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138 TBANSFORMâTION D0 PAGANISME.
Césars* Comme elle s'était concentrée tout entièrOt A*abord dans l'abstraite divinité de la ville éternelle^ puis dans la personne déifiée de Tempereur, la défecticm du souverain la faisait trembler sur sa base. C'était son Dieu même qui descendait de l'autel et donnait l'exemple de l'apostasie. Aussi, malgré les murmures du vieux sénat romain, malgré la répugnance plus redoutable d'une administration qui ne se cabrait jamais sous la main du mattre, mais qui entravait longtemps ses volontés par le poids de sa masse inerte, le vieux cadre de la religion légale n'aurait pu résister longtemps à Faction
continue dû zàle et de la puissance. Si le polythéisme officiel n'avait eu d'autre appui que les corps constitués, la servilité eût bien vite étouffé chez ses derniers champions les murmures du préjugé ou de la conscience. Mais il conservait des racines sur un sol plus résistant que celui des lois : il s'appuyait, non sur les mœurs politiques» mais sur les plaisirs populaires. Ce fut là son ietnier et longtemps son inviolable asile.
Le droit de se divertir aux firais de l'État et de ses maîtres était pour le peuple de Rome le dernier des ,j droils politiques. C'était le seul qu'il n'eût jamais sacrifié, et celui qui avait absorbé peu à peu tous les autres. L'onéreux devoir d'amuser des concitoyens demeurait l'unique prérogative réservée aux fonctions électives. La préture Jàe conservait plus guère, on Ta vu, que cette attributio)9, et le revenu le plus clair du patrimoine d'un noble deRo^nie passait à décorer un ciroue ou à faire venir à ses
frais soit des artistes savants de la Grèce, soit dt;s tuMcs sauvages de grand prix du fond des déserts d* Afrique. Esclave partout ailleurs, le peuple au cirque ékiit maître et se souvenait qu'il avait été roi. Il exerçait ce jour-là tous les droits de la souveraineté, y compris celui de ilécider, par ses applaudissements on ses clameurs , de la vie de ses sujets d'un jour. Disposant du magistral qui se ruinait pour lui plaire, et de Tacteur qui épuisait sa voix et souvent son sang sur un ordre parti de la foule, le parterre d'un théâtre goûtait çvec les émotions iVwue joie brutale rorgueilleux plaisir de commander.
Cette passion de jeux qui de la Gn^e avait gagné Rome, et de Rome s'était répandue par contagion sur le monde, était, toute frivole qu*elle puisse paraître, Tun des obstacles les plus sérieux que rencontrât encore le développement de la religion nouvelle. Le fasfe parfois cruel et toujours voluptueux, la sensuelle oisiveté de tels divertissements, étaient repoussés par Tesprit comme par la lettre de la loi chrétienne. Parmi les jeux consacrés, quelques-uns ne pouvaientà aucun prix, sous aucun prétexte, être tolérés par TÉglise : c'étaient ceux qui
repaissaient la foule de la vue du sang et de Tagonie humaine. Un gladiateur se faisant un jeu du meurtre , un chasseur de bétes féroces risquant dans une lutte inégale une âme rachetée par le Christ, étaient des spectacles intolérables pour les regards d'un chrétien. La pudeur chrétienne n'était pas moins choquée par la nudité des athlètes, par les altitudes lascives des pantomime el\e&
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refrains erotiques des chanteurs. Les courses de chars, de chevaux ou de piélons, les luttes d'adresse, spectacles en eux-mêmes peut-être plus innocents, étalent pourtant regardés comme des passe-temps frivoles qui consumaient en vanités des moments précieux, réclamés par les soins du salut. Puis tout, dans de telles cérémonies, rappelait les souvenirs du paganisme. Point de* jeu un peu célèbre qui ne fût consacré à la mémoire d'une divinité; et dans le rituel ordinaire de ces solennités, une promenade publique où figuraient les statues des dieux était un prélude obligé*. Enfin, n'y eut-il eu que le souvenir encore mal effacé de la persécution, il n'en eût pas fallu davantage pour détourner les enfants des martyrs de venir chercher un plaisir bruyant dans
les lieux tout baignés encore du sang de leurs pères.
Aussi la sentence de TÉglise primitive avait-elle été impitoyable pour les spectacles de toute espèce. Ce n'élail pas seulement Tertullien, avec sa fougue accoutumée, c'était le sage Cyprien lui-même qui avait fait de leur interdiction absolue un cas de conscience sans rest/iction-. Les antiques constitutions apostoliques, et plus
1. Tevtail^y De spect,, 7 : Quanta prœterea sacra, i^uania sacrificia praecedant, iutercedant, succédant; quot collegia, quot sacerdotia, qiiot officia moveantuT, sciunt homines illius urbis in qua dasmoniorum conventus consedit... Et si pauca simulacra conférât, in uno idololatria est.
2. Ibid,, 24 : Numquid ergo super est ut ab ipsis Ethnicis responsum flagitemus? — Illi nobis jam renuntiant an liceat Christianii spectatulo uti. Atqui hinc vel maxime intelligunt factum Ghristiauttni de repudio spectaculorum*
tard le concile d'Elvire*, avaient perlé sur la profession d'acteur et même sur celle de cocher du cirque des anathèmes formels. Enfin Cyrille de Jérusalem» du haut de sa chaire, s'exprimait encore dans le même sens : « La pompe du diable, c'est la folie des théâtres^ ce sont les courses de chevaux dans Thippodrome, les chasses dans le cirque, et les vanités du même genre.. ••• Ne gardez aucun goût pour cette folie du théâtre, oà vous verrez les honteuses et indécentes agaceries
des mimes, les folles danses des hommes efféminés
Fuyez même les courses de chevaux, spectacle insensé et qui bouleverse Tâme. Ce sont là les pompes
du diable*. »
Aucune décision de TÉglise n'était plus positive; mais
aucune n'était moins obéie. Chrétien pour tout le reste, consacrant même souvent à la défense du christianisme une passion un peu aveugle, un habitant d'Antioche ou de Constantinople redevenait païen le jour où le cirque s'ouvrait. La fureur du plaisir brisait à ce moment tous les liens de la discipline, et rien ne contribuait plus à rétablir dans les grandes villes le crédit ébranlé des magistrats païens , et à faire porter sur leurs noms tous les suffrages, que l'espérance de trouver en eux des amateurs décidés des plaisirs populaires, qu'aucun scrupule n'empêche* rait d'en assurer l'éclat et d'en couvrir la dépense ^.
1. Const. AposL citée dans rintrodnction du tome I*' de cette histoire, p. 143. •— Conc. Elv., can. lxu, %. S. Gyr., CtUech, xix, 6.
S. Noos dteions en preuve de cette importance conservée aux jeux
Yoisine du cirque était l'école, autre refuge du paganisme proscrit. Malgré les efforts heureux que fieiisait chaque jour la science chrétienne pour s'approprier tous les secrets des lettres profanes, malgré les modèles d'un art vif et délicat que donnaient déjà dans leurs écrits ou dans leurs chaires, les Athanase, les Eusèbe et les Cyrille, le paganisme conservait pourtant encore sur toute la littérature de cet âge comme un droit de paternité. Il était la souche primitive de toute poésie, de toute philosophie, de toute éloquence : la greffe chrétienne, non encore détachée de l'arbre, n'en avait point aspiré toute la sève. Aussi, même du sein des familles converties envoyait-on les jeunes gens achever dans les écoles païennes le cours de leurs études profanes. Ils passaient ainsi plusieurs années au pied des chaires de maîtres habiles, consommés dans Tart de parler élégamment. Ces sophistes, comme ils se nommaient eux-mêmes par un nom emprunté aux plus beaux jours du génie grec, n'étaient point des pédants de collège, enfermés dans un cabinet et pâlissant sur des parchemins. Ils avaient gardé sous le despotisme impérial quelque chose des libres allures du Portique et de l'Académie, Ils vivaient avec leurs élèves, les enseignant plus encore par leurs conversations familières
publics, et principalement anx Jeux de têtes, même dans les TiHes clirétiennes, plusieurs lettres de la volumineuse correspondance de tibanius, demandant des indemnités pour des magistrats qui se sont minés aux jeux, ou annonçant des envois de bêtes féroces pour le clrq[iie d'Antiocbe. (Liban., Epist. 218 et suiv. 458, etc.)*
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et dans des promenades, que dans des leçons régulières; captant leurs applaudissements ; prétendant à diriger leurs . mœurs, à former leurs croyances, à leur inspirer pour les Muses et leurs interprètes un véritable culte d'enthousiasme. Ils passaient ainsi de ville en ville, dans des courses triomphales, partout attendus, célébrés, fêtés, et faisant entendre à des spectateurs ébahis d'admiration quelque déclamation sur des points de morale, ou quelque amplification mise dans la bouche des héros de Thistoire ou de la fable. £n Grèce, en Asie, partout où se conservait encore la passion de bien dire, un sophiste était Tenfant gâté de la foule. Un groupe de disciples s'attachait à ses pas. Possédant d'ailleurs dans leur tête la courte encyclopédie du savoir antique, familiers avec Platon comme avec Homère, mêlant comme Aristote l'étude de la nature à celle de l'âme, la physique à la métaphysique, ces héritiers de la Grèce antique ne laissaient naître dans l'intelligence de leur élève aucune question à laquelle ils ne se piquassent de répondre; il n'y avait nul acte de sa vie qu'ils ne prétendissent régir. Et comme, par suite de l'importance qu'avaient gardée les hommes de lois, l'étude de l'art oratoire était l'indispensable préliminaire de toute carrière publique, c'étaient eux, en fait, qui préparaient tous les candidats aux grandes fonctions de l'État. Tous les langs de l'administration étaient remplis de leurs anciens disciples, demeurés leurs admirateurs. Leurs recommandations étaient écoutées dans tous les prétoires ; leurs cop-
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respondances bien accueillies, même à la cour : et parfois même on ne dédaignait pas de leur confier quelques emplois honorifiques, comme la présidence des sénats. Ils y trouvaient l'occasion de consacrer au panégyrique de l'empereur vivant, ou à des invectives contre ses rivaux terrassés, le flux d'une éloquence verbeuse, maladroitement imitée de Cicéron, de Pline et de
Quintilien. i
Un de ces derniers héros des lettres païennes destiné
à jouer quelque rôle dans l'histoire, et dont le nom va
fréquemment reparaître, nous a conservé de cette vie
animée un récit assez curieux bien qu'un peu diffus.
Par l'importance qu'il se donne à lui-même, on juge
de l'action qu'il exerçait autour de lui et du sentiment
qu'il avait conçu de sa dignité. Libanius était né à
Antioche, d'une famille honorable bien que ruinée, où
la profession oratoire était héréditaire'. Il avait perdu
son père de bonne heure, et sa mère comme ses on- .
clés l'auraient volontiers détourné de la carrière des ]
lettres; mais le feu sacré s'alluma dès l'enfance dans 1
son âme, et, bien que privé de maîtres habiles (An-
tioche n'en possédait pas alors), il se mit à étudier sans
guide, passant la journée dans la solitude, la tête cachée
1. Tont ce récit est tiré du discours de Libanius, De vita sua, mxO' ceau fort curieux, mais d'un style contourné et difficile qui en rend certains détails fort obscurs. On ne saurait guère le comprendre dans la . traduction qu'en a donnée l'éditeur More] , et qui fouimille de nonsens. Les notes mises par Reiske à l'édition de Libanius publiée à Altenbourg,l78l> édaircisseut beaucoup les difficultés.
TKANSFOKMATION Mil PAf.AMSMK. I î."l
dans quelque livre. Son anleur élait IcUe i\\\\\ ne s'aperçut poinl un jour d^un orage qui grondait ditns lo ciel, et que le tonnerre vint tomber à ^es pieds suis p'il s'en doutât. L'ébranlement lui causa um* douleur de tête qui ne le quitta plus. Mais sa |Ms>ion d'étude n'en fut point ralenlio,et bientôt il ne Tut question dans Antioche que du jeune rhéteur et de ses travaux. Antioche offrait peu d*aliment ù tant d'ardour. C'était vers Athènes^ la terre des souvenirs et la jiatrio des études, que tendaient tous ses vœux. Il arracha tMifin de la tendresse maternelle la permission de s* y rtMidre. Là les écoles ne manquaient pas» et autour de cliacunc une population d'étudiants, bruyante, animée, souvent dissolue, mêlait aux travaux littéraires les jeux» les courses, les débauches, les festins prolongés dans la nuit. Chaque école était enrégimentée sous un chef» el c'étaient entre ces compagnies rivales des défis continuels, des luîtes» des rixes qui souvent attiraient les sévérités de la police urbaine. On s'enlevait les écoliers célèbres; on se disputait les nouveaux venus; puis, avant de les admettre à tous les honneurs scolaires, on leur faisait subir des épreuves burlesques, pareilles à celles qui sont encore d'usage aujourd'hui dans beaucoup de nos grands établissements d'instruction publique; on leur tendait des pièges» on leur jetait des défis ridicules» on essayait leur courage en assourdissant leurs oreilles de cris et d'injures» puis on les conduisait au bain en pompe, et ce n'était qu'après \XCA lu. M
ablution solennelle qu'on les recevait au rang d'écoliers * .
Libanius, à peine débarqué, fut ainsi arrêté et conduit de force à l'auditoire d'un maître qui ne liii convenait guère, et nulle réclamation ne le délivra de cette violence. Bon gré, mal gré, il lui fallut écouter et même applaudir une éloquence qu'il ne goûtait pas. Il n'y aurait pas eu sûreté pour lui,.même à se montrer froid dans son approbation, et il était obligé de s'excuser de ne pas crier plus fort, sur la faiblesse maladive de sa voix. Contrarié de voir ainsi ses vœux trompés, il céda, fort à regret, se tenant à l'écart de ses camiirades et ne prenant part ni à leurs rivalités, ni à leurs triomphes. L'école ne le compta pas, dans ses jours de fête et de lutte, au nombre de ses héros ; mais il n'en étudia que mieux, nous ditil, et plus à l'abri des distractions.
Au bout de quelques années, un voyage entrepris pour accompagner un ami l'amena à Constantinople. n y trouva de même des écoles en lutte et des sophistes aux prises. L'un d'entre eux, dépité d'être vaincu par un rival plus habile, lui proposa de lui céder son auditoire, et de le faire maître à son tour. L'offre fut acceptée avec empressement ; mais pendant que Libanius se reih dait à Athènes pour prendre congé de ses professeurs et s'acquitter d'un vœu qu'il avait fait, son patron loi manqua de parole, et à son retour il trouva sa chaire