‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 3 sur 111 · Cad. Theod., Citron, ann. 301, p · texte numérisé non relu

Cad. Theod., Citron, ann. 301, p

Il était temps que l’Occident revit un empereur. Huit années s’étaient écoulées depuis le voyage de l’auguste Constance à Rome, huit années pleines de péripéties, pendant lesquelles quatre souverains et deux religions s’étaient rapidement et violemment succédé sur le trône. A toutes ces révolutions les provinces occidentales étaient restées étrangères, sinon indifférentes. Les sénats des diverses villes les avaient enregistrées paisiblement, tantôt avec satisfaction, tantôt avec répugnance, toujours avec une égale docilité. Mais si cette mobilité du pouvoir suprême n’avait pas ébranlé la subordination des peuples, l’ordre intérieur des cités et la sécurité des frontières en avaient pourtant grandement souffert. L’empire ne défendait son intégrité et n’assurait sa subsistance que par une combinaison de ressorts artificiels qui exigeaient l’attention quotidienne d’un ouvrier intelligent. Les populations des grandes villes nourries aux dépens de l’État, par l’intermédiaire de corporations privilégiées qui trafiquaient à des prix légalement déterminés; la haute bourgeoisie des provinces rendue héréditairement responsable sur ses biens personnels de la perception de l’impôt, et astreinte pour y faire face à la résidence continue et à l’immobilité; tous les grands services publics assurés par voie de corvée et de prestation personnelles; la profession militaire interdite aux uns, imposée aux autres, et tenue pourtant de fournir au recrutement régulier de plus de quatre cent mille

hommes : tout cet ensemble, en un mot, de servitudes et de privilèges, dont nous avons présenté plus d’une fois le tableau, formait un réseau dont les mailles ne pouvaient être maintenues sans se rompre que par la vigilance d’un chef et même par sa présence personnelle. Dès que ce chef retirait sa main ou détournait seulement ses regards , le blé manquait dans les greniers do l’annone, l’impôt dans les caisses du fisc , le curiale contumace et le militaire déserteur laissaient le trésor vide et la frontière dégarnie; et par une conséquence qui ne se faisait pas attendre, la famine sévissait dans les cités pendant que les invasions des Barbares dévastaient les campagnes. L’empire, dénué de commerce et d’industrie, ayant dissous ou dénaturé toutes les relations naturelles des hommes entre eux, éteint tout principe d’activité spontanée, étouffé sous le poids de charges insupportables les derniers restes de la liberté municipale, n’était plus, comme les sociétés ordinaires, un corps animé qui se meut de luimême et renouvelle sa propre substance : c’était une machine dont le moteur ne peut s’éloigner sans que le jeu en soit suspendu *.

Valentinien, rentrant après huit années d’abandon dans l’Occident délaissé , trouvait donc partout autour

Voir le tableau de l’organisation sociale de l’empire et de l’ensemble de servitudes et de privilèges que les progrès du despotisme et la décadence des mœurs publiques y avaient introduits, dans le second volume de la pr jmière partie de cette histoire : Fondation de Constantinople, p. 244 et suiv.

de lui le spectacle delà désolation. Presque toutes les frontières, depuis celles du Danube et du Rhin jusqu’à celles de Libye et des gorges de l’Atlas, étaient envahies par des bandes irrégulières qui rentraient et sortaient à leur fantaisie. Le brigandage armé infestait les riches campagnes de l’Italie méridionale et étendait ses ravages jusqu’aux portes mêmes de Rome 1 . Les représentants de l’autorité impériale, loin de tempérer le mal, l’aggravaient par leurs vices ou leur négligence. Les concussions des gouverneurs trouvaient un appui assuré dans les iniquités des juges, alors môme que, ces deux qualités, comme c’était le cas le plus ordinaire, ne résidaient pas dans les mêmes personnes. A ces causes permanentes de désordre venait s’ajouter le contre-coup des dissensions religieuses, moins vives peut-être et moins sanglantes qu’en Orient, parce que les influences de cour y avaient pris moins activement part, mais plus tenaces, et causant un ébranle- ment plus profond , parce que l’ancien et le nouveau culte se disputaient à forces plus égales l’esprit des populalions.

Sans être doué d’un génie supérieur, Valentinien possédait quelques qualités appropriées à la làcbe qui lui était échue. C’était un homme froid, ami de la règle et du bon ordre, sévère pour lui-même autant

1. Cod. Thcod., îx, t. 30, 1. 1, 2, 3 — xv, 1. 15, I. unica. Ces deux lois interdisent l’usage des armes et des chevaux, en raison des brigandages auxquels sont livrées les provinces suburbicaires, la Campanie, le Picenum, etc.

VALfcNS CT SAINT DAS1LE.

que pour aulrui, sobre, intègre et chaste. Bien que bon soldat, orateur facile , et même heureusement né pour les arts ', il n’avait de prétention ni au bel esprit, ni même à la gloire. Il allait droit au fait, gouvernant l’empire comme une légion, avec une simplicité et aussi une rudesse toutes militaires; dur jusqu’à la cruauté dans les circonstances où il croyait le service public intéressé, peu susceptible d’irritation pour les offenses qui le louchaient personnellement; ayant peu de besoins, et nul goût pour le faste; mais rigoureux au dernier point pour faire rentrer les deniers de l’État et mettre les recettes du trésor en équilibre avec ses dépenses 1 2 .

Arrivé tard au pouvoir, il n’en était pas enivré, mais singulièrement jaloux : il ne pouvait souffrir sans ombrage que personne autour de lui non-seulement élevât la moindre prétention à lui en disputer l’exercice, mais se permit la moindre tentative pour lui en dicter ou lui en suggérer l’emploi. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’exceptait pas de cette défiance universelle même la plus grande autorité du temps, et celle qui avait le plus de titres à son respect. Chrétien rigide, confesseur même de la foi dans des jours difficiles, puisqu’il avait encouru pour la conserver la disgrâce de Julien, il eût été naturel de supposer qu’il associe-

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