RUE DES SAINTS-PERES
7Sô
Il y a bien des années que je suis avec sollicitude la lutte tous les jours plus animée du parti de la Révolution et du parti catholique. Le temps approche, où questions de liberté, de gouvernement, de nationalité, tout disparaîtra devant ce débat suprême; les anciennes divisions de parti seront effacées; chacun de nous sera obligée de prendre sa place dans un des deux camps qui se rueront furieusement Tun sur J autre. Si cette rencontre était amenée par des dissentiments inconciliables, il faudrait, en la déplorant, s'y résigner et prendre couleur. Mais entre la Révolution et TEglise il y a des passions, des malentendus et pas de dissentiment fondamental. Dans son essence, la Révolution n'est pas satanique, comme l'a affirmé Joseph de Maistre, elle est la réalisation sociale et plitique de l'idée évangélique. Dans son enseignement, l'Église n'est pas l'ennemie de la justice et de la démocratie, comme Ta sou* tenu Proudhon; elle est une belle école de justice, et c'est elle qui nous a enseigné par la pratique l'égalité humaine d'où découle la démocratie. Ceux qui ont brouillé ces deux forces
n'y ont réussi qu'en demandant le mot de la Révolution ou la loi de l'Eglise à des exag^érations individuelles ou à des accidents criminels. Je ne saurais préciser à qui incombe la plus lourde part de responsabilité dans ce lamentable malentendu. Les défenseurs de la Révolution ont parfois été bien superficiels, ils ont tranché avec la désinvolture et la précipitation du parti pris des problèmes délicats mêlés à la tradition , aux intérêts les plus graves et dont la solution équitable eût exig'é une long'ue étude, beaucoup de mesure et d'ouverture d'esprit. Certains meneurs du parti catholique n'ont pas été moins répréhensibles; souvent ils ont poussé les doctrines théolog^iques jusqu'aux conséquences les plus extra vag-an tes, comme s'ils prenaient plaisir à effaroucher la raison humaine et à la jeter hors d'elle-même. Un jour, un monseig'neur, croyant être ag^réable à Pie IX, se déchaînait devant lui contre les idées de 89. « Il y a du bon, riposta le Pape; Tég'alité de tous devant la loi, par exemple.» Pour les catholiques à outrance, tout est mauvais dans ce mouvement auquel la France reste passionnément attachée.
Je ne crois pas qu'il soit possible de ramener à une plus équitable appréciation les uns des autres et de leurs doctrines réciproques, les
libres penseurs el les cléricaux aujourd'hui aux prises. Quiconque se mettra entre eux dans une pensée de rapprochement ne recueillera que les dédains et peut-être que les colères des deux côtés. C'est à quoi néanmoins je viens m' exposer. Quoique tout à fait aguerri contre les mauvais propos, je ne troublerais pas volontairement ma tranquillité si je ne song*eais qu'au présent, mais l'avenir me préoccupe; lorsque la Révolution et l'Égalise se seront long^temps mesurées, assaillies, calomniées, frappées, elles se convaincront de leur mutuelle impuissance à se détruire, et, finissant par où elles auraient dû commencer, elles signeront un traité de paix. Alors des travaux comme celui-ci reprendront toute leur valeur. Les hommes d'État harcelés par les événements seront heureux de trouver quelques indications utiles dans des livres écrits en d'autres temps par des chercheurs de loisir. Le fond de cette étude, c'est la détermination des rapports del'Ég'lise et de l'État. J'avais d'abord pensé à présenter le résultat de mes réflexions sous une forme purement dog'matique. Puis, je me suis rappelé que les principes gagnent beaucoup à être expliqués par les faits. Le hasard des événements m'ayant placé aux affaires, alors qiie la réunion d'un concile
œcuménique meltait en présence TÉg^lise et l'État dans une circonstance d'une solennité tout exceptionnelle, il m'a semblé que l'histoire des résolutions et des actes du g*ouvernement auquel j'appartenais, me permettrait en rapprochant à tout instant le précepte de l'acte, de donner plus d'intérêt et aussi plus de clarté à un exposé qui serait beaucoup plus aride si je le maintenais dans l'ordre spéculatif.
Absolument détaché de toute préoccupation de plaire ou de déplaire à qui que ce soit, j'ai cherché la vérité de toutes mes forces; si je me suis trompé, -mon erreur est de celles que l'étude la plus patiente et que la volonté la plus désintéressée ne suffisent pas à éviter. Bien des fois, en frayant ma route au milieu des âpres controverses que j'ai dû traverser, j'ai ressenti une ang^oisse inexprimable et je me suis dil avec tristesse : Oui, vraiment, la vie de l'homme sur cette terre n'est qu'un combat, puisque' la paix, rêve qui, dans nos sociétés tourmentées par les passions, fuit sans cesse devant nous, n'a été qu'une espérance toujours déçue, même dans la maison du Dieu
de charité!
Passy, le 5 mai 1877.