‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 76 sur 324 · Zos., ioc. cit. — Lib., Or.^ 10, p · texte numérisé non relu

Zos., ioc. cit. — Lib., Or.^ 10, p

chrétiens faisaient leur devoir en essayant (l'arrêter, par leur influence poeifique, l'effusion d'un sang précieux qui emporlait avec lui les meilleures forces de l'fitat. Quel qu'ait été d'ailleurs le motif des incertitudes de Constance et de sa lenteur, sa timidité était mal fondée, et reflTel le fit bien voir. Magnence , poussé par le désespoir à un véritable délire de férocité, se méfiant de tout le monde et sacrifiant ses meilleurs amis au moindre soupçon , eut bien vile exaspéré tous ses partisans. Dès le début de 353 *, quand Constance eut enfin pris la ^v?* résolution de faire marcher son armée, avant même qu'elle fiil tout a fait sortie des Alpes cottiennes, elle avait vu reculer devant elle, ou passer dans ses rangs les restes des troupes de Magnence. Cet indigne souverain, qui était lui-même retiré à Lyon, put entendre de ses oreilles ses propres gardes criant sous ses fenêtres : (( Vive Constance Auguste ! » Ne trouvant plus Je ressources pour échapper à une fin ignominieuse, il prit le parti de se donner la mort, en enveloppant dans la même résolution désespérée sa femme, sa mère elson propre fils. Son frère Décence, qu'il a\ait as.socii'; 3u pouvoir avec le litre de César, suivit son exemple, 3ussi fidèlement qu'il avait partagé sa fortune et ses crimes-.

^' 353 ap. J.-C. U. C. 1106. — Indict. x. — Conslautius vi et Galliis

1 Jol.— Zon. — Vict. — Eutr. — Soc, — Soz., ioc. ci7.,— Chron.

Constance commandait donc à ]*Occident, et comme il se croyait encore sûr de tenir en tutelle le pouvoir de son jeune collègue en Orient, il voyait le monde entier sous ses lois, et se trouvait fortuitement arrivé au comble de son ardenle bien que timide ambition. Le passage rapide d'un tel péril à une telle puissance, mit à trop forte épreuve sa faible tète. Il ne put, dit Zosime, porter modérément la prospérité. 11 avait été doux, patient, humain même, pendant la lutte : il fut sans pitié comme sans prudence après la victoire. La joie d*un bien inespéré, la crainte constante de le perdre, lui enlevèrent tout sang-froid. Les poursuites contre les amis de Magnence furent poussées avec une extrême rigueur; les délations accueillies et encouragées se multiplièrent, et d*affreux supplices les suivirent, dans lesquels les innocents Turent souvent confondus avec les coupables. Le tableau de ces terribles réactions nous est tracé de main de maître par un annaliste éminent, dont il faut signaler ici avec reconnaissance l'apparition dans Thistoire. tt Comme un corps malade est agité par le plus léger choc , ainsi , dit Àmmien Marcellin dans le style de la décadence, mais avec la vigueur de pensée d'un autre âge, rânie étroite et irritable de Constance, croyant que tout bruit qui se faisait entendre venait d'un fait ou d'une pensée qui tendait à sa ruine , attrista sa victoire par les gémissenients des innocents. Il suffisait qu'un militaire, ou un dignitaire, ou un homme distingué dans ^a classe, fût désigné par la plus légère rumeur

comme ayant soutenu la causeennemie, pour qu'il se vtt mis à la chaine comme une bête féroce : et sur Finstigalion d'un rival, ou même. par le seul fait qu'on l'avait nommé devant l'empereur^qu'il était dénoncé, ou soupçonné, il se voyait condamné à la mort , à la perte de ses honneurs , ou à la rélégation dans les lies. A l'âpre inquiétude que Constance éprouvait, dès qu'il croyait voir menacer rétendue de sa puissance, à l'irascibilité de ses soupçons, venaient ajouter encore les flatteries sanguinaires de sescourtisaiis; ils exagéraient les moindres incidents; ils feignaient de frémir à la pensée de ce qui arriverait si la vie du prince était compromise, cette vie Maquelle était suspendu, disaient-ils, comme à un fil, le

repos du genre humain Aussi, le vice funeste de la

cruauté, qui s'amortit chez la plupart des hommes avec lesannées, bouillonnait au contraire de plus en plus chez CoDstaoce. La cohorte de ses flatteurs venait incessamment prêter des armes à la dureté de ses résolutions. » . Parmi ces serviteurs du pouvoir et de la vengeance, Ammien nomme en particulier le secrétaire Paul, qu'on ^vait surnommé la Chaîne, à cause de l'art qu'il savait déployer pour tirer les accusations le? unes des autres, comme on déroule les anneaux d'une chaine , afin de •aire naître des conspirations et de trouver des coupables. Il exerçait ce talent funeste en Bretagne, où il avait été envoyé, et y portait une telle ardeur que le vicaire de '^Ic» Martin, en fut scandalisé et essava de le contenir. Menacé lui-môme d'élre compromis et dénonxié à Tem-

in. lo

peraur, le bon gouverneur se crut bientôt perdu, et se donna la mort. Pendant que les provinces réoemment conquises retentissaient ainsi des gémissements des victimes, Constance était à Arles, célébrant son triomphe par des jeux solennels et de magnifiques spectacles '•

Au nombre des délateurs qui l'entouraient, et qu'Ammien a fiétris par la louche brûlante de son pin» ceau, rhistoiro doit nommer à regret de très-^vénérés personnages qui ne le cédaient à personne pour l'achar* nement de la haine et riiabilelé de la flatterie : c'étaient les évéques ariens ou leurs émissaires. Eux aussi se voyaient arrivés au comble de leurs espérances. L'Occident, la Gaule mémo, de tout temps le Toyer de l'orlho^ doxie et le centre de la résistance à Terreur, obéissaient enfin à un souverain dont ils possédaient seuls la confiance, et qui n'avait plus de ce côté, ni frère» ni collègue, ni rival à ménager. Le champ était librô de» vant eux : l'àme de Constance, à la fois débarrassée de toute contrainte et ouverte à tous les soupçons, était toute disposée pour se prêter à leurs insinuations. Dans un moment où toute accusation était écoutée, de vieilles calomnies, accréditées par leur durée seule , devaient aisément revivre. 11 ne fallait pas beaucoup d*effort8 pour faire d'Athaiiase et de ses amis, des complices de l'usurpateur d'Occident.

1. Zos., n, 55. — \mm. Marcell., xiv, 5. La narration de cet exceUeat hisU^rien commcDce après la mort de Magueoce, et va dev(>uir la lumière du récit, en ce qui touche la politique, pendant toute la fin du règne de Constance et le rèpno entier de lulien.

Le délits en effet, ne fut» ni long, ni malaisé à con** slruire. Ce fui, ditron, Yalens de Murse qui s'en char* gea^ profitant de l'intimité qui s'était établie entre l'em* pereur et lui, pendant le long et inquiet séjour do rar** mée impériale en Pannonie^ Constance attribuait à ses prières le succès de cette rude campagnoi et disait volontiers qu'il devait la victoire, non à la vertu de sei propres armes, mais aux pieux mérites de Valens. La trame fut lissue avec habileté par ce digne successeur d'Eusèbe. Atbanase, ditril, avait reçu, au début de la guerre, la visite des ambassadeurs de Magnence, et le détour fait par ces députés du côté d'Alexandrie ne pouvait avoir eu d'autre but que de remettre une lettre de Tusarpateurau fauteur désigné de tous les troubles religieux de l'empire. Sur son chemin, en Italie, en Gaule, Constance n'avait-il pas trouvé partout le nom d'Atha^ nase en grand honneur auprès des évoques d'Occident, et ces évêques n'étaient-ils pas ceux-là même qui avaient ^ donné à leurs populations l'exemple de la plus prompte soumission au pouvoir illégitinre? A ces griefs nouveaux, habilement développés, on joignait les anciens, rajeunis el comme retrempés par les nouvelles circonstances. L'hostilité d'Athanase et de ses amis contre le pouvoir de Constance n'était-elle pas évidente? N'était-ce pas à la ^uile (le son séjour auprès de Constant, dix ans aupara-

1- Sulpice Sév., Hist. eccL, ii, 28 : Obaoxius quidcm omnibus, dil-U ^" liarlaût de CoDStance et des prêtres ariens, sM Valeuti prœcipue

'22S LA JELNESSE IlE JULIEN.

vant, que des menaces de guerre avaient élé prononcées par ce malheureux prince? Ainsi, il n'avait pas tenu à Athanase que la guerre civile ne s'allumât dix ans plus tôt, rendue plus douloureuse encore par Thorreur d'une rivalité fraternelle. La politique obstinée de cet ambitieux avait donc toujours été de mettre l'Orient et TOccident aux prises, et sa présence en Orient était une insulte « éclatante à la puissance de Constance, qui Ten avait si longtemps tenu éloigné. La paix enGn si heureusement rétablie, fallait-il en compromettre le résultat en laissant durer un ferment de troubles toujours prêt à éclater'? Ces insinuations chaque Jour répétées étaient appuyées par une influence plus active et d'une nature plus touchante : c'étaient les conseils d'une Jeune femme, d'une beauté rare, avec qui Constance venait de contracter une seconde union. Aurélie Eusébie était d'une famille noble de Thessaloniquc : un caractère doux, un esprit cultivé, un sens exquis, telles étaient les qualités qu'elle avait apportées sur le tronc impérial, et qui lui donnaient sur les résolutions de son époux un empire presque absolu. Elle n'était exemple ni des i)a>sions de son sexe, ni de l'orgueil de son rang; mais, excepté dans les cas, assez rares, où soit sa Jalousie, suit sa licrlé royale, l'une et l'autre très-susceptibles, étaient en Jeu, on la trouvait habituellement douce, ser\ iable, humaine, ne manquant Jamais une occasion d'obliger ses amis et ses parents.

1. s. Athan., tnl S';/., p. Si8; Apn/., \^. 874. — Snr., n. 20. .

De bonne heure elle était tombée sous Tempire des prêtres ariens, qui entendaient particulièrement Tart de subjuguer les femmes. Son goût extraordinaire pour les lettres la rendait plus accessible qu'aucune autre, à un système de religion qui se piquait d'être le produit d'une sage alliance entre la philosophie et la foi. Eusébie se montra, dès le premier jour, favorable aux docteurs ariens; et, sans pousser son époux à des violences qui auraient répugné à sa douceur naturelle, elle contribua à fermer de plus en plus la porte à tous ceux qui auraient pu parler en faveur d'Athanase et de ses amis\ Enfin, pour mettre le comble à cet ensemble de circonstances funestes, le meilleur et le plus intrépide ami d'Athanase, l'imperturbable défenseur de la primauté romaine et de la foi de Nicée, le pape Jules venait de mourir. Son successeur. Libère, prêtre d'une irréprochable pureté de mœurs et d'une piété fervente, ne paraissait pas doué au même degré de cette sagacité

1. La date du marîago de Constance et d'Euscbie est déterminée par ce fait que, pendant la guerre avec Magnence, cet usurpateur, comme on l'a vu, lui offrit sa fille en mariage, tandis que, deux ans apn^s la victoire, on trouve Eusébie, dans ses rapports avec Julien, en possession déjà ancienne du trône. Julien dit, du reste, que Constance l'épousa après ses triomphes ( Or., 3, p. «03-206). Cest également Julien, dans un panégyrique fait à dessein pour elle (et où se trouvent, au milieu des banalités du genre, quelques traits touchants,) , qui nous a peint son caractère, son affection *pour ses parents, son goût des lettres (p. 216, 217 et suiv.) Ammien Marcellin (xxi, 6) dit d'elle : Corporis moiumque pulchritudine pluribus antistante et in culmine tam celso hiimana. Aurèle. Victor {Epit. 42) en parle moins avantageusement. Ou verra par diverses circonstances (ju'elle était entièrement dévouée iux Arieus. Tbéod., ii, 16.

et de cetle prudence, nécessaires à tous ceux qui sont appelés à gouverner, même TÉglise de Dieu. Sa foi pure et courageuse ne devait pas suffire pour le préserver de toute illusion d'esprit et de toute faute de conduite. Assez ferme pour ne fléchir devant aucun péril, il n'était pas également sûr de ne tomber dans aucun piège.

Iw'orage le plus menaçant grossissait donc sur la tôte des orthodoxes d*Orienl, et du primai d'Alexandrie. Atbanase, avec sa perspicacité accoutumée» avait près* senti ces périls de très bonne heure, et, devinant les im* putations dont il ne pouvait manquer d'être Tobjet dans toute lutte engagée entre TOrient et l'Occident, il avait donné, dès le premier Jour, beaucoup d'éclat aux témoignages de son sincère attachement à la race de Constantin, Prières publiques, services funèbres pour la mémoire de Constant, vœux pour le succès des armes de Constance, il n'avait négligé aucun moyen de foire voir que le zèle des orthodoxes égalait celui des héré* tiques*. A son exemple, tous les évoques fidèles à la foi de Nicée avaient redoublé de témoignages d'obéissance et de patriotisme ; et c'est ainsi que Cyrille, nouvellement élu évoque de Jérusalem, à la place de Maxime, ayant reconnu dans le ciol, peu de temps après sa pro-

1. s. Athan., Apol,, p. 678, 679. — Ce fut pendant cette crue, suivant Tillustre bénédictin, éditeur d'Athanase, que fut rédigée U pièce qui, dans les œuvres du prélat , porte le nom de Seconde apth iogie. bile fut, toujours au dire do Àlontfaucon, portée à Gonstanee par une députation de cinq évèques envoyés à Milan pendant le fé> jonr qu'il tit dans cette capitale. — Soi., iv, 9. — Nous avons négligé pes dét lils sans intérêt qui auraient mis de la confasion daai le réeit.

LA JBUNR9SK OB JULIEN. - 231

motion, une croix lumineuse asses semblable à ce qu'on raconlail de la fameuse apparition du Labaruro, n'avait pas perdu un jour pour en faire part à Constance, comme

d*un heureux présage de victoire. La lettre était arrivée peu de temps avant la bataille de Murse; les termes de cette pièce que noua possédons encore, respirent la plus chaleureux dévouement \ Âthanase, d'ailleurs, connaissait aussi bien les faiblesses que les passions de GoDslance : il savait que ce souverain, pusillanime bien qu'impérieux^ hésiterait longtemps avant de le faire arracher de son siège par la force, et de braver ainsi le mécontentement de populations turbulentes. Il avait eu la preuve manifeste de cette timidité par plusieurs lettres que Constance lui avait écrites pendant l'expé^ dition, dans des termes amicaux, très«<2ontraires à sa pensée connue, et évidemment destinés à prévenir toute émotion populaire^. Son parti fut donc pris sur-'le^ champ, de ne quitter son diocèse sous aucun prétexte, de rester inébranlable à son poste, et d'y défier la colère de tes ennemis.

Cette résolution ne tarda pas à être mise à l'éprouve. Peu de mois après la soumission do la Ganlo, un officier du -palais, nommé Montan, arrivait à Alexandrie, por*

1. s. Cyrille de Jérusalem, Opp.p.35î, 35S.—Soz.,iv, 5. —Plusieurs écrWains postôrieui^, entre autres Philostorge ( m, %6), et la Chronique n^lexandrine, p. 5i0, placent celte apparition le jour même de la bataille ûe llnrse, et supposent qu'elle fut visible pour les combattants. Mais saint Cyrille dit expressément qu'il la vit le 7 mai, «H la bataille de ^urse est du 28 septembre.

%. S. AUian., ad Sol., p. 824, 825; ApoL, p. 67S«680.

232 LA JEUNitissii: de julien.

leur à la fois d'une lettre impériale pour le primat, et des ordres nécessaires pour préparer son départ. £n étudiant avec soin la lettre, Âthanase s'aperçut, non sans surprise, qu'elle ne contenait point un ordre positif, mais simplement une permission de se rendre à la cour. L'empereur, lui accusant réception d'une demande qu'il n'avait pas faite, l'autorisait à quitter son diocèse et à se mettre en roule avec tous les honneurs dus à son rang. Athanase avait sans doute trop d'habitude des cours, pour ne pas comprendre ce que signifiait ce détour. En toute autre circonstance, il eût bien deviné que l'empereur voulait s'épargner l'impopularité d'un ordre exprès , et désirait être obéi avant d'avoir commandé. Mais il ne se crut point obligé, cette fois» à tant de finesse, et il pria respectueusement l'ofQcier de répondre de sa part à l'empereur qu'il le remerciait sincèrement d'une faveur qu'il n'avait pas sollicitée ; mais qu'il ne voyait en ce moment aucun motif pour s'éloigner de son diocèse et venir importuner par sa présence inutile la piété de son souverain. £n même temps, pourne pas donner sujet d'accuser sa mauvaise volonté, il faisait tenir toutes choses prêtes pour partir sans délai, si l'ordre explicite lui en était donné ^

 peine le messager impérial était-il parti, porteur de celte réponse, qu'une autre invitation, plus difficile encore à éluder, lui arrivait de Rome même. C'était le

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