‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 75 sur 111 · Soc., iv, 33. — Soz., loc. cit. — Amm. Marc., xxvii · texte numérisé non relu

Soc., iv, 33. — Soz., loc. cit. — Amm. Marc., xxvii

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plus propre à flatter son orgueil que de voir ces mêmes hommes qui, la veille encore, bravaient ses légions et lui marchandaient dédaigneusement quelques auxiliaires, suppliant aujourd’hui à ses pieds qu’on leur fournit les moyens de vivre. Quelle gloire, ne manquaient pas de s’écrier les courtisans, pour l’immortel empereur! les ennemis de Rome devenaient ses soldats! Quel avantage de pouvoir laisser le paysan de l’empire à sa charrue et de n’avoir à demander aux provinces, au lieu d’un «ontingent militaire qui les épuise, que des tributs qui porteront l’abondance dans le trésor! Mais d’autres conseillers, plus avisés, faisaient valoir, en sens contraire, des motifs qui trouvaient le chemin d’une autre des faiblesses du souverain. Tout chrétiens et baptisés qu’étaient les Goths, ils n’en étaient pas moins des gens fort mal policés, peu façonnés au travail et rebelles au joug. Introduire de tels intrus dans l’intérieur des plus belles provinces de Rome, c’était , disaient ces prudents personnages, mettre le loup dans la bergerie; agneaux et bergers peutêtre pourraient un jour s’en mal trouver. Partagé entre la pitié, la vanité et la peur, Valons délibéra longtemps. Enfin il crut avoir tout concilié par une heureuse invention : il décida que les Goths seraient reçus dans l’empire en leurs qualités d’alliés et de chrétiens; mais pour rendre ces mêmes qualités plus complètes encore chez eux et les mettre au-dessus de toute contestation, ils devaient d’une part déposer leurs

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armes et (le l’autre adopter, avec la formule de Rimini, la croyance particulière de l’empereur *.

La première condition ne souleva pas de difficultés. La seconde, qui touchait à la conscience, était plus délicate. Mais le hasard voulut qu’Ulfilas avait pris part autrefois lui-même au concile de Constantinople, où avait été acceptée la formule de Rimini, et y avait

adhéré, comme tous les assistants. Probablement ses

oreilles un peu barbares n’en avaient pas saisi toutes les finesses; car, après comme avant cette adhésion, à laquelle il n’avait attaché aucune importance, son enseignement était resté le même. Il avait continué à prêcher à ses ouailles la divinité du Christ sans s’inquiéter beaucoup s’il y avait une lettre de plus ou de moins dans un mot du symbole, qu’il traduisait du grec en gothique comme il pouvait. Il lui en coûtait peu de souscrire de nouveau à un formulaire qu’il n’avait jamais ni bien compris, ni positivement rétracté, d’autant plus qu’on lui fit connaître l’exigence de l’empereur par l’intermédiaire d’évêques et de docteurs bien choisis, qui s’empressèrent de mettre sa conscience en repos. Il fît pourtant quelques efforts pour comprendre en quoi consistait la concession qu’on demandait à ses compatriotes, mais ne réussissant qu’imparfaitement à saisir ce qui distinguait le symbole de Nicée de la formule de Rimini : « Je vois bien, dit-il

i. Arnm. Marc., xxxi, i. — Soc. — Soz. — TMod. — Philost., loc. cit.

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enfin, que toutes ces disputes sont affaire d’intrigue et d’ambition, plus que de théologie, et qu’il n’y a au fond point de différence essentielle dans la doctrine. Je ferai donc ce que l’empereur demande. » Là où passait Ulfilas, il n’y eut, on le conçoit, point de Golli qui fit difficulté de le suivre, et la tribu entière se trouva ainsi devenue arienne presque sans le savoir, ne croyant pas payer trop cher à ce prix, dont elle ne sentait pas l’importance, le bonheur de devenir aussi romaine l .

Toute celte négociation prenait du temps, et, pendant qu’elle durait, les Goths étaient rassemblés dans la plaine qui borde la rive gauche du Danube, sous les armes, dans leur appareil de guerre, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs chariots et leurs tentes. Leurs masses frémissantes et grossies chaque jour par de nouveaux arrivants couvraient toute la rive du fleuve. Leurs mouvements confus étaient aperçus et leurs cris entendus aisément de l’autre bord; ils se mouraient d’inquiétude et d’impatience; car chaque heure, chaque minute pouvait faire apparaître sur leurs derrières les horribles bandes des Huns, prêts à les culbuter dans le fleuve. Plusieurs, lassés du retard, essayaient de franchir l’onde à la nage ou en s’embar-

1. Soc. — Soz. — Philost. — 'fhéod., foc. cit. — L’adhésion d’Ulfilas au concile de Rimini ne parait pas douteuse, et on ne voit pas qu’il se fût formellement rétracté depuis cette époque. Pourtant il était traité comme un frère par les catholiques, et saint Basile dit dans une de ses lettres que la foi était pure au delà du Danube. Il est donc probable qu’Ullilas avait lui-môme peu compris le venin du formulaire qu’il signait.

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quant sur des troncs d’arbres creusés en guise de bateaux; mais ils étaient bientôt emportés par le courant, que les pluies avaient grossi, ou atteints par les projectiles que lançaient de la rive opposée les machines de guerre dont la frontière romaine était garnie ; car, en attendant les ordres positifs de l’empereur, les troupes romaines, probablement peu empressées de faire accueil à ces nouveaux venus, dirigeaient sans scrupule leurs traits contre leurs futurs compatriotes. Ces tristes scènes sé renouvelèrent à plusieurs reprises et inaugurèrent sous les plus sombres auspices l’alliance contre nature qui s’allait conclure.

Enfin la décision d’Antioche arriva, et une flottille romaine fut mise à la disposition des suppliants pour les transporter d’un bord à l’autre par des convois successifs. L’ordre prescrit par l’empereur lui-même, avec un luxe de précautions que tous les courtisans admiraient, était celui-ci : les femmes et les enfants et un certain nombre des personnages les plus notables devaient passer les premiers, pour être expédiés sur-lechamp dans les villes de l’intérieur où ils seraient gardés en otage; les hommes seraient ensuite admis, mais on ne leur laisserait mettre le pied sur les embarcations qu’après avoir reçu leurs armes en dépôt; un dénombrement, fait par tête d’homme, serait dressé au passage et envoyé à l’empereur; les nouveaux débarqués seraient ensuite divisés en petites bandes et dirigés sur des lieux choisis, à distance convenable les uns des

aulres, et dans le voisinage des citadelles les pins fortes.

Quand on en vint au fait, il se trouva que pas une de ces mesures si bien combinées ne put recevoir la moindre exécution. Malgré toutes les promesses qu’on avait pu faire en leur nom, et dont peut-être ils n’avaient pas bien compris la portée, les Goths n’avaient nulle envie de se séparer d’objets également chers à leurs yeux : leurs femmes, leurs enfants et leurs épées. On ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’était pas aisé d’enlever à des hommes armés jusqu’aux dents ce qu’ils avaient envie de retenir. 11 n’y eut pas moyen non plus de les astreindre à un ordre quelconque. L’épouvante redoublant leur violence naturelle, dès qu’une embarcation touchait le bord, ils s’y précipitaient pêle-mêle, éperdus et irrités, beaucoup plus pressés d’échapper au péril qui les menaçait que de remercier leurs libérateurs. Le dénombrement devint impossible à faire dans cette mêlée, et d’ailleurs la masse des fugitifs dépassait tout ce qu’on avait imaginé. Quand les employés romains furent arrivés à force de peine à en avoir compté deux cent mille, ils s’arrêtèrent débordés et découragés. Quant à répartir cette foule d’hommes dans les quartiers qu’on leur avait désignés, il n’y fallait pas songer: autant aurait valu essayer de faire couler une inondation dans des canaux préparés d’avance. Ce n’était pas d’ailleurs une terre, en général, que les Goths avaient demandée, ou du moins que leurs négociateurs leur avaient fait espérer; c’était celle-là même que de longue

date ils dévoraient du regard, la campagne qui bordait le Danube, la plaine de Thrace avec ses gras pâturages si bien faits pour leurs troupeaux. C’est là qu’ils voulaient rester : ils s’y trouvaient bien; du moment qu’ils eurent mis le fleuve entre eux et les ennemis qui les poursuivaient, ils ne virent pas de motif pour faire un pas de plus 1 .

La savante combinaison de l’empereur se trouva donc de gré ou de force abandonnée. Les employés d’ailleurs auxquels le soin en était confié ne se piquèrent pas beaucoup d’y tenir la main. Quand ils virent que le désordre les gagnait, au lieu de s’obstiner dans une tâche impossible, ils ne songèrent qu’à profiter de la confusion pour leur propre compte. Ils se firent payer pour permettre ce qu’ils ne pouvaient pas empêcher. Après avoir timidement, et pour la forme, demandé aux barbares la remise de leurs armes, ils consentirent à ne pas insister, moyennant qu’on leur livrât des joyaux , des objets de prix auxquels les Goths tenaient beaucoup moins qu’à leurs épées, mais dont la forme bizarre et la rareté pouvaient être appréciées et payées à deniers comptants par les marchands de curiosités des villes d’Asie. Ils ne prirent pas, comme on leur avait commandé, les femmes et

1. Zos., iv, 20. — Eunap., Exc. Ug. — Amm. Marc., xxxi, i. Nequc obscurum est, neque incertum infaustos transvehendi barbnram plebem ministros numerum ejus comprehendere calculo sæpe tentantes conquievisse frustrâtes.

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les enfants en otages pour les transporter avec égard dans les grandes villes; mais partout où ils purent rencontrer une belle jeune fdle, ou un adolescent au teint clair, aux yeux d’un bleu pâle, à la chevelure d’un blond ardent, ils eurent soin de mettre cette précieuse conquête en réserve, soit pour leur usage personnel, soit pour en trafiquer avec des marchands de prostitution. Toutes les grandes cités d’Orient virent bientôt arriver des cortèges de celte sorte, les enfants en pleurs, les femmes prenant plus aisément leur parti, et facilement consolées par la libéralité de leurs nouveaux possesseurs. Le comte Lupicinus et le duc Maxime, préposés à l’opération du débarquement, se signalèrent tout particulièrement par ces coupables transactions. Ces infidèles agents trouvèrent encore une source de profit dans les fournitures de vivres qu’ils étaient chargés de faire aux arrivants. Ces vivres furent distribués en quantité insuffisante et de mauvaise qualité. Des lambeaux de chien et de cheval furent livrés sous le nom de bœuf et de mouton, sans que le trésor impérial bénéficiât de cette économie. Les barbares, de leur côté, réduits à la famine, cherchèrent et trouvèrent une compensation en s’emparant au hasard, chez les paysans, de tout ce qui pouvait être à leur convenance. Entre ces rapines de diverses sortes, les unes pratiquées à la mode des pays civilisés, les autres à la façon barbare, mais retombant toutes également sur les malheureuses populations, les rives du

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Danube ne présentèrent bientôt plus que le spectacle (l’une affreuse désolation. Tout le monde gémissait: les Romains, livrés sans résistance à une invasion d’un genre nouveau, par ceux-là mêmes qui auraient dû les défendre; les Goths, maltraités et vexés, sans être intimidés : c’était un concert général de plaintes et de menaces 1 2 .

Le bruit en arriva jusqu’à Antioche. Yalens luimême s’en effraya. Il ne lui en fallait pas tant pour prendre peur. Il avait d’ailleurs fort à faire en Asie même, s’étant créé, par de criminelles intrigues, des embarras sur la frontière amie et chrétienne d’Arménie. Le jeune roi Para, longtemps son auxiliaire contre Sapor, lui ayant donné quelques sujets de plainle, il avait essayé de l’attirer à sa cour et de l’y retenir prisonnier. Para avait réussi à s’enfuir; mais à peine rentré dans son royaume, il avait péri victime d’un assassinat dans lequel on supposa que des émissaires romains avaient trempé, et Sapor profitait de l’indignation des grands de l’Arménie pour les engager dans ses intérêts*. L’idée d’être menacé sur ses derrières par les Goths, pendant que Sapor s’avancerait jusque sur Antioche, pénétra Valens de terreur. Ordres sur ordres

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