INTRODUCTION
Ce n'est qu'au siècle dernier que le génie universel de Voltaire a posé, dans l'Essai sur les Mœurs, les premières assises de l'histoire... Puis, notre immortelle Révolution est venue, qui a ouvert aux idées de vastes horizons, et à la science historique sa véritable. voie. Le jour commence à se faire dans le chaos du passé, grâce aux recherches intelligentes, grâce à l'esprit de libre critique, de philosopliie indépendante des historiens contemporains, qui tiennent les premiers rangs dans la littérature du dix-neuvième siècle. Guizot, les deux Thierry, Henri Martin, Michelet, nous ont enseigné à marcher d'un pas sûr à travers les âges les plus reculés, pour en recueillir et condenser non-seulement les faits et les gestes, mais aussi, et surtout, les idées, les mœurs, les préjugés, afin d'en déterminer le caractère et d'en fixer la physionomie. Ils nous ont appris à extraire des in-folios et de la science prodigieuse, mais lourde et indigeste, des Bénédictins et des grands collectionneurs d'avant la Révolution, toute la haulte graisse et la substantifique moelle.
Cependant, il se colporle encore dans le monde des idées et des appréciations fausses, auxquelles il semble qu'on ne saurait s'attaquer sans blasphème; elles ont été recueillies par le clergé, précieusement déposées dans son arche sainte, et l'on court grand risque de faire scandale et d'être déclaré anathéme si l'on ose proclamer et démontrer que ce sont des erreurs.
Chateaubriand, dans cet ouvrage boursoufflé, déclamatoire et faux, qu'on appelle le Génie du Christianisme, a dit qu'on devrait inscrire en lettres d'or, dans les annales de la philosophie, Yabdition de l'esclavage, comme le bienfait suprême qui forme le complément et le couronnement des innombrables et inestimables bienfaits du Christianisme ; et l'on va répétant dans les chaires, dans les discours, dans les livres, le Christianisme a aboli l'esclavage, le Christianisme a donné au genre humain toutes les réformes, tous les progrès, toutes les libertés. Or, comme on ne sépare pas l'idée de sa forme et de sa manifestation extérieure, le Christianisme de ses formules religieuses, de son monachisme et de son clergé, c'est l'Église qui a brisé tous les liens, inauguré tous les progrès, délivré l'espèce humaine de loute servitude et de tout servage. Donc, ce sont des monstres d'ingratitude, d'impiété et d'athéisme, ces hommes qui, au lieu de la bénir dans tous ses actes, dans tous ses principes, dans tous ses enseignements, mordent la mamelle de cette vieille mère qui les a allaités, qui a émancipé le genre humain, et donné son sang, sa parole et toute sa substance à ses enfants bien-aimés.
La chose vaut la peine d'être examinée avec une scrupuleuse impartialité, preuves et documents en main ; c'est ce que je me propose de faire.
Mais, avant d'entrer en matière et de bien poser les questions à résoudre avec les données de l'histoire, une distinction est nécessaire, ou, si l'on veut, une définition.
Qu'est-ce que le Christianisme?
Est-ce cette idée éclose et élaborée dans le vaste cerveau de l'humanité, qui commence a fermenter et à germer dans le monde vers l'époque de l'apparition du Christ, pour s'affirmer
timidement à l'époque de la Révolution communale, et se formuler plus nettement à la grande Révolution de 1789? à savoir : Que les hommes, sans aucune acception de personne, de rang et de caste, ont des droits égaux, non pas seulement à la béatitude du ciel, mais encore à la liberté sur la terre; est-ce ce sentiment de justice, né dans la conscience humaine, qui nous commande de respecter dans nos semblables notre propre dignité d'homme?
Oh! alors, si tel est ce qu'on appelle le Christianisme, si, sous ce nom, il ne convient d'entendre que les évolutions et les révélations de la raison humaine, soit dans la philosophie antique, soit dans l'idée messianique, dont la doctrine des Platon, des Socrate, des Zénon, des Cicéron, fut l'avant courrière, soit dans le mouvement des esprits qui émancipa les serfs et forma le Tiers-État au moyen âge, qui secoua le joug des consciences et inaugura la liberté de penser et de croire avec la réforme, qui fonda, avec Voltaire, sur l'indifférence en matière de religion, le grand principe de la tolérance, et, avec notre sainte et glorieuse Révolution, l'égalité de tous devant la loi, — je le proclame hautement, le Christianisme ainsi compris, dans cette large et philosophique acception, a brisé les liens qui enchaînaient la race humaine, et élevé progressivement l'humanité a la liberté de la croyance et de la pensée, et à l'affirmation de la justice et de l'égalité. Le Christianisme, dans ce sens, c'est le travail et l'œuvre de l'homme, c'est le développement, à travers les siècles, de la pensée, de la raison, de la perfectibilité humaine.
Que si, au contraire, par Christianisme on entend la religion, catholique ou autre, avec son cortège de dogmes, de mystères et de cultes, avec sa hiérarchie sacerdotale ou son Église, j'oserai affirmer, parce que j'espère l'établir, que cette manifestation religieuse de l'esprit humain, qui a eu sa raison d'être dans l'enfance de l'humanité, quand la conscience et la raison étaient inaptes à regarder en face, sans voiles et sans symboles, la justice et la vérité, loin de haler les progrès dont nous sommes aujourd'hui en possession, les a tous combattus et anathématisés.
En effet, que sont les religions dans l'histoire universelle? Un progrès au moment où elles se fondent, une formule nouvelle de la philosophie, une halte de la raison humaine entre un âge qui finit et un autre âge qui commence. Mais, comme elles sont des systèmes complets, comme elles ont la prétention d'être la révélation de toute la part de vérité accessible à l'homme sur Dieu et sur les destinées humaines , elles tracent autour d'elles un cercle et comme un rempart infranchissable de dogmes et de croyances, et disent à la raison humaine : « Tu n'iras pas plus loin. » Elles n'hésitent même pas h s'armer du glaive de la persécution, qui les a ensanglantées à leur origine, pour frapper à leur tour quiconque ose sortir du giron de leurs Églises et transgresser les prescriptions infaillibles de leur foi.
Cependant, malgré ces efforts et cette résistance à outrance, malgré la force d'inertie et l'éternel non possumus, dans lesquels les religions se renferment, la raison, qui comme la mer a son flux et son reflux, vient battre les digues opposées à son expansion ; elle s'infiltre à travers les fissures des dogmes et des cultes, elle franchit le rempart dans lequel on croyait l'avoir à jamais embastillée, elle ouvre de larges brèches dans les boulevards de la foi, et finit par les faire crouler et les ensevelir sous ses flots, comme ces cités antiques dont on n'aperçoit les vestiges qu'à la marée basse sur les bords de l'Océan.
Bien souvent on a tenté de rendre possible et durable l'alliance de la raison et de la foi. Tentative impuissante, qui I aboutit fatalement à l'absorption de l'une ou de l'autre. Que d'hommes de bonne volonté ont essayé en eux-mêmes et pour eux-mêmes d'opérer cette conciliation, de consacrer ce mariage, dans lequel malheureusement les conjoints apportent une irrémédiable incompatibilité d'humeurs. J'ai moi-même passé par cette phase, et fait pour mon compte cet essai toujours infructueux. Mais tous ceux qui sont sincères seront contraints d'avouer, ou qu'ils ont écrasé leur raison sous le joug de la foi, pour croire aux dogmes et aux mystères, à l'infaillibilité de l'Église ou du pape, ou qu'ils ont secoué ce joug pour n'ad-
mettre que les données et connaissances fournies parla raison et la conscience; ou bien, — et par malheur ceux-là composent le plus grand nombre, — qu'ils restent flottants entre les deux principes en lut le, également indifférents aux choses de la raison et aux choses de la foi.
Qu'est-ce que la foi? Un produit complexe de la raison, de la science et de la conscience humaine et de la rêverie idéaliste, de l'aspiration toujours inassouvie de l'âme vers l'absolu ; un mélange de vérités conquises déjà par la raison, et d'hypothèses, de mystères cueillis dans les champs obscurs de la métaphysique, le tout formant un corps de doctrine qui a la prétention d'expliquer parfaitement ce que l'homme peut comprendre et de la nature de Dieu et de sa propre nature, et des rapports du ciel avec la terre. Au moment où se formule la doctrine nouvelle, le nouvel Évangile, la croyance se trouve en harmonie avec la raison. Mais à peine le Credo est rédigé, la raison, qui ne cesse jamais de chercher et de discuter, se repenl d'avoir orgueilleusement aflîrmé qu'elle avait conquis la vérité entière, et ses hérésies se dressent contre le nouveau système de croyances autour du berceau même de ce système. Pierre est déjà obligé de prémunir l'Église naissante contre les faux docteurs qui y introduisent des doctrines de leur choix («îp«m), des hérésies de perdition, et renient le Maître. 11 lui écrit de ne pas écouter « ces faux maîtres qui, « parlant l'orgueilleux langage de la vanité , séduisent par « l'appât des désirs de la chair et de la luxure ceux qui « s'écartent un peu de la vraie doctrine et vivent dans l'er-
• reur. Ils annoncent la liberté, eux qui sont devenus les
• esclaves de la corruption (4). »
Ainsi, dès le temps des apôtres, dans l'Église orthodoxe, on considère comme de faux prophètes, comme des hérésiarques, les docteurs qui prêchent la liberté d'ici-bas; et ce sont des mots plus pompeux que sérieux qui retentissaient naguère sans protestation à la tribune du Corps Législatif : « Le catho- « licisme a été l'auteur de la démocratie. Avant le calholi-
(i) Ep. Pttn, II, c. a. T. 18 et 19.
« cisme il n'y avait que des démagogues : c'est le catholicisme « qui a créé les démocrates. »
Si toutes les hérésies ne sont pas libérales, la liberté et la démocratie sont essentiellement héréliques; c'est Pierre qui le premier l'a proclamé, et son successeur actuel est dans la vraie tradition de l'Église quand il le proclame après lui. Le pouvoir spirituel absolu et infaillible a pour corrélatif et pous corollaire le pouvoir temporel absolu et sans contrôle. C'est la raison humaine, toujours courte par quelque endroit, qui a tiré de la doctrine de l'égalité devant Dieu l'hérésie réprouvée et tant de fois anathématisée du droit égal de tous ici-bas à la liberté. Il n'a j>as fallu moins de dix-huit siècles de luttes sourdes et de révolutions pour mûrir celte idée et la faire admettre dans le monde laïque et politique, malgré les protestations, aujourd'hui plus vives et plus bruyantes que jamais, du monde clérical et religieux.
Avant que l'Église ait assuré son triomphe sous Constantin, les hérésiarques, qui veulent accommoder la religion nouvelle avec leur raison, pullulent et surgissent de toutes parts : Dociles, Marcionites, Valentiniens, Encratiques, Monarchiques, Hermogénistes, Millénaires; — c'est un pèle-môle inextricable de doctrines, de rêveries, d'explications des dogmes, des mystères et des Écritures. Le Credo de xNicée ne fait pas taire la raison, toujours insurgée contre la foi ; et cette insurrection perpétuelle , cette éternelle revendication de la liberté de penser et de croire, est nécessaire et légitime, car elle est la condition indispensable du progrès de l'esprit humain; car la raison a bien le droit d'éliminer les hypothèses qu'elle avait autrefois admises, quand elle reconnaît, à n'en pas douter, qu'elles sont erronées, de reviser les sentences qu'elle a rendues, et de rectifier la morale qu'elle avait imposée à la conscience.
En résumé, l'homme, avec son libre arbitre, s'appartient à lui-môme, et, comme il s'approprie la terre par le travail, de même il se possède et se gouverne par sa propre raison. Que cette raison, que cette loi de perfectibilité, qui sont les plus belles facultés de sa nature, lui viennent de Dieu, que ce
soient des véhicules de la révélation divine, des liens qui la rattachent au monde hyperphysique, c'est une pieuse croyance à laquelle je n'ai pas d'objection à faire. Mais de celte croyance raisonnable au système religieux de la révélation, à la manifestation évidente et pour ainsi dire matérielle de Dieu venant converser sur les montagnes, dans les buissons ardents, avec quelques élus et leur dicter lui-même les tables de sa Loi, il y a un abime que ma raison, ou trop humble, ou trop orgueilleuse, comme on le voudra, ne saurait consentir à franchir. Elle recule et se cabre devant ces ténèbres mystérieuses que la foi traverse les yeux fermés.
La raison, ce verbe de l'homme, enseigne et proclame que l'humanité, jetée libre et perfectible sur la terre pour y accomplir sa mission, doit à ses propres efforts, à ses conquêtes physiques et intellectuelles, tous les progrès accumulés de siècle en siècle ; les religions elles-mêmes, concepts et créations de la pensée humaine, marquent ses grandes étapes dans la voie du progrès; mais elles ne tardent pas à tenter de l'arrêter et deviennent, par leur esprit systématique, dogmatique et essentiellement conservateur, des obstacles puissants qui en entraveraient à jamais la marche, si le temps et les efforts de la raison ne finissaient par les user. Est-ce à dire qu'il faille nier leur mérite et leur utilité? Non, sans doute. Après avoir imprimé une certaine vitesse au convoi humain, elles sont peut-être, au moins durant quelque temps, le frein qui l'empêche de dérailler. Mais qu'on ne vienne pas dire, par exemple, que le Christianisme a dit le dernier mot de l'humanité; car, bien que l'Église enseigne que hors de son sein il n'y a pas de salut, l'esprit humain n'en parcourt pas moins sa carrière dans le domaine des sciences qu'elle a essayé de réprouver et de proscrire ; les nations n'en luttent pas moins pour s'élever à la liberté, malgré les anathèmes dont elle a foudroyé en vain toutes les innovations politiques et sociales.
Donc, je prétends revendiquer pour l'homme toutes les conquêtes obtenues, tous les progrès accomplis. La terre lui ayant été donnée à fertiliser et à gouverner ; la société lui ayant été donnée à fonder et à développer, c'est lui qui les a
faites telles qu'elles sont aujourd'hui. Je ne dirai pas avec Lamartine :
L'homme est un roi déchu qui se souvient des deux;
mais bien, avec moins de poésie et plus de vérité : L'homme est un roi vainqueur qui monte vers les deux.
C'est lui qui a brisé les chaînes de l'esclavage et lui a substitué le servage de la glèbe. C'est l'homme, et non l'Église, qui a émancipé et qui émancipera les races et les nations.
Je vais entreprendre de démontrer avec des faits, avec des preuves irrécusables, que l'humanité ne doit point à l'Église, mais à elle-même, l'abolition de l'esclavage, et la revendication de sa liberté tant contre l'esclavage que contre le servage de la glèbe. Cette proposition, qui de prime abord semble à tous, et jadis m'eût semblé à moi-même un paradoxe, sera, j'en suis convaincu, pour le lecteur de bonne foi et d'un esprit indépendant, une vérité établie, lorsqu'il sera parvenu à la fin de cette étude historique.