s. Athan., ad, SoL, p. 8i
ATHANASB A ROMB. 29
fidèle à Dieu Que ces fêtes de Pâques ne se passent
pas dans l'angoisse et dans la tristesse, comme on pourrait le présumer : débordons de joie, au contraire; soyons tous vêtus d'habits de fête... La tristesse I c'est ce que voudraient nous imposer, et la fraude des Juifs, et l'impiété des Ariens : les uns ont tué Notre-Seigncur, et les autres lui enlèvent son triomphe sur la mort, quand ils disent qu'il n'est qu'une créature. S'il n'avait été qu'une créature, la mort l'aurait retenu dans ses liens; mais puisque, comme l'Écriture l'atteste, elle n'a pu le garder sous sa loi, c'est donc qu'il n'a point été créé et qu'il est le maître de toute la création. De quoi la fête que nous célébrons est un immortel témoignage. Le conseil des Juifs et de ceux qui leur ressemblflll a été trompé... Celui qui réside dans les cieux se rit des uns et des autres. Ne pleurez point, disait-il lui-même aux femmes qui le suivaient à la croix, voulant signifier par là que sa mort n'est point un sujet de tristesse, mais de joie; que, bien que mort, il vit encore, parce qu'il n'était pas créé du néant, comme on vous le dit, mais qu'il vient du père. .. Nous commencerons donc le jeûne du carême au neuvième jour du mois de Phamenoth; nous servirons Dieu dans la continence et dans la pu-' relé, et le quatorzième jour du mois de Pharmuth, luiront pour nous la lumière du Seigneur et la splendeur du saint dimanche où notre Sauveur est ressuscité *. i>
1. s. Athan., Epistola festalis xi, dans Maï, Nova bibliotheea, U Ti, p. 110 et suiv.
30 ATHANAS? A ROME.
Mais pendant ^*il se contentrait.lui-même dans
B(d»les et paisibles occupations, autour de lui ses amis
et ses partisans s'agitaient pour sa défense. Les évô*
ques d'Egypte » de Thébaîde et de Libye , gui avaient
gardé le souTenir du rôle humiliant qu'on leur avait fait
Jouer à Tyr» se rassemblèrent presque spontanément ë
Alexandrie au nombre de plus de quatre-vingts, pour
rédiger une lettre collective,, qu'ils adressèrent à tous les
évéques du monde» et en particulier au pape Jules ^.
Cette lettre» que saint Athanase nous a conservée tout
entière» n'est qu'une dénonciatiim animée de la langue
et odieuse intrigue qui se poursuivait sous teun yeui
depuis dix ans. C'est le plus précieux et le plus complet de» documents qui peuvent guider rhistorien
dans toute cette narration. Mais» outre l'intérêt qui s'attache à Texacte connaissance des faits, l'esprit qui anime cette généreuse protestation ne permet guère de la lire sans émotion. Il y règne un chaleureux dévouement à Tinnocence persécutée, un dédain contenu, mais ûer, des menaces de la puissance temporelie» qui consolent et relèvent Tâme. Tandis que les intrigues ecclésiastiques et les faiblesses épiscopales ouvraient presque partout largement la porte aux empiétements de l'autcurité civile» et semblaient prendre les
t. s. AÛLdtn.fApol., p. T21.-757; «#. i/V*., p. 94^. — S. Hilaire, ex opère historico Fragm. u, Paris» 1693, p. 1286. —C'est de cette lettre que nous avons tiré la plupart des détails insérés dans le récit du second volume de cette histoire» relativement au concile de Tyr et à l'information de la Maréote.
ATHANASB A ROMI. 3f
^npereurs per Ja 019111 pour les Caire entrer dans le sanciuaire, les évéques d'Egypte s'écriaient noblement : « fie quel droit ces gens ont-ils pu réunir un concile contre nous? De quel front peuvent-ils appeler concile cette réunion présidée par un comte ; où des appariteurs de justice étaient présents ; où, à la place des diacres de r^glisCy on voyait des gens de police introduire et faire ranger kh assistants ^ ; où le comte parlait pendant que les évéques se taisaient ou se courbaient soos toutes ses paroles; où œ qui plaisait au commun des évéqnes était empêché par le magistrat? Il commandait, et des
soldats nous fadsaient mouvoir En somme, frères
cbéris, quelle espèce de concile était-ce là, où la mort et Feiil pouvaient être prononcés contre nous s'il avait
plu à César? S'ils avaient voulu juger en évéques,
qu'avaient-ils besoin de comtes et de soldats et de lettre^ de convocatioB signées d'uo empereur?..... Ne les éco'Uez donc point, disaient-ils en ierminant, s'ils vous éorivent contre l'évêque Athanase. Tout ce qui vient d'eux est frauduleux et mensonger ; et quand vous verriez les noms des évêques d'Egypte en tête de leurs lettres, n'y ajoutei aucune créance '. »
L'émotion était grande aussi autour d'Alexandrie et pénétrait jusque dans les retraites des solitaires. Le
1. Sot le sens des mots speculator et commentariuf employés dans la lettre des évèqnes, voir Cod. Theod., ix, t iii^ 1. 5; xi,t. 3Q, 1. 21« et les notes de Godefroy.
% S. AHk&k^ Jp0i., p. 79^ 78# ei 738.
32 ATHANASË A ROME.
pieux Antoine, du fond des déserts, faisait parvenir à son ami engagé dans les luttes de la terre, des paroles qui fortifiaient cette grande âme, mais qui eussent épou<* vanté un moins intrépide; elles annonçaient un grand triomphe, mais précédé de longues et douloureuses épreuves. Un jour, après une longue extase, le saint s'était relevé de sa prière, tremblant et tout baigné de larmes : <( mes enfants, avait-il dit, qu'ai^je vu? J'aimerais mieux mourir... J'ai vu l'autel de Dieu environné de mulets qui le renversaient à coups de pieds ; c'était une grande confusion de bêtes qui sautaient et ruaient; et j'ai entendu une voix qui disait : Mon autel sera profané... Mais ne perdez pas courage, car la colère de Dieu n'est pas pour toujours, et il nous délivrera... Prenez garde seulement à la doctrine des Ariens^. i>
Les lettres du pape tombèrent au milieu de cette émotion générale. Autant Athanase avait mis autrefois de répugnance et de lenteur à comparaître devant un concile irrégulièrement convoqué et soumisàl'action usurpatrice d'un magistrat; autant il mit d'empressement à répondre
nu premier appel du chef légitime de l'Église. Cette âme fière, pleine du sentiment de sa dignité et de ses droits, avait su résister à un ordre de l'empereur : la moindre prière du pape la trouva docile. Il était à Rome, même avant toute convocation officielle, dès la fin de l'année 339 ^
i. s. AlhaiL^ Vit Ant, p. 497, 498.
1. Il T A ici une itiffl^nitA de chronologie, (joi n'est que le commen-;
Sa présence dans la capitale de TOccident excita
nn vif mouvement de curiosité. Sa réputation, ses
malheurs, son courage, tout ledésigaait à Tattention publique. D'illustres patriciens, de grandes dames, se
pressaient autour de lui pour l'entendre. Il nomme
oemeDt d'ane série d'autres pareiUes, et dont il est impossible de sortir autrement qne par une conjecture. Il s'agit de déterminer Li date du voyage d'Athauase à Rome.
La chronique mise à la tète des lettrt>s pascales fait partir Athanase d'Alexandrie pour Rome dès les fêtes de Pà<]ues de 339, et elle ajoute que ce dépatt eut lieu à la suite de l'invasion faite dans son diocèse par Tévèque intrus Grégoire, qui força Athanase à fuir; en effet, à partir de cette date jusqu'à la mort de cet évèque intrus, les lettres pascales sont, ou interrompues, ou datées de Rome [Epist. Fest Chron.y p. 15).
Athanase raconte aussi dans ses écrits, qu'il quitta Alexandrie après cette invasion violente de Grégoire.
Mais, d*aTitre part, il résulte très-clairement de la lettre du pape Jules aux Eusébiens, que Grégoire fut envoyé à Alexandrie après le concile tenu p.-ir les Eusébiens à Antioche (S. Athan., Jpo/., p. 748); et ce concil<% dont Athanase nous donne la date précise, ne peut s'être tenu qu*eiJ 341 (S. Athan., de Syn., p. 894).
Dès lors, de dnux choses l'une : ou la chronique pascale se trompe en rapportant le départ d* Athanase en 339, ou le pape Jules se trompe en rapportant à l'envoi du concile d'Antioche l'invasion violente de Grégoire à Alexandrie.
M. Hpfi4e {Concilien-Geschichte, 1. 1, p. 473), le seul écrivain qui ait tenu compte de la chronologie des lettres pascales, résout cette con* tradiction en supposant qu'il y eut vers le commencement de 339 un concile si ôcial des Eusébiens à Antioche, différent de celui de 341, et uniquement rassemblé pour envoyer Grégoire.
Nous avons préféré, pour notre part, former une autre supposition, à savoir qu'il y eut, non pas deux conciles d*Antioche, mais deux départs d' Athanase, le premier volontaire, en 339, pour se conformer à l'inviiatioQ du pape Jules, suivi d'un retour à Alexandrie vers le commencement de 341 ; le second départ au contraire fut contraint et eut le caractère d'une fuite, à la suite de l'invasion de Grégoire.
Plusieurs raisons nous déterminent h. adopter cette conjecture, qui avait déjà été mise en avant par Tillemont et Hermant.
Le retour d'Athanase à Alexandrie datant tout au plus du milieu de
34 ATEDANASS A aaKB»
lui- même 9 parmi ses hôtes de prédilection» la princesse Ëutropie, sœur de Constantin, les sénateurs Abu-i tère et Spérance ^^ HL avait d'ailleuf s amené avec lui des compagnons ie rojage, dont le costume, ratlilude, les usages singuliers-, éveillaient un autre genre d'intérêt..
338^ puisque c'est à cette époque qu'eut Ueu la réunion des princes à Sirmium, il nous parait impossible d'admettre qpae , dès le printemps qui suivit cette entœvue. Constance ait manqué à tous ses engagements envers ses frères en permettant une invasion violente d'Alexandrie. Les motifs qui avaient détarminé ràrrangement entre les trois frères subsistaient évidemment encore, et ne peuvent aivoir cédé qu'au temps et à la mort de Constantin le jeune, le pins intéressé des trois pi inces au maintien d'Athanase. Nous tenons donc que sur ce point la chronologie des lettres pascales est dans l'erreur, et qu'il faut mettre l'iovasion de Grégoire à lai suite du concile d'Antiocke, comme cela résulte d'ailleurs, jusqu'à l'évidence, de la lettre citéetdii p^ipe Jules.
Hais il serait également impossible de sen^oj^r le séjour d'Athanase à Rome jusqu'i cette époque, sans bouleverser toute la suite des fait» postérieurs. Athanase (fit en effet liû-méme qu.'ii s'écoula dix-huit moifl> entre son arrivée à Borne (S. Athan.,' ÀpoL, p. 748) et le concile tenu dans cette ville par Jules. En ajournant son arrivée au milieu de Tannée 34 1, en serait obligé de mettre le concile de Rome en 343, ce qui est contredit par toute la suite des Êiits.
G*est cette raison qui avait déjà décidé TiUemimt et Hermant à sup-poser deux voyages d'Athanase à Rome, et cette supposition reçoit une grande confirmation de la» chronologie nouvellement découverte des lettres pascales.. Car si nous n'admettons pas L'assertion de reV.Q chronologie, en ce qui trachela date de llnvasion de Grégoire, Il n'en résulte pas moins que la série des lettres pascales est interrompue à partir de 339, ce qui indique qu'Athanase cessa, à partir de cette époque, derésider liabitueilement à iilexandrie. Ses deux départs, séparés pur un court séjour, se seront confondus dans la mémoire du clironolugiste. l
Gonf. sur les diflBtiités chronologiques die cette époque, Wetzer; R$stituiio verm chronologiœ r§rum ex cotUroversiis arianis exortor mm, p. 17 et suiv. — Voir aussi Bmme dn questions historiques , janvier 1867, une dittsertatioa du béuédictia Dom Cbenard sur Maximin. de Trêves, qui aduwt comme véritable la date de 3a9i donnée par les lettres pascales à L'eiKvei de IMimrpateiu (fiiégeiie.
i. £L Athaa., Àggl^, p^ 677^ Mê^
ATSAIfASE A ROaï. 35
C'étaient des habitants du désert qui Tatarent suivi pcmr partager ses épreuves. UÉglise d'Occident ne coniraissait encore que par une renommée assez vague ej par des récits défigurés, ces formes de la piété contcinphitive, éloignées de ses habitudes comme de ses U^ndances naturelles. On s'empressait avec surprise, même dans les rues dé Rome, autour de ces nouveaux venus. On ne pouvait se lasser de regarder, par exemple, le solitaire Amraon, qui se promenait dans la ville éternelle sans jeter un regard autour de lui sur le magniflque spectacle de cette grande cité, et qui marchait droit, la tête baissée, pour aller couvrir de ses baisers le sol baigné du sang de saint Pierre et de saint Paul. On pressait Athanase de questions, pour apprendre les détails de l'institution àlaquelle appartenaient ces hommes
étranges. Athanase racontait à ses auditeurs, surpris autant que charmés, les détails de fa vie d'Antoine au fond
des montagnes. Séduite par Tattrart de ces récits, une dame de qualité du nom de Marcelle, phis tard Taniie et la confidente d^ saint Jérôme, conçut ridée de (raiis- . porter sur ce nouveatt théâtre les eiemples du saint exercice. Elle fut h prenièie à former, par le conseil et sous te$ y eux. d' Athanase, une réuoioa Aà vierges et de veuves consacrées à fa méditation età la prière. Athanase devenait aÎBsi le lien des deux sociétés chrétiennes; il représentait presque seul en Orient la saine et simple doctrine de TÉgliae laiiaa : il apprenait à la piété de l'Europe les saintes pratiques de la dévotion orfeaUte * *
1. s. Jér., Epist. ie. — Palladlos, flist. lausioca, ^\l. VU —
36 ATHANASE A ROHE.
Les Eusébiens ne se pressaient pas d'imiter l'exemple d'Atbanase. Le pape Jules leur écrivit enfin une lettre officielle pour leur indiquer le jour du concile. Le délai qu'il leur marquait, et qui leur laissait plus d'une année pour le voyage^ élail assez long pour leur ôter tout prétexte de faire défaut. Aussi leur déclarait-^il que, s'ils ne venaient au temps marq lé^ ils seraient réputés coupables de calomnie. Deux prêtres, Ëlpide et Pbiloxène» furent envoyé^ pour remettre cette missive et rétablir en attendant, s'il était possible, quelque paix dans l'Église désolée d'Orient *.
L'embarras des Eusébiens était grand. Ils étaient véritablement pris dans leur propre piège. Ils n'avaient plus affaire, comme ils avaient espéré, à un pape novice qu'il serait aisé d'égarer par des équivoques, d'entraîner de haute lutte, ou d'étourdir par un concert assourdissant de calomnies. Il s'agissait maintenant de quitter leurs propres diocèses, le lieu de leur domination habituelle» où ils étaient environnés de tous leurs amis et soutenus par un empereur qu'ils avaient eu l'art de circonvenir, pour se présenter seuls, devant une réunion d'é-
Soc, IV, 23. On croyait encore, il y a peu d'années, que ce fut à ce moment de sa vie et pour maintenir TÉglise d'Occident dans Tinébranlable fidélité de sa doctrine qu'Athanase composa un symbole de foi, conservé sous son nom, dans nos liturgies. Cette pièce, qu'on a cessé de regarder comme émanée d'Athanase, atteste pourtant, par le nom qu'on lui a donné, le souvenir qu'avait laissé dans l'Église de Rome le passage et l'enseignement du grand évèque. — Baronius, Ann. eccUf 340, § 40.
J. S. Athan., Ai)oL, p. 739, 744, 745; ad Sol.^ p. 816; ad Orth., p. 950. — Soz., III, 8,
ATilANASE A ROME. 37
vêiques d'Occident, tous pleins d'un respect inébranlable pour la foi de Nicée. II s'agissait de discuter
de nouveau, sous le feu des arguments d'Âthannse, une série de procédures hâtives, violentes, mensongères, x^thanase serait là, devant eux, avec son argumentation calme, sa dialectique incisive et railleuse, son ardeur concentrée. Vévéque jurisconsulte, comme Tap^ pelle un historien, arriverait, suivant sa coutume, les mains chargées d'un dossier de pièces officielles, recueillies, étiquetées, classées avec un soin minutieux, dont chacune était destinée à démentir une calomnie. A l'autorité d'un docteur, il joindrait, pour les confondre, la précision de l'homme de loi et la logique souple
de l'avocat*.
Il ne leur fallait pas grande perspicacité pour devi-i
ner que, mis à pareille épreuve, ils auraient bientôt changé de rôle, et que les accusés deviendraient accusateurs. « Quand ils ouïrent parler, disait plus tard en raillant saint Athanase, d'un jugement ecclésiastique où il n'y aurait ni comte pour présider, ni satellites pour garder les portes, où on ne demanderait pas de décision souveraine à l'empereur... ils furent saisis d'une grande terreur *. » Eusèbe de Nicomé-
1. Ces qualités d'homme de loi habitué à la discussion des textes et à l'étude de dossiers étaient si bien connues que Sulpice-Sévère, Hist. sacra, II, 3G, nomme Athanase Alexandriœ episcopum jurisconsultum. Gibbon, en rapportant ce texte, dit que cette qualité n'apparaît nulle part dans la vie et dans les écrits d' Athanase. il n*y en a, au contraire, presque aucune qui soit plus apparente.