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L'Église et l'Esclavage

Ce litre, assez étrange aujourd'hui, consacré par un vieil usage, s'il ne signifie rien autre chose que la respectueuse, déférence due à la haute dignité que vous avez conquise dans l'Église de France, je m empresse de vous déclarer qu'il ne me répugne nullement de vous le donner. Cependant il me suggère une réflexion. Il ne répond plus aux idées de notre temps, à ces idées lihérales et égalitaires qui triomphent au dix-neuvième siècle, et auxquelles, plébéien comme moi, vous devez votre promotion à l'épiscopat

De quoi et de qui, en effet, est donc seigneur un évèque? — De son évêché? — Mais un évèché n'est plus un fief. — Des consciences? — Mais les consciences sont libres et ne reconnaissent d'autre sei-

gneur que Dieu. Donc, quand on vous donne du Monseigneur, cela ne tire pas plus à conséquence que le très-humble et très-obéissant serviteur qui termine les lettres qu'on vous adresse, que les armes que vous avez cru devoir prendre, et faire graver sur votre anneau pastoral et en tête de vos mandements. Je pourrais vous dire que vos armoiries toutes neuves et votre seigneurie de même date sont des anachronismes, de vieilles choses d'autrefois, usées et comme dépaysées parmi nous.

Mais, comme ce ne serait pas peut-être un moyen fort habile de vous faire accepter mon Épitre dédicatoire, j'aime mieux, Monseigneur, ne critiquer ni vos armoiries, ni le titre, plus honorifique que réel, que l'usage antique et la civilité officielle confèrent même aux plébéiens promus à l'épiscopat par le choix du gouvernement et la grâce de Dieu. Pardon de cette digression; j'arrive à ma Dédicace. Partis tous deux d'un petit village angevin, où nous étions tous un peu cousins et alliés, où l'aristocratie, très-peu fière, s'établissait, non par les quartiers de noblesse, mais par le nombre de bateaux que l'on possédait sur la Loire, nous avons suivi deux routes différentes. Vous êtes devenu Prince de l'Église, — encore un vieux mot qui sonne creux dans le temps où nous sommes. — Moi, je ne suis qu'un pauvre rêveur, quittant parfois les réalités du

droit et de la procédure, pour me jeter à corps perdu au milieu des chartes et des documents de l'histoire, et y chercher la trace à demi efl'acée des souffrances et des efforts de nos pères, gens du tiers et de la plèbe, manants et roturiers, qui ont lutté contre les classes privilégiées pour nous préparer le progrès, la liberté, l'égalité, la révolution.

Vous avez choisi et embrassé les dogmes réputés immuables, les traditions antiques, l'autorité infaillible de la religion et de l'Église; et, parmi les pasteurs et les docteurs, vous êtes devenu l'un des premiers. Moi, j'ai préféré les croyances nouvelles de la raison humaine, l'autorité faillible, mais toujours croissante de la philosophie, et les traditions récentes de la révolution. Je n'ai point la prétention d'avoir trouvé la vérité, mais de la chercher avec un cœur sincère et plein de bonne volonlé. Je m'incline, avec le même respect, devant le progrès inauguré par la morale évangélique, et devant le progrès réalisé dans la justice par la déclaration des Droits de l'homme. J'ai plus de foi dans le présent et dans l'avenir que dans le passé; je ne crois à aucun système absolu, persuadé que la raison humaine et les lumières qui en jaillissent sans cesse élargissent indéfiniment le domaine du juste et du vrai; que nous savons plus que nos pères, et que nos fils sauront plus que nous; que les becs de gaz valent mieux que

les lampions fumeux, et que notre postérité inventera certainement un éclairage encore plus brillant que le nôtre pour les yeux du corps et pour les yeux de 1 ame.

Voilà pourquoi, Monseigneur, sans préjugé et sans scrupule, j ai essayé de projeter sur les ténèbres des siècles passés la lumière vive de la philosophie de l'histoire Voilà pourquoi j'ai osé écarter la fumée des encensoirs, pour pénétrer avec ce flambeau dans le sanctuaire, et rechercher le véritable rôle de l'Église dans le travail d émancipation qui nous a faits, à la longue, égaux devant la loi, qui a passé le niveau sur les classes privilégiées du clergé et de la noblesse, et les a assujetties aux mêmes devoirs sociaux, en les confondant avec le tiers-état ou le peuple qui n'était rien et qui est devenu tout.

Si vous daignez lire mon étude, si la théologie ne vous a pas inspiré du mépris et de la défiance pour l'histoire, vous conviendrez, je l'espère, que « la dé- « mocratie, le peuple progressant de plus en plus, « ne furent j)as avant tout l'œuvre de l'Eglise, h comme le proclamait M. Kolb-Bernard dans un discours où l'éloquence pouvait fouler aux pieds les preuves historiques, comme saint Michel le Dragon, aux applaudissements unanimes des partisans du pouvoir clérical. L'historien, d'allures plus modestes, moins armé en foudre d'éloquence, moins

cuirassé de déclamation, plus sobre d'artifices oratoires, prend à tâche de recueillir et d'accumuler ces documents et ces preuves dont vos orateurs n'ont cure. Il les demande aux partisans mêmes et aux panégyristes de l'Église, aux chartes impartiales qui constatent les actes et les transactions de la vie humaine, aux chroniques écrites dans les cloîtres, aux compendieux recueils des Décrétâtes et des Conciles.

C'est ainsi que j'ai procédé; il vous sera facile de vous en convaincre, Monseigneur; et je suis arrivé à cette conclusion : Que la démocratie n'est point l'œuvre avant faut de la théocratie, — ce qui à priori parait assez vraisemblable, — mais l'œuvre du peuple luttant pendant des siècles contre la coalition de la noblesse et du clergé. Cela est si vrai, que je défie bien tous les orateurs et les historiens du monde de me trouver un peuple chez qui les ministres de la religion dominante, de la religion d'État, n'aient pas donné la main à l'aristocratie nobiliaire pour maintenir sous le joug la démocratie, sauf à se disputer la prépolence quand l'ennemi commun vaincu était réduit à l'impuissance. Durant quinze années de notre histoire contemporaine, la Restauration nous a donné ce spectacle, et aujourd'hui encore, s'il est des esprits arriérés qui rêvent de restaurer l'influence temporelle de l'Église, c'est dans les principes anti-révolutionnaires du droit

divin, c'est parmi les nobles partisans de l'ancien régime qu'ils vont chercher leurs alliés.

Vous, Monseigneur, enfant d'une famille plébéienne, né dans un village où nos pères, sous la Restauration, étaient presque tous enrôlés sous la bannière des Chevaliers de la Libellé, vous n'avez pas oublié cette origine, glorieuse pour vous, puisque vous ne devez qu'à vous-même votre élévation. Ce n'est pas vous qui renieriez l'égalité, la liberté et la Révolution de 1789, à laquelle nous devons tant. Ce n'est pas vous qui regretteriez l'ancien régime qui eût préféré à votre mérite personnel la naissance et les quartiers de noblesse. Que vous importe le pouvoir temporel, l'autorité théocratique, lorsque vous avez la liberté et l'autorité de la persuasion pour gagner les âmes à votre foi, les consciences à la morale évangélique?

Quoique nous n'ayons pas précisément les mêmes croyances, il est un terrain commun sur lequel nous pouvons nous rencontrer et nous donner la main, — si toutefois vous ne jugez pas que votre haute dignité vous interdise de me tendre votre main pastorale, — c'est le terrain de la liberté de conscience" et d'examen. Je suis homme, partant très-faillible et sujet à l'erreur; mais je suis bien certain de ne m'être pas trompé sciemment et de mauvaise foi. Depuis plus de vingt ans, depuis que je suis hors de page et que

ma raison, fortifiée par l'expérience et par l'étude, n'accepte rien sans contrôle, je me suis fait des convictions non moins sincères, mais plus fortes et plus nettement déterminées qu'à l'époque où, avec une foi égale à la vôtre, je vous ai quelquefois servi la messe. Vous me plaindrez peut-être d'avoir déserté la foi naïve de mon adolescence pour embrasser avec ardeur ma foi nouvelle, pour ne reconnaître que l'autorité de la raison, que la morale et la justice émanées de la conscience humaine. Moi, je me félicite, comme d'un notable progrès, d'avoir accompli, non sans douleurs et sans secousses, ce grand voyage vers ce que je considère comme la lumière de la vérité.

Ce sont quelques-unes des observations recueillies en chemin faisant, que j'ai consignées dans l'étude historique que j'ai pris la liberté de vous dédier, Monseigneur. Elles froisseront d'abord vos idées et votre' foi, et peut-être serez-vous tenté d'appeler sur ma tête les foudres d'en haut ; mais, vous souvenant que la Révolution et la liberté vous ont arraché des mains l'anathème pour n'y laisser que la bénédiction, vous réprimerez certainement votre premier mouvement d'impatience, et vous ne me saurez pas mauvais gré d'avoir pour ma philosophie autant de zèle que vous pour votre religion. Songez donc que je dois désirer votre conversion autant que vous la mienne,

— Mil —

et même plus. C'est pourquoi vous ue vous offenserez pas plus, Monseigneur, de mes vœux pour votre conversion à la philosophie démocratique, que je ne m'offenserais des prières que vous daigneriez adresser à Dieu pour ma conversion à votre foi religieuse. Surtout, ne vous imaginez pas que j aie conçu la sotte et coupahle pensée d'attaquer votre religion et de faire la guerre à l'Église. La discussion n'est pas la guerre. La guerre est brutale et fait violence aux croyances et aux personnes; elle enfante la croisade des Albigeois et l'Inquisition, les bûchers de Wiclef, de Jean Hus, de Jérôme de Prague, d'Anne Dubourg, d'Etienne Dolet, et la Saint-Barthélemy, et le massacre do Toulouse, qui fait trop jubiler un de vos co-évêques, et enfin les prédications armées de sabres et flanquées de dragons. La libre discussion est courtoise et permet aux adversaires de s'estimer. Je hais donc la guerre et la violence, et j'aime la libre discussion qui laisse à chacun, en fin de compte, le droit de conserver intacts ses principes et sa foi.

Si je ne m'abuse, je démontre clairement dans mon livro que le peuple a conquis lui -même sa liberté en luttant contre la puissance temporelle du clergé aussi bien que de la noblesse; c'est vous dire, Monseigneur, que je crois que l'Église contemporaine ne peut plus prétendre nulle part à gouverner tem-

porollcment les hommes. Elle n'a d'autre droit, en face de la justice et de 1 égalité dans la société nouvelle, qua aspirera guider les consciences. Dire aujourd'hui qu'il lui faut un sceptre, une couronne, une épée, des gendarmes et des zouaves pontificaux, tout l'attirail de l'autorité temporelle et humaine, pour garder la direction des consciences, — savez-vous bien que' ce serait avouer que son autorité spirituelle seule n'est plus viable?

Que moi, qui n'admets aucune infaillibilité, qui pense que les variations sont de l'essence de tout système religieux ou philosophique, je puisse croire que votre pouvoir spirituel même ne durera qu'à la condition de s'imprégner des idées nouvelles et de lutter librement avec ses adversaires, sans les excommunier ni les maudire; que je puisse craindre ou espérer que la ruine du temporel ébranle le spirituel s'il prétend demeurer immuable, je ne dois pas pour cela être taxé d'illogisme. Mais vous, Monseigneur, vous avez trop de foi pour craindre que vos dogmes saints, que votre religion divine vacillent, s'ils ne s'étaient plus de l'échafaudage des gouvernements humains. Que vous faut-il pour que les portes de l'enfer ne puissent prévaloir contre vous? Uniquement ce que nous demandons pour nous, comme pour vous, comme pour tous, nous autres libres penseurs que vous avez bien fort de considérer comme

des ennemis : la pleine et entière liberté de conscience, le droit imprescriptible de croire et môme de pratiquer tout ce qui ne peut porter atteinte à la liberté d'autrui.

De ce côté, vous n'avez pas à vous plaindre; car vous prêchez, vous enseignez, vous écrivez sans obstacle; l'État vous fournit un budget auquel contribuent ceux-là mêmes qui discutent vos croyances, à leurs risques et périls; et quand même, dans un avenir que nul ne peut prévoir, ce budget, que la philosophie indépendante ne partage pas avec vous, vous serait retiré, ne craignez pas que ceux qui veulent sincèrement la liberté attentent jamais à la vôtre. Dans un pays intelligent comme le nôtre, habitué depuis près d'un siècle à l'égalité, soyez sùr que vous n'aurez désormais à redouter ni l'oppression ni la persécution, et que la libre pensée viendrait en aide à la religion contre quiconque voudrait mettre la main sur la commune liberté.

Que si, Monseigneur, l'histoire, sévère pour l'Église et sa puissance temporelle, n'a pas le bonheur de vous plaire, si vous jugez le passé à un point de vue différent du mien, si mon étude sur Y Église et l'Esclavage a le malheur de vous scandaliser, j'espère que vous me pardonnerez la hardiesse que j'ai eue de vous la dédier, en considération de la sincé-

rité de mes appréciations et de l'élévation du but

que je poursuis et que je poursuivrai pendant toute la durée de mon humble existence. Ce but, c'est l'affirmation et la revendication du droit pour tous, pour l'Église comme pour la philosophie, d'enseigner et de pratiquer de plus en plus librement ses croyances, de discuter celles des autres, à la condition de n'exercer et de ne subir aucune contrainte.

J ose croire, Monseigneur, que, malgré nos dissidences sur maints articles de notre foi, nous serons toujours d'accord pour marcher vers ce noble but.

Veuillez agréer l'assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,

Monseigneur, Votre très-humble serviteur, Armand RIVIÈRE,

Avocat au barreau de Tour».

Tourt, te 3 aotît lfWB.

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