CHAPITRE XLIV
Lutte du »erf contre le maître, du vassal contre le seigneur. — Opposition du clergé à l'émancipation. — Théories politiques d'Adalbéron, évéqoe de Laon. — Les trois étages de la maison de Dieu. — Révoltes de sert. — Les
v col Ion de ^ormflndlc "™* f'icuil^r cssaJ do révoluiioD co jh rnu n 3 Ig b Oiitnbr^l. - Les villes du Nord vont suivre bientôt l'exemple de Cambrai. — Conclusion. — C'est au peuple, à nos pères, non à l'Église que nous sommes redevables de l'abolition de l'esclavage et des premières ébauebes de liberté communale.
Plus nous nous rapprochons de la révolution communale, plus les tentatives d'affranchissement deviennent fréquentes et redoublent d'intensité et d'énergie. Le travail d'émancipation s'avance lentement et sourdement, mais sûrement; parfois un craquement se fait entendre dans le vieil édifice sapé et miné par le servage qui aspire à la liberté. « La liberté et la pro- « priété, dit Guérard, pénètrent par quelque endroit dans la « cabane du serf. Pendant le désordre d'où sortit triomphant
- le régime féodal, le serf soutint contre son maître la lutte
• soutenue par le vassal contre son seigneur, et par les sei-
- gneurs contre le roi. Le succès fut le môme de part et d'au-
- tre; l'usurpation des tenures serviles accompagna celle des
• tenures libérales, et l'appropriation territoriale ayant eu . lieu partout , dans le bas comme dans le haut de la société.
' il fut aussi difficile de déposséder un serf de son manse
• qu'un seigneur de son bénéfice, Dès ce moment la servitude
• fut transformée en servage ; le serf, ayant retiré sa personne
• et son champ des mains de son maître, dut à celui-ci non
- plus son corps ni son bien, mais seulement une partie de
• son travail et de ses revenus. Dès ce moment il a cessé de
• servir, il n'est plus en réalité que tributaire.
« Cette grande révolution, qui tira de son état abject la
• classe la plus nombreuse de la population, et qui l'investit
- de droits civils, lorsque auparavant elle ne pouvait guère
• invoquer que les droits de l'humanité, n'avait pas encore été « signalée dans notre histoire... (1). »
A cette révolution accomplie au Xe siècle , le clergé s'oppose en vain, en théorie et en pratique. Adalbéron, ce poète-évêque de Laon, dont nous avons signalé les perfidies et les débauches, a écrit un dialogue politique, en vers latins, dans lequel il donne la réplique au roi Robert. Voici comment il comprend et veut l'organisation de la société. « Robert. — La loi humaine « fixe deux conditions. — Adalbéron. — Le noble et le serf ne « sont pas soumis à une môme et semblable loi. Au premier « rang sont deux classes, dont l'une gouverne, l'autre com- « mande; sous leur direction la chose publique demeure « stable. Il est des hommes qui ne sont soumis à aucune puis- <« sance ; les sceptres des rois répriment les forfaits qui cher- « chent à leur échapper. Ces guerriers, ces tuteurs des églises « défendent les plus grands et les plus petits d'entre le vulgaire ; « ils protègent de la môme manière tous les hommes et cux- « mêmes. Autre est la classe et la condition des serfs. — Ro-
• bert. — Cette classe accablée de misères ne possède rien « sans travail et sans peine. Qui pourrait, à l'aide des m signes de l'abaque, énumérer les soins, les courses, les « peines et les fatigues innombrables des serfs ? — Adalbéron. « — Les serfs sont les trésors, les vêtements, la pâture de « tous, car aucun ingénu ne peut vivre sans serfs. Lorsqu'il « y a du travail à faire, lorsqu'ils veulent avoir de quoi sub-
I ) « .ar iulaire de Saint-Père 4e Chartres. Prolégoménet, p. 5J
<♦ venir à leurs dépenses, le roi et les pontifes semblent être « serfs de leurs serfs. Le serf nourrit son maître qui pense le » nourrir. — Robert. — Aux serfs les larmes et les gémisse- « ments sans fin. — Adalbéron. — Donc la maison de Dieu est « triple, bien qu'elle soit réputée une. Les uns prient, d'autres « combattent, d'autres travaillent. Ces trois ordres forment un n tout et ne souffrent point de scission. Ainsi tout se fait sous « l'administration d'un seul, par les soins alternés de deux « ordres, au profit et avantage de tous. Donc le lien qui unit ti les hommes est à la fois simple et triple; telle est la loi qui « a prévalu, et par elle le monde a joui de la paix. Les lois « s'affaiblissent et toute paix s'est évanouie; les mœurs des « hommes changent, Tordre de la société est aussi chnnptf... * 0 roi, tu tiens la balance de la justice, tu protèges le monde, « lorsque, serrant les freins des lois, tu arrêtes les hommes « enclins au mal (I). »
Ce qui ressort des obscures clucubrations de l'évéquc de Laon, c'est que le peuple n'a d'autre rôle que de nourrir par son travail les prêtres qiû prient et les guerriers qui combattent. Aux uns rien sans travail, aux autres tout sans travail. La maison de Dieu a trois étages; le peuple au rez-de-chaussée, écrasé sous le poids des deux étages supérieurs de la noblesse et du clergé, et de la royauté qui forme le faîte ou le couronnement de l'édifice, pleure, gémit et travaille sans relâche. C'est sa destinée ; ainsi J'ordonne la loi sociale, le noble et le prêtre ne pouvant vivre sans les serfs qui leur fournissent et leur produisent l'or et l'argent, la richesse, les vêtements, la nourriture. Et Adalbéron paie son tribut de regrets aux mœurs antiques qui s'en vont, aux lois du passé qui s'affaiblissent et s'altèrent, à l'ordre social qui avait maintenu le monde, c'est-à-dire l'Église et la noblesse, en paix, et la classe asservie, dans les douleurs, les gémissements et les larmes. Il invite le roi à serrer les rênes de ces vieilles lois.
Les serfs moins enthousiastes de cet ordre établi, les paysans et les ouvriers des villes moins disposés à trouver bien orga-
I) Script. Rer. Gall., I. X.p î78.
nisée la maison de Dieu, à la fois triple et une, sont pris parfois d'accès de colères qui se traduisent en révoltes. Ainsi les paysans du diocèse de Châlons-sur-Marne écoutent avec faveur l'hérétique Leutard, et se laissent facilement persuader que le paiement des dîmes est superflu, et n'est utile qu'aux clercs. Les hommes de Saint-Berlin, au Nord, ceux de la Réolo, au midi, sont fort enclins à prendre parti pour les factions des moines dont l'indiscipline relâche les liens qui attachent les familles serviles aux monastères. Dans l'Ouest, les colliberts de Maillezais, fiers de leur courage et des succès qu'ils ont obtenus contre les Normands, regimbent contre le pouvoir monacal.
Entre l'Àutize et la Sèvre, au milieu des marécages formés par ces deux rivières, s'élevait l'Ile de Maillezais couverte d'une belle forêt très-giboyeuse. Un duc d'Aquitaine y avait fait bâtir un grand palais pour se reposer de la chasse. Car alors il n'y avait pas d'habitants. Près du castel avait été construite une chapelle dans laquelle les moines de la cour du duc célébraient la messe. Puis, vers l'an 990, fut fondé le couvent de Maillezais qui devint parla suite le siège 4'un éveché. Mais avant cette fondation « sur les bords de l'île dont s'agit, vers les « rives de la Sèvre, une race d'hommes auxquels nos aïeux « donnaient le nom de colliberts, et qui vivaient de la pêche,
«• avait construit quelques cabanes Les Normands, na-
« tion du Nord, qui pillait outre mesure, incendiait et rava- « geait les provinces, avaient souvent remonté cette rivière et « mis à mort tous les autres habitants dépouillés par eux, « qu'ils pouvaient rencontrer. Le glaive de ces colliberts lit * un grand carnage des hommes du Nord, et l'on chanta leur « victoire qui leur avait coûté à eux-mêmes bien du sang.
« Ils étaient, ajoute le moine Pierre de Maillezais, prompts « à la colère, presque implacables, féroces, cruels, incrédules, « indociles et presque dépourvus de toute humanité. » Vers la fin du Xe siècle, frère Théodelin, envoyé à Maillezais, en qualité de prévôt, par l'abbé de Saint-Julien, de Tours, trouva les habitants difficiles à gouverner et très-portés à l'orgueil et à la révolte. Cette vaillante race de pêcheurs, épave de la
population serve, pourchassée par les Normands, qui avait cherché un libre asile dans les marais de la Sèvre, ne se soumettait qu'en frémissant à ces moines sans courage qui venaient, après la disparition des hommes du Nord, leur imposer leur autorité (1).
En Lorraine, les habitants se révoltent contre leur archevôque-duc saint Brunon, parce qu'il avait la prétention de détruire les villes nouvelles qu'ils avaient fondées, et de leur imposer des charges inaccoutumées. D les vainquit, mais ne conserva pas pour lui-même le gouvernement de cette province. Ces villes nouvelles, peuplées sans doute par des gens attirés par l'appât de la liberté, ces charges inaccoutiMnées auxquelles on refuse de se soumettre, tout indique que l'élément populaire, bourgeois et servile, prit une part considérable à la rébellion de la Lorraine.
Mais c'est surtout en Normandie que le mouvement révolutionnaire est fortement accusé. Il se fait au nom des principes. « Us sont hommes comme nous », s'écrient les paysans insurgés contre leurs seigneurs. Je laisse parler le moine chroniqueur Guillaume de Jumiéges.
- Tandis que le duc des Normands (Richard II) faisait
• preuve d'une exubérante probité, au début de sa jeunesse « (en 997), il s'éleva dans le duché de Normandie un germe « empesté de discorde. Car les paysans, unanimes dans les « divers comtés de toute la patrie normande, formèrent des « sociétés (secrètes) et résolurent de vivre à leur fantaisie ; ils « en vinrent au point de rejeter le droit établi et de prétendre
• y substituer leurs propres lois, quant à l'usage qu'ils pourraient faire des bois, des forêts et des eaux. Pour sanctionner
« et rendre durable ce nouveau droit, chaque assemblée de ce
■ peuple furieux élut deux députés chargés de porter ses ré-
■ solutions à une assemblée (convention) générale convoquée « au milieu du pays pour les y faire ratifier. Dès que le duc en
• fut informé, il envoya contre eux une multitude de soldats, « sous les ordres du comte Rodolphe, afin de réprimer l'auda-
I scripl. Ker.i.all . I. \. p I7«, 17« et Itt
« cieuse entreprise de ces paysans et de dissiper leur assem- • blée. Le comte, exécutant ces ordres sans retard, arrêta
- aussitôt les députés et quelques autres paysans avec eux, « et, leur ayant fait couper les mains et les pieds, il les ren- « voya ainsi mutilés et impotents à leurs familles, pour que
- leur exemple détournât de telles entreprises leurs complices,
- et les rendit prudents par la crainte d'avoir à souffrir des
- traitements plus durs encore. Les paysans, ayant éprouvé ces " rigueurs, se hâtèrent de renoncer à leurs assemblées et de ■ retourner à leurs charrues (1). »
Le moine de Jumièges et tous les gens d'Église, propriétaires de seTfs, applaudissent évidemment à ces salutaires mutilations des malheureux paysans. Car l'Église n'avait pas moins à perdre que les seigneurs au triomphe <le ces rebelles. La tentative de révolution normande, la substitution d'un droit nouveau à l'ancien ordre de choses bouleversait l'arche sainte. Que devenait cette belle harmonie de la société féodale avec ses trois étages de gens qui prient, de gens qui combattent et de gens qui labourent? La maison de Dieu une et triple était menacée de ruine, si les principes révolutionnaires des paysans normands renversaient la théorie de l'évêque Adalbéron. La religion des moines et des clercs ne pouvait admettre que des serfs eussent le libre usage des eaux < t des forêts, la liberté civile et la propriété de la terre.
Combien le génie du peuple normand dépasse les courtes vues du clergé et de la noblesse. A neuf siècles de distance, il conçoit un essai de révolution qui fait pressentir 1789. Des conventicules secrets, sortes d'assemblées primaires, délibèrent et prennent des résolutions {décréta) que deux députés sont chargés de porter à la Convention centrale (conventum mediterraneum), pour les faire adopter par elle. Ce sont leurs cahiers à ces paysans illettrés, et ils les confient à deux dt-putés choisis parmi les plus intelligents ou les plus ardents. Mais leur unanimité ne suffit pas pour leur donner la force de résister avec avantage aux féroces soldats de leur duc. Les députés de
(1) script. Rer CAD., t. X, p 185 Bx WMelmi Gemetlcensis Uist . Noraumii
leur Convention ont lés poings et les pieds coupés. Ces infortunés martyrs du droit humain n'avaient eu pourtant que le tort de devancer l'heure fixée pour la délivrance, et leurs membres coupés n'inspirent pas moins de pitié à l'impartiale histoire que les têtes de roi et de ducs coupées par la grande Convention, armée du glaive effrayant du salut public. Est-ce que ces paysans seraient moins dignes de pitié, parce que leurs noms ne nous sont pas parvenus, parce que leur supplice même serait resté ignoré, s'il ne s'était pas rencontré un moine pour nous le raconter en y applaudissant?
Enfin, dès le x* siècle, un essai de révolution communale annonce et prépare le mouvement qui doit se propager durant les deux siècles suivants. Ce sont les citoyens de Cambrai qui les premiers eurent l'honneur d'arborer le drapeau de l'affranchissement municipal contre leur seigneur évôque. En 956, Béranger avait succédé à Fulbert sur le siège de Cambrai.
« C'était un homme né en Germanie d'une noble famille,
- et même parent assez proche de l'empereur Othon. Comme « il se mêlait des affaires du siècle plus que de celles de « l'Église, le haut rang et la noblesse de sa race gonflaient son
• esprit d'une orgueilleuse jactance, et il contrevenait aux
• devoirs de sa dignité par le contraste de ses mœurs et de sa < vie. Il fut même, dit-on, d'une si grande férocité qu'il fut
- regardé comme un barbare par son peuple, non-seulement
- à cause de sa langue et de sa nationalité, mais encore à « cause de ses mœurs et de son caractère. C'est que plus il
• s'enivrait de l'autorité que lui donnait sa royale origine,
• |;los il vexait le peuple fréquemment et cruellement. C'est
• |K)urquoi, partie à cause de l'emportement immodéré de son
- caractère, partie à cause de la fierté et de l'insoumission des
• citoyens qui lui résistaient, il s'élevait entre eux quelque
• grave et fâcheuse sédition, quelquefois même on en venait
• à. une lutte implacable. Ces agressions et ces vexations qui lui attiraient tant de rébellions de la part des citoyens, nous
• ne pouvons les imputer plutôt h la morgue de l'évêque
• qu'aux insolences des citoyens dont la fierté était telle, que
• nous avons appris qu'ils se montrèrent toujours insoumis et
- rebelles envers tous leurs évoques.
- Comme Béranger était allé en Germanie pour obéir (peut- « être pour faire hommage) au César, et qu'il y demeurait « quelque temps, les citoyens, unis d'une seule et même vo- « Ion té, firent une conspiration et se lièrent unanimement par « serment pour refuser l'entrée de leur ville à leur pontife et
■ le repousser lorsqu'il reviendrait. L'évèque, après avoir ter-
• miné ses affaires, se mit en route pour regagner son siège « pontifical; mais à son retour il fut informé de la conspi-
- ration des citoyens. Donc, comme il vit que ses satellites « n'étaient ni assez courageux ni assez nombreux pour lutter « contre une si grande foule de populaire, aussitôt il reprit « très-honteusement et très-ignominieusement la route qu'il « venait de parcourir, et alla trouver Brunon, archevêque de
• Cologne, qui gouvernait alors l'empire sous Je nom de son
• frère. Par ses déclamations, il lui fit approuver sa cause, et
• le supplia vivement de lui prêter son aide, afin de pouvoir « 8*emparer de son siège, dont on venait de l'exclure violem- « ment, et de tirer une vengeance bien méritée de l'injure « que lui avait faite son peuple rebelle. Il obtint sans peine
■ une nombreuse armée, et alla s'adresser à Arnoul, comte de « Flandres, dont il s'assura l'alliance et les secours, en lui « promettant la cession de la ville de Lambres. Mais les ci-
• toyens de Cambrai, le voyant revenir avec de si puissants secours, songèrent à leur salut, et, dissimulant leurs actes
» de rébellion, lui envoyèrent des députés pour l'inviter à re- « venir sans crainte et sans soupçon. Ayant donc congédié
• ses alliés, Béranger rentra sans aucune difficulté dans la
- ville, escorté seulement de ses satellites.
• Peu de temps après, son caractère mobile et insolent le » porta à reprendre violemment la ville de Lambres au comte « Arnoul, par le secours duquel il était rentré à Cambrai ,
• s'emparant ainsi de ce qu'il lui avait donné pour prix du louage de ses troupes. En même temps il le menaça, s'il
« osait revendiquer Lambres, de lui brûler toutes ses Flandres. < En outre, il détacha les deux villas de Cowreng et Ferrores
du domaine de l'Église de la sainte mère de Dieu, et les donna en fiefs à un chevalier.
« Puis, quelque temps après, se ressouvenait de l'outrage que le peuple lui avait fait, il appela à lui des troupes alliées, attaqua à l'improviste les citoyens, et les poursuivit l'épée dans les reins jusqu'au monastère de Sainl-Géry. Là, nouveau genre de spectacle. Car aussitôt ses hommes armés, sans respect pour le saint lieu, en franchissent Je seuil et y font irruption ; ils tuent les uns, mutilent les autres, en leur coupant les mains et les pieds ; aux uns ils arrachent les yeux, à d'autres ils marquent le front avec un fer chaud. Ensuite (car il était comme un furieux) l'évéque fit entasser sur son char les lances des citoyens massacrés et des autres, et, pour faire briller l'éclat de sa vengeance et la pompe de sa victoire, il se hâta de les envoyer à ses familiers à sa villa de Bétancourt.
• Je ne puis cesser de m'étonner de l'action de ce pontife qui ne craignit pas de violer le temple du bienheureux confesseur, que le châtelain Walter, jeune homme très-inhumain, de notre temps, ne put s'empêcher de respecter en pareille occurrence. En effet, comme il revenait un jour de quelque excursion avec ses gens, il rencontra par hasard deux frères, Aldon et Baudouin, ses plus grands ennemis; alors éperonnant son cheval, il les poursuivit à bride abattue, et déjà la pointe de sa lance atteignait presque leurs dos, déjà la mort allait les frapper, quand ils arrivèrent en fuyant au pied de la montagne, à la distance d'environ neuf pas du monastère. Walter les voyant près du refuge du saint temple, et les entendant invoquer à plusieurs reprises le secours du saint confesseur, craignit de les poursuivre plus loin, et s'écria : Sachez que c'est l'intercession du bienheureux Géry qui vous arrache aujourd'hui de mes mains. Si donc un homme d'une grande cruauté, par amour de Dieu et vénération pour son confesseur, pardonna à ses ennemis et apprit à se modérer, combien plus un pontife aurait-il dû être retenu par la considération de sa fonction sacerdotale ? Cependant, comme il ne chercha par aucune pénitence à
« effacer un si grand crime, peu de temps après il fut frappé « d'un supplice bien mérité. Car, étant parti pour Cologne, « une nuit qu'il reposait dans son lit, le bienheureux Géry lui « apparut dans un demi-sommeil, et, lui ayant reproché ses
• forfaits, le frappa rudement du bâton qu'il tenait à la main. « L'évêque Déranger s'éveilla en poussant de profonds gémis- ■ sements, et, ayant appelé ses valets de chambre, il leur « raconta toute sa vision et le danger qui le menaçait. Ayant
* souffert quelque temps de ces coups (la chose est certaine), « il mourut peu de temps après, et fut enterré dans la basi- « lique de Saint-Géréon (1). »
Cette histoire de l'épiscopat de Déranger, si court et pourtant si plein de cruautés et de graves événements, est racontée par Dalderic ou Daudry, évèque de Noyon et Tournay, à la fin du xi* siècle. La chronique de Cambrai et Arras, entreprise par Dalderic, à la sollicitation de Gérard, évèque de Cambrai, dont il avait été chanoine et secrétaire, ne pouvait pas éire très-favorable aux citoyens en lutte avec un évèque. L'auteur, évèque îui-mème, s'efforce donc de faire retomber le blâme en grande partie sur le caractère insoumis et enclin à la révolte des bourgeois- de Cambrai. Faut -il s'en étonner? Les biens de l'Église, le pouvoir temporel, pour un évèque du xie siècle comme pour un pape du xix% sont choses sacrées auxquelles on ne peut toucher sans sacrilège. Secouer le joug féodal d'un évèque, conspirer unanimement pour établir la liberté municipale, c'était aux yeux de l'Église un scandale et une abomination. Si Daldéric accuse l'évêque Déranger, ce n'est pas précisément d'avoir étouffé à Cambrai la Commune naissante , ce n'est pas d'avoir demandé des secours à saint Brunon et au comte de Flandres pour venir assiéger sa ville épiscopale ; ce n'est pas d'avoir versé le sang des Cambrésiens révoltés; car on pouvait être un saint, comme Brunon, et en agir ainsi ; c'est d'avoir donné en fief des domaines de l'Église à un chevalier et d'avoir violé le sanctuaire de Saint-Géry.
(I) Cbronlc. Cameraeenw et Atrebat Balderid. Episc. Noviom., Ub. I. cap.
Aujourd'hui, l'histoire ne juge pas ainsi. Que ce soit dans le sanctuaire ou hors du sanctuaire qu'un évêque massacre des citoyens dont le seul crime est d'avoir voulu être libres, elle le flélrit au nom de la justice éternelle; elle dresse un pilori à ce prêtre infâme qui égorge et mutile traîtreusement un peuple, qui avait pour lui le droit et l'humanité. Elle salue avec respect ces premiers martyrs de la liberté communale, qui ont devancé de plus d'un siècle la Révolution à laquelle nous devons le tiers-état, et elle maudit le triomphe odieux de cet évéque en fureur qui fait porter en grande . pompe à sa villa les piques des citoyens de Cambrai. Il ne lui est plus permis, comme autrefois, de jeter un voile discret sur les crimes des oints du Seigneur. Les auteurs du Gallia christiana qui connaissaient bien pourtant le chroniqueur Balderic, puisqu'ils le citent, gardent un silence prudent sur le compte de Béranger.
« Béranger, disent-ils, parent d'Othon, Germain d'au delà
* du Rhin, neveu de Bovon, évéque de Châlons, est consacré •« à Reims par le métropolitain Artaud, en 956. Après un an « d'épiscopat, il meurt et est enterré à Cologne dans l'église « de Saint-Géréon (1). »
• Ces pieuses rélicenccs ne sont plus admises par les historiens contemporains, et quand ils rencontrent un scélérat mitré ou encapuchonné, ils le flagellent aussi bien que les rois-soleils et les empereurs tout-puissants. La révolution s'est faite aussi clans l'histoire, et dans sa balance les citoyens conjurés pour établir une Commune pèsent plus qu'un évêque ; le tiers-état, c'est-à-dire le peuple qui est tout, plus que la noblesse, le clergé et les rois ensemble.
Malgré l'insuccès de leur tentative de Commune, les Cambrésiens, toujours disposés à résister à leurs seigneurs-évèques, maintinrent leur réputation de gens difficiles à gouverner. En 971, l'empereur nomma évêque de Cambrai Je Germain Tetdon, « malgré ses refus, car il avait entendu parier des « mauvaises mœurs et de la fierté des Cambrésiens... Aussi
I) '.allia Christian!, t. III, p. 16. Ecdet. Ca
• serait-il impossible de raconter combien d'injures, d'ou- « trages, d'adversités il eut à souffrir de la part de ses sujets.»
« Teldon, qui était un homme simple et ignorant leur « langue, fut en butte aux séditions et aux vexations de ses « vassaux. »
Molesté par le peuple, molesté par les châtelains et avoués de son évêché, obligé de donner de l'argent et des fiefs à ceux-ci pour s'assurer leur concours, le pauvre Tetdon, « des- « séchait de chagrin, et, se gourmandant lui-môme, se disait « quelquefois en pleurant : « Pourquoi, à infortuné Totdon, « pourquoi, quittant ta patrie, es-tu venu parmi les barbares? « Voilà ta récompense, tu l'as bien méritée... » Donc, au milieu « de ces tempêtes, voulant échapper au naufrage, il retourna « à Cologne, • où il mourut et fut enterré dans l'église de Saint-Séverin. Ce malheureux évéque malgré lui, forcé de faire la guerre, en dépit de son caractère pacifique, n'eut d'autre avantage que de faire des miracles. Un jour, comme il disait la messe, ceux qui la lui servaient virent, avec étonne men t, le corps du Seigneur sauter de ses mains et se précipiter dans sa bouche (1).
L'évôque Rothard lui succéda. On espérait que par sa douceur il apaiserait les violences des Cambrésiens. Mais il fut exposé à une foule d'outrages et d'inexplicables agressions, à des luttes au dehors et à l'intérieur, saint pas x ni trêve. Le seigneur du château de la Gorgue, plus puissant que lui, avait rendu ses tributaires tous les laboureurs des villages et les hommes de toute la ville. 11 fortifiait le château de Yincy. L'évêque demande des secours à Arnoul et aux Lorrains, contre le châtelain de la Gorgue. L'intérêt commun unit à l'évêque les paysans et les citoyens de Cambrai qui s'arment et l'aident à démolir et raser le nouveau château, qui était presque achevé. Ce coup d'État remit tous les sujets de l'évêque sous son obéissance, à l'exception du châtelain Waltcr qui lui causa bien des soucis. L'évêque Rothard termine à peu près le x« siècle, et meurt en 994 ou 995 (2).
Il) Chron. Camer. Balderid, llb. I.cap 91-93-»»
;S> ld , Ub. I. cap. 101-10i.
C'est à Cambrai que se manifeste le plus évidemment « la « Jutte sourde, signalée par Augustin Thierry, entre les deux « principes de la municipalité libre et de la prépondérance « épiscopale (1). » Parfois, dans de rares circonstances, Pérèque s'unit à son peuple pour repousser un puissant ennemi qui attaque cette prépondérance; nous en avons vu un exemple dans la lutte de Rolhard contre le châtelain de la Gorgue; des faits semblables se produisent à Maçon en 955, au Puy-en- Velay en 993. Mais dès que l'ennemi commun est dompté, la lutte recommence entre l'épiscopat féodal et le principe de la municipalité libre. La cité de Cambrai peut s'enorgueillir d'avoir donné le branle à ce grand mouvement de régénération sociale, que suivront Saint-Quentin, Noyon, Soissons, Amiens, Beauvais, toute la région du Nord. Comme elle, ces villes auront à lutter contre leurs évéques. Dans cette lutte, Cambrai linit par conquérir cette liberté dont parle un chroniqueur. « Que dirai-je de la liberté de celte ville? Ni Tévôque ni l'em- «< pereur ne peuvent y asseoir de taxe; on n'en peut faire « sortir la milice, si ce n'est pour la défense de la ville, et à « cette condition que les bourgeois soient de retour dans leurs « maisons le môme jour. » C'est cette milice civique qui combat avec l'évéque Rothard contre le châtelain de la Gorgue. Knfin cette Commune, essayée en 957, sera établie définitivement en 1076.
Mais n'anticipons pas sur l'histoire du xie siècle. C'est là que nous verrons combien le clergé est hostile à l'émancipation des serfs. Nous avons parcouru dix siècles ; nous avons suivi l'Église pas à pas dans ses rapports avec les classes asservies, avec nos pères, à nous hommes du peuple, et nous avons acquis la conviction que c'est à leur initiative, à leurs efforts souvent malheureux, mais constants et sans cesse répétés, que nous devons les progrès moraux, intellectuelsct sociaux dont nous jouissons aujourd'hui. C'est à eux, non à l'Église conservatrice et immuable, que nous devons la fin de l'esclavage et les premières ébauches de la liberté communale. L'Église a dévié de la voie
I , Histoire du Tlers-ÉtJl.
é\angélique du jour où elle s'est modelée sur la hiérarchie de l'empire romain; puis elle a oublié et méeonnu son origine, du jour où elle est entrée triomphante dans la société romaine Elle s'est égarée, au point d'adopter et de prêcher le principe de l'esclavage, au point de tomber de chute en chute, jusqu e la féodalité. La liberté est devenue son ennemie; le triompbe de la liberté est la mort de l'influence cléricale Est-ce que pour cela la morale et Ja justice éternelle périraient? Non. Car leur source intarissable jaillit incessamment plus abondante et plus pure de la conscience de l'humanité.
HN DE l/ÉGLISE BT L'LSCLAVAGK