veu d*alinient a tant d'ardeur. C'était vers Athènes, la terre des souvenirs et la patrie des études^ que tendaient tous ses vœux. Il arracha enfin de la teiH dresse maternelle lu permission de s'y rendre.
Là les écoles ne manquaient pas, et autour de chacune une population d^éludianls, bruyante, animée, souvent dissolue, mêlait aux travaux littéraires les jeux, les Courses, les débauches, les festins prolongés diiiis la nuit. Chaque école était enrégimentée sous un chef, et c'étaient entre ces compagnies rivales des défis conliimels, des luttes, des rixes qui souvent attiraient les sévérités de la police urbaine. On s'enlevait les écoliers célèbres; on se disputait les nouveaux venus; puis, avant de les atlmettre à tous les honneurs scolaires, on leur faisait subir des épreuves burlesques, pareilles à c-elles qui sont encore d'usage aujonrd hui dans beaucoup de nos grands établissements d'instruclion publiijue; on leur tendait des pièges, on leur jetnit des délis ridicules, on essayait leur courage en assourdissant leurs oreilles de cris et d'injures, puis on les conduisait au bain en pompe/ et ce n'élail cpiaprès une m. 40'
ablution solennelle qu'on les recevait au rang d'écoliers « .
Libanius, à peine débarqué, fut ainsi arrêté et conduit de force à Tauditoire d'un maître qui ne lui convenait guère» et nulle réclamation ne le délivra de cette violence. Bon gré, mal gré, il lui fallut écouter et même applaudir une éloquence qu'il ne goùtail pas. Il n'y aurait pas eu sûreté pour lui, même à se montrer froid dans son approbation, et il était obligé de s'excuser de ne pas crier plus fort, sur la faiblesse maladive de sa voix. Contrarié de voir ainsi ses vœux trompés, il céda, fort à regret, se tenant à l'écart de ses camarades et ne prenant part ni à leurs rivalités, ni à leurs triomphes. L'école ne le compta pas, dans ses jours de fête et de lutte, au nombre de ses héros ; mais il n'en étudia que mieux , nous ditil, et plus à l'abri des distractions.
Au bout de quelques années, un voyage entrepris pour accompagner un ami l'amena à Constanlinople. Il y trouva de même des écoles en lutte et des sophistes aux prises. L'un d'entre eux, dépité d'être vaincu par un rival plus habile, lui proposa de lui céder son auditoire et de le faire maître à son tour. L'offre fut acceptée avec empressement; mais pendant que Libanius se rendait à Athènes pour prendre congé de ses professeurs et s'acquitter d'un vœu quil avait (ait, son patron lui manqua de parole, et à son retour il trouva sa chaire